Du 28 mai au 15 juin dernier, dans le cadre de l'année croisée France-Russie, 15 écrivains français sont partis à la découverte de la Russie, à bord du Transsibérien. Aujourd'hui, escale à Iekaterinbourg. Avec, en complément, l'interview de Gilles Favarel-Garrigues.
Au cœur de l'Oural
Mardi 1er juin. A l'approche des contreforts de l'Oural, le Transsibérien arrête de filer droit ; sa voie se fait sinueuse, les paysages se courbent. Dans les villages clairsemés, entre champs en pâture et forêts de bouleaux, les maisons de bois aux fenêtres sculptées ne laissent rien transparaître de leur intérieur ; les premières pousses des plantations sortent de terre dans les potagers attenants. Les antennes de télévision sont rares, les paraboles se comptent sur les doigts d'une main. L'apparition d'un troupeau de vaches crée l'événement. Nulle affiche publicitaire ne jalonne le parcours. Dans les collines, les voitures sillonnent sur des chemins de terre. Un dicton veut qu'en Russie il y ait des directions, mais pas de route. A ce jour, le pays le plus vaste de la planète - 31 fois la France - n'est doté d'aucune autoroute.
13 h 48, le Transsibérien s'immobilise en gare d'Iekaterinbourg. A 1417 kms à l'est de Moscou, la troisième ville de Russie, comme elle le revendique aussi, sait recevoir. La cérémonie du pain et du sel attend les écrivains en signe de bienvenue. Le chef de la fanfare n'a pas l'air commode, c'est une erreur. Sur un simple signe de tête de Claude Crouail, le consul de France, les représentants de l'armée rouge se métamorphosent en showmen de Broadway. Le chef d'orchestre bondit, le trompettiste sautille, le trombone et le clarinettiste dansent le madison. La caravane des écrivains est en retard, mais les zygomatiques flirtent avec les sommets.
Difficile dès lors d'imaginer que jusqu'en 1992, Iekaterinbourg était une ville interdite aux étrangers. La guide se souvient « Dans les années 80, deux Français étaient tombés malades dans le Transsibérien. Ma mère, médecin avait été appelée ; elle les a soignés sur le quai, ils n'ont pas eu le droit d'aller à l'hôpital. »
Après une promenade dans le quartier littéraire, une lecture est organisée au théâtre Kamerny d'Iekaterinbourg. Géraldine Dunbar, auteur de « Seule sur le Transsibérien » commence ; parlant russe couramment, son enthousiasme fait la joie des 120 auditeurs. Chaque écrivain lit un extrait de l'un de leur texte, tiré de l'anthologie. L'avidité du public est réelle ; les questions ne tarissent pas deux heures durant.
A la nuit, au 10ème étage de l'un des gratte-ciels du centre d'Iekaterinbourg, la réception de l'hôtel Oneguine se transforme en scène improvisée d'un concert privé. Elisabeth, la responsable des Alliances Françaises doit quitter le groupe pour rentrer à Moscou - les autres événements de l'année croisée France-Russie requièrent son expertise -, pour son plaisir, on chante. Roman, l'attaché de presse russe, connaît son répertoire par cœur ; à la guitare Sergueï Vladi et sa complice, l'actrice Julie Pouillon, donnent la mesure. Même les plus en retrait du groupe se prêtent au jeu. « Paroles, paroles », « Plaine ô ma plaine » ; Dalida, Dassin, Ferré... Le karaoké s'étire jusqu'aux premières lueurs du jour.
Natacha, l'interprète, elle, a préféré rester dans sa chambre. A Moscou, comme nombre de jeunes gens, à bientôt 30 ans, elle vit chez ses parents, tant il est onéreux de louer un logement. Les suites de l'hôtel Oneguine - le plus luxueux du voyage - dispose d'une baignoire, d'une télévision à écran plat, d'une vue sur tout Iekaterinbourg, et surtout d'un peignoir, en éponge, moelleux... Elle n'a besoin de personne pour jouer à Pretty Woman, se jeter sur le lit, chanter, danser et faire bisquer ses ami(e)s par téléphone.
Mercredi 2 juin
A 8 h, bien sûr, fraîchement parfumée d'essence de Néroli, la belle affiche un teint de rose. Le réveil est plus difficile pour les chanteurs du petit jour. Vassili, le gardien du temps, sort du lit, manu militari, les derniers retardataires. Une heure de retard au compteur... C'est parti pour la visite de la Mecque du constructivisme.
Poumon industriel de la Russie, la ville a été voulue comme un Versailles soviétique. A la maison du peuple, où le portrait en médaillon de Staline a été dégommé pour laisser place à une inscription qui prône « la culture pour tous », une affiche de propagande de la guerre patriotique résume l'esprit qui régnait ici « Avec les obus, les chars, grâce aux milliers de tonnes d'acier produits, les ouvriers de l'Ouralmach tiennent leur sermon de fidélité à la patrie. »
Comme l'expliquent les professeurs d'architecture qui nous guident, aujourd'hui, les autorités restent insensibles au patrimoine constructiviste, les bâtiments menacent de tomber en ruine, en particulier le château d'eau de la ville ; il fût pourtant érigé en modèle à sa construction. Certes, il fallut s'y prendre à deux fois pour qu'il tienne debout - la première, faute d'un pilier de soutènement suffisamment solide, il avait déversé ses milliers d'hectolitres dans les rues -, mais aujourd'hui encore, même couvert de graffitis, il mérite de figurer au patrimoine mondial de l'Unesco.
L'usine d'Ouralmach en sa période faste employait jusqu'à 30 000 ouvriers (aujourd'hui, ils ne sont plus que 3000). Elle avait été bâtie, selon la propagande à l'emplacement où le tsar Nicolas II et sa famille avaient été assassinés. En vérité, les faits ont depuis démontré qu'il n'en était rien. (encadré 1)
L'église du Sang Versé, érigée en lieu et place de la demeure du marchand où ils ont réellement été exécutés, leur est consacrée. Conçue par les mêmes architectes qui ont reconstruit la Cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou, dans un style néo-byzantin massif, elle surplombe un parking souterrain. Non loin, la plus ancienne église orthodoxe de la ville - encore debout - est un chef d'œuvre en péril. Les oligarques de l'ancien bastion de Boris Eltsine, l'Oblast de Sverdlovst, n'en ont cure, tout occupés qu'ils sont à la modernisation de ce que l'on appelait au milieu des années 90, le Chicago de l'Oural, tant la ville était aux prises avec les règlements de compte entre deux mafias.
La nuit, il n'est pas rare qu'un incendie réduise en cendre les demeures historiques, sur lesquelles, quelques semaines plus tard, surgissent des buildings. Serait-ce la main de l'homme invisible, à qui la ville a érigé un monument ?
Claude Crouail, le consul de France est un passionné de la Russie depuis 1970. Pendant le putsch à Moscou, en 1991, il s'est retrouvé, presque par hasard, à la tribune au côté de Boris Eltsine. « Je suis arrivé ici en 2007, avec ma valise, pour ouvrir le consulat. En 2009, nous avons délivré 15 000 visas à des Russes qui pour leur majorité possèdent des biens immobiliers en France. »
Lors de la conférence de presse, ébranlée d'avoir, en cherchant dans les magasins à acheter une valise, comparant les prix, observé combien la misère côtoie ici les signes les plus criants de richesse, Danièle Sallenave, l'esprit aiguisé, interpelle l'auditoire. « Qui construit ces immeubles ? Avec quel argent ? Qui en profite ? » (encadré 2)
Une jeune femme que nous questionnons sans relâche, livre son quotidien. « Avant j'enseignais le français dans un lycée, aujourd'hui, je suis interprète pour une entreprise française ; au passage, j'ai multiplié mon salaire par 200. Ma petite fille a deux ans, c'est difficile. » L'an dernier, elle a manifesté avec des milliers d'autres parents pour réclamer une place dans un jardin d'enfants. « Finalement, j'ai fini par acheter « une fenêtre » ». Mot pudique pour taire la corruption.
Dans le train qui nous conduit à Novossibirsk, Danièle Sallenave, Minh Tran Huy, Géraldine Dunbar, Jean-Noël Pancrazi échangent les impressions recueillies des uns et des autres. Les chiffres racontent une réalité que l'on ne peut appréhender depuis la seule fenêtre du Transsibérien.
A Iekaterinbourg, les représentants de l'église orthodoxe tirent la sonnette d'alarme : dans la région, sur le chemin de l'héroïne qui arrive d'Afghanistan, 20 % des moins de 25 ans sont séropositifs*; et chiffre encore plus difficile à entendre, l'Oural détiendrait le triste record du monde des abandons d'enfants .** Une misère d'autant plus choquante que le district fédéral de l'Oural est immensément riche en cuivre, en or, argent, fer, mais surtout, il génère 90 % du gaz et 75 % du pétrole russes.
Les plus russophiles n'apprécient pas ces échanges sur la réalité crue. « Vous n'aimez pas la Russie ? » Si, bien sûr, mais aimer, ce n'est pas être aveugle, n'est-ce pas ?
*Le 16 juin dernier, le ministre russe de l'intérieur, Rachid Nourgaliev a déclaré au micro de radio Militseïskaïa Volna, « la drogue tue 80 personnes par jour en Russie. Selon lui, près de 30 000 toxicomanes meurent chaque année. Rien qu'en 2009, le Ministère de la Santé et du Développement social a officiellement répertorié 550 000 toxicomanes. »
** Contraception. La pilule n'est pas entrée dans les mœurs russes, on compte 67 avortements pour 100 naissances. Tous les ans, selon la délégation aux droits de l'enfant, 2 millions de Russes se font avorter. Le 8 juillet, Elena Mizoulina, présidente du comité de la Douma aux affaires de la famille, des femmes et des enfants a estimé « inacceptable qu'il soit possible d'avorter presque sans restrictions jusqu'à la 12ème semaine de grossesse. »(Ria Novosti).
**Abandon d'enfants. Le 3 avril 2008, l'archevêque Vincent d'Elatérinbourg, un des plus importants diocèses de l'Eglise orthodoxe russe, a adressé à ses fidèles l'appel à adopter des enfants abandonnés. "C'est avec douleur et amertume que nous voyons aujourd'hui tant d'enfants abandonnés, privés de l'amour parental et de soins, qui survivent dans des orphelinats, des maisons d'accueil et même à la rue". "Jamais en Russie qui se dit sainte et se considère comme un pays dédié à la Mère de Dieu, même pendant les guerres et les époques troubles, il n'y a eu autant d'orphelins qu'actuellement. L'abandon des enfants de Russie est un opprobre national et un fléau de tout notre peuple".www.egliserusse.eu.
Pour monter à bord du Transsibérien, et découvrir le paysage qui défile au fil des jours, cliquez sur : http://www.google.ru/intl/ru/landing/transsib/en.html,
Encadré 1
La fin macabre des Romanov
En avril 1918, le tsar l’écrit sur son carnet de notes, dans le train qui doit le conduire, lui et sa famille, à Tobolsk, « il nous faut à tout prix éviter Iekaterinbourg ». Au lendemain de la révolution de 1917, les gouvernements centraux se disputent les Romanov -ils incarnent la victoire du prolétariat, ils cristallisent les souffrances du passé -, les ouvriers de Iekaterinbourg sont les plus extrémistes.
Par un coup de force, les autorités de l’Oural réussissent à prendre le contrôle du train. Quand le convoi pénètre en gare d’Iekaterinbourg, la foule en furie n’est pas maitrisable, le train doit revenir quelques kilomètres en arrière pour éviter le lynchage. Les Romanov sont emmenés au centre de Iekaterinbourg dans la demeure de Libiatev – ce dernier a eu 24 heures pour libérer les lieux. Et, dans la nuit du 16 juillet 1918, la famille royale, leur médecin et trois domestiques, sont assassinés dans la cave du marchand, sur laquelle se dresse désormais l’église du Sang Versé. Personne ne revendique l’assassinat, mais dans les faits, il permet à la région de l’Oural de gagner en pouvoir et en autonomie.
Ce qu’il advint par la suite des corps relève de la farce macabre. Ils sont d’abord jetés dans une mine abandonnée de Ganina Yama, à 16 kilomètres de Iekaterinbourg. Les gardes tentent de la faire disparaître ; les jets de grenade n’y parviennent pas. Les soldats décident alors de dissoudre les corps en les recouvrant d’acide, mais l’expert qui le transporte, tombe de cheval, se casse la jambe, tandis que le camion avec les cadavres des Romanov s’enlise. Exaspérés, les soldats tentent de les brûler, mais cela prend trop de temps. Finalement, ils jettent les corps dans un puits et les arrosent d’acide. Ce dernier ayant été absorbé dans le sol, les restes des ossements sont retrouvés en 1976. Mais leur découverte demeure secrète jusqu’en 1991 avec la pérestroïka, lorsqu'on exhume les corps. Parmi eux, ceux d’Anastasia et du prince Alexeï dont la rumeur a longtemps laissé penser qu’ils avaient peut-être échappés au carnage, ont depuis été formellement identifiés, grâce aux tests ADN. En 1998, l’église orthodoxe canonise les Romanov ; ils sont élevés au rang de martyrs.
Encadré 2
« Une seule question importe : pourquoi les Russes adhèrent au projet de Poutine et Medvedev ? »
Interview de Gilles Favarel-Garrigues, spécialiste de la situation économique russe et de la corruption, il a dirigé avec Kathy Rousselet, la rédaction de « La Russie contemporaine », parue en avril chez Fayard. Une somme passionnante qui réunit l’analyse de trente chercheurs sur la société russe aujourd’hui. (505 pages, 30 euros).
« Ca fait trente ans que la Russie lutte contre la corruption. Vladimir Poutine et Dimitri Medvedev le répètent « il faut dé-bureaucratiser l’économie. » Mais, dans les faits, on ne voit pas de grandes avancées. C’est un problème systémique, un des obstacles majeurs à l’entrée de la Russie dans l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC). Ceci étant, on peut se poser la question : les dirigeants veulent-ils vraiment soumettre la Russie aux règles de l’OMC ? Ils savent ce qu’ils y gagneraient, ils savent aussi ce qu’ils vont y perdre. La Russie ne dispose que de très peu d’entreprises à forte valeur ajoutée. C’est une économie de rente qui tire ses revenus de l’extraction des matières premières. L’enjeu majeur de la Russie aujourd’hui est de trouver le moyen de sortir de cette économie de rente. D’où l’annonce ces derniers mois de l’établissement d’une « silicon valley » à la russe, dans la région de Moscou et le rapprochement avec des entreprises françaises de technologie à forte valeur ajoutée.
Iekaterinbourg, où j’ai vécu dans les années 90, est une région très riche. J’y ai vu les mafias de l’Ouralmach s’affronter de façon extrêmement violente pour prendre le contrôle, lors de leur privatisation, des entreprises, au potentiel juteux. A l’arrivée de Vladimir Poutine, l’arrestation de l’un des principaux chefs de ces mafias (on l’a retrouvé quelques semaines plus tard pendu dans sa cellule) a été un message fort envoyé à la Russie. Même si, l’ancien gouverneur de la région Edouard Rossel, aimait à répéter « vous me dîtes qu’un tel est un mafieux, mais si il veut me voir parce qu’il désire entreprendre dans la région, et bien, je le recevrais. », les choses se sont calmées.
Poutine et Medvedev ont entrepris de remettre ce pays en marche après le chaos des années 90. Les Russes ont été traumatisés par les Thérapies de choc, les privatisations d’une extrême violence, menées sur les conseils d’économistes américains. En 1998, la dévalorisation du rouble a été catastrophique pour les ménages russes. Depuis deux ans, la crise économique touche de plein fouet le pays. A fin décembre 2009, selon les chiffres officiels, le chômage concernait 1,7 millions de personnes. Le PIB a chuté de 5, 5 % en 2008, de 9 % en 2009 mais les experts tablent sur une croissance de 3 % pour 2010.
En France, on ne mesure pas le bouleversement total qu’a connu la Russie en 25 ans ; elle a traversé une crise économique d’une ampleur phénoménale, elle a perdu son statut international.
Les Russes ne sont pas des fanatiques de Poutine et de Medvedev, ils ne sont pas béats, mais ils adhèrent à leur entreprise de redresser ce pays, de lui redonner sa place sur l’échiquier international que ça plaise ou non aux Français. La seule question qui devrait importer, au delà des clichés sur un fascisme rampant, c’est de comprendre pourquoi les Russes soutiennent leur projet. »
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