Du 28 mai au 15 juin dernier, dans le cadre de l'année croisée France-Russie, 15 écrivains français sont partis à la découverte de la Russie, à bord du Transsibérien. Kazan ou la simplicité Tatare.
Dimanche 30 mai
6 heures du matin, arrivée à Kazan, hôtel Chaliapine. On récupère, certains (trop heureux de soulager leur dos ou simplement de faire un peu d’exercice) filent à la piscine. Mais, déjà, à 10 h, les écrivains français du Transsibérien sont attendus pour la visite de cette ville multi-culturelle.
Au cœur du Kremlin, inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco, la tour Suyumbike s’incline légèrement du haut de ses 59 mètres. Elle porte le nom d’une princesse, qui selon la légende, après avoir exigé d’Ivan Le Terrible qu’il construise cette tour en gage de mariage, se jeta de son sommet pour ne pas l’épouser.
Fascinée depuis l’enfance par les contes que sa grand-mère vietnamienne lui révélait, Minh Tran Huy confie l’histoire de « la princesse et du pêcheur », celle-même dont est titré son premier roman. La température en cette matinée ensoleillée de printemps est douce, l’humeur rieuse. Kris, chapeauté d’un couvre-chef tatar, improvise quelques pas de charlot avec l’académicien Dominique Fernandez. Guy Goffette distribue à qui le veut ses 800 porte-clés en forme de tour Eiffel. Danièle Sallenave parle d’enchantement, Jean-Noël Pancrazi d’émerveillement.
Ici, dans la République du Tatarstan, musulmans et orthodoxes vivent en paix. La Confédération de Russie veille au grain. Pas question ici de débordement, façon tchétchène ou kirghize.
Avec ses coupoles turquoises, la mosquée Kul Sharif, construite sur les vestiges de celle des anciens Khans de Kazan, est aujourd’hui la plus grande mosquée d’Europe ; elle a été inaugurée en juin 2005. En échange de quoi, pour le maintien de l’équilibre inter-culturel, les autorités ont restauré la cathédrale de l’Annonciation. A cette occasion, Vladimir Poutine, est apparu en héros national de l’orthodoxie. Il avait réussi à obtenir de Jean-Paul II, quelques mois avant sa mort, que le Vatican restitue au pays tatar l’icône de Notre-Dame de Kazan, symbole cher à la Russie. Le pope en est fier « en la contemplant, Catherine Deneuve, bouleversée de tant de splendeurs, a versé une larme. »
Ce n’est pas une légende, sur les rives de la Volga, les bateliers ont des yeux couleur de lune. Dans l’après-midi, cap sur l’île de Sviajsk, à deux heures de Kazan. A bord du ferry, les écrivains russes sont impatients de rencontrer leurs homologues français. Echanges informels au fil du fleuve, les jeunes filles (elles n’ont rien à envier aux plus belles top models) encouragent les auteurs à parler de leur œuvre ; les plus âgés exposent leur parcours du combattant pour se faire publier ; les plus téméraires sollicitent conseil.
Sur l’île de Sviyajsk, là même où les Russes s’étaient repliés, sous le règne d’Ivan le Terrible, le temps ne semble pas avoir de prise. Pochoirs de chevaux et de dames à ombrelles sur mur de brique, fresques mangées par l’humidité dans une église en cours de restauration, moujik surgi de temps immémoriaux, les herbes hautes dansent sous le vent ; les cotons des peupliers virevoltent sous le soleil, c’est une pluie de douceur. Eugène Savitzkaya s’étend en plein champ, bras en croix… « Ma terre » dit-il en se relevant, joyeux, revigoré. Claire, l’ingénieur du son de France Culture enregistre les chants des rossignols et autres coucous. En s’approchant des isbas, les râles qu’elle perçoit à l’intérieur n’ont rien de rires d’enfants. L’alcool fait des ravages, ici comme partout ailleurs en Russie.*
Au retour, sur le bateau, si les mines se réjouissent à la vue du buffet, on reste dubitatif devant le groupe folklorique. C’est mal connaître la joie de vivre qui émane des chants tatars. On chante, on danse, d’autres sur le ponton s’adonnent à la rêverie. A l’heure du coucher de soleil, comme dans « les yeux noirs » de Nikita Mikhalkov, la poésie et la nostalgie de la Volga enchantent. Etat de grâce.
Lundi 31 mai
Son petit-déjeuner de blinis et kéfir - du lait fermenté -, à peine englouti, Ferrante Ferranti a rendez-vous avec Vladimir Zotov. Photographe, disciple de Cartier-Bresson, celui-ci veut lui soumettre ses clichés. Son appartement est situé dans la cité ouvrière qui jouxte l’hôtel. Sur le palier, un cercueil posé à la verticale : sa voisine, une babouchka, est décédée dans la nuit. Il est désolé, et invite à vite pénétrer chez lui. En Russie, à l’entrée des habitations, il y a toujours deux portes pour faire obstacle au froid. Un vide occupé selon les goûts et les couleurs. Chez Vladimir, c’est un foisonnement. Les chaussures sont rangées à la va-vite sous les injonctions philosophico-morales « Vivre, mais pas survivre ». A l’intérieur du deux pièces-cuisine, c’est un capharnaüm. La pendule familiale perdue pendant quarante ans, retrouvée par hasard à Vladivostok, rythme le temps. Les cartes de presse accumulées au fil des années cotoient les peintures d’artistes amis. Sur les étagères, des centaines, des milliers, deux millions pour être exact, de films pellicules sont rangés dans des enveloppes jaunies.
Le temps presse, il lui faut raconter. Dans les années 70 avec quinze autres amis photographes de la région, ils ont, en clandestinité, créé le club Tasma. Stalinien « tôt et tard », comme il le dit lui-même, « à 14 ans, je lui aurai donné ma vie », il reconnaît son erreur « Nous étions un pays de zombies, Cartier-Bresson a changé notre regard sur le monde. A voir la vie, simplement, avec bienveillance, à l’opposé de l’imagerie soviétique officielle. » Première image en noir et blanc : une machine pour asphalter la chaussée. Trois hommes sont assis en son sommet, trois femmes debout, pelle en mains, essuient la sueur sur leur front. Deuxième cliché : une jeune fille au visage voilé de gaz blanc regarde l’objectif, elle lutte contre le duvet dont elle emplit des matelas. Troisième, quatrième, cinquième… Dix minutes après, c’est un festival de sensibilité. Il est 9 heures du matin, on rit, on pleure. En Russie, on ne masque pas ses émotions. Innocence mêlée de douleur, de génie et de générosité. L’homme a eu quelques photos publiées à l’étranger, (il les a découvertes par hasard dans une librairie à Düsseldorf), c’est un inconnu en Russie, mais dit-il, pour se réconforter crânement «il est un roi à Kazan ».
Dans l’après-midi, en photographe officiel à la conférence de presse il s’efface devant Zilia Valeeva, vice première ministre, responsable de la Culture. Le discours est ajusté. Tolstoï et Lénine ont étudié sur les mêmes bancs de l’université de Kazan. Noureev, né dans le Transsibérien, a grandi ici. Sur la façade de l’opéra, une affiche annonce le festival annuel qui porte son nom. « Mais, dans la pratique, » souligne Dominique Fernandez, fin connaisseur des ballets « depuis qu’il a franchi la barrière de la douane à l’aérodrome du Bourget en 1961, il a été totalement dénigré. On ne parle jamais de lui en Russie. » La ministre égraine les partenariats culturels qui unissent la République Tatar à la France. « Mon père rêvait d’une Europe prolongée jusqu’à l’Oural, comme De Gaulle. La première fois que je suis venue à Paris, j’ai rencontré son fils, je ne savais pas qui il était, j‘ai cru que tous les Français ressemblaient à votre général.» La plus haute représentante de la République Tatar se sent en confiance « Vos écrits rendront compte d’une réalité, qui va bien au delà du business et de la technologie. Votre venue est très importante. En 2013, nous organiserons les Universiades, les jeux olympiques des sports universitaires, alors… si l’un de vous a le téléphone de Zidane, je serais ravie de l’inviter ! » Danièle Sallenave rit sous cape « la prochaine fois nous demanderons à rencontrer le ministre des sports ». Eugène Savitzkaya, assis à la droite de la plus haute autorité tatare en présence, complimente « Je suis ravi tout d’abord, car même si j’habite un tout petit pays, la Belgique, c’est la première fois que je prends un thé aussi près d’un ministre. J’aime cette simplicité toute tatare. »
Direction la rue piétonne, une terrasse de café. Il faut l’aménager (les chaises sont enchaînées ; les Russes n’ont pas le culture du bistrot à la française). Quelques minutes de tranquillité pour admirer les gambettes des jeunes femmes -elles dépassent ici allègrement celles de Nadia Auermann, celle que l’on surnommait « l’ange blond » et qui figura au Guinness des records en 1997 et 1999 pour la longueur de ses jambes, 1 m 12 de la pointe des pieds au haut des cuisses pour 1 m 80.
A la maison tatare, pendant le dîner, l’humour soude définitivement le groupe. « Il est trop cuit, le steak tatar. » et autre « à la gare comme à la gare » fusent. Nous sommes en retard. Vassili, tel le lapin d’Alice au Pays des Merveilles, tente de reprendre la situation en main. « Plantez votre fourchette, appuyez sur votre couteau ; le train n’attend pas. Ne parlez pas, mangez ! » Nous arrivons sur le quai de la gare avec un quart d’heure de retard, le Transsibérien se fait attendre vingt bonnes minutes, chacun est dans son rôle.
Pendant la nuit, les écrivains noctambules tentent de rejoindre le wagon-restaurant, déconvenue. Le « pont levis » est levé, impossible d’accéder aux autres voitures. Mécontentement ; serait-ce l’œuvre de la censure ? Non, la poigne de la sécurité. Les provodnitsas ont fermé le sas. Dans l’un des wagons de troisième classe, tout près, les militaires sont ivres morts. Ce n’est pas le moment d’y partir en goguette.
Encadré
L’alcoolisme, un fléau national
En Russie, la vodka tue chaque année 500 000 personnes, majoritairement des hommes, de manière directe ou indirecte (80 % des suicides et 80 % des crimes sont perpétués sous l’emprise de l’alcool). Dimitri Medvedev vient d’annoncer une hausse du prix de la vodka pour lutter contre le fléau. Le tarif du litre de « la petite eau » comme la nomme les Russes, devrait doubler d’ici trois ans. Deviendra-t-il aussi impopulaire que Gorbatchev, quand celui-ci avait tenté d’interdire le nectar de la Russie entre 1984 et 1987 ? Les autorités, en tout cas, sont conscientes de la nécessité d’endiguer le fléau. L’espérance de vie des hommes est revenue à celle du temps des tsars : 61,7 ans (contre 72 ans pour les femmes), l’alcoolisme de masse contribuant pour beaucoup à ce triste record.
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