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Voyage

Sur les rives de la Volga.

Du 28 mai au 15 juin dernier, dans le cadre de l'année croisée France-Russie, 15 écrivains français sont partis à la découverte de la Russie, à bord du Transsibérien. Carnet de voyage de Moscou à Vladivostok à bord d'un mythe. Escale à Nijni Novgorod.

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Au fil de la Volga

Vendredi 28 mai, 23 h 15. A peine le temps de prendre ses marques dans le Transsibérien, et déjà le train s'immobilise en gare de Gorki - elle a gardé le nom soviétique de Nijni Novgorod. Les maisons des anciens marchands, en bois sculpté, à deux étages, tantôt croulantes, gaillardes, ou mangées par le lierre, jalonnent le trajet jusqu' à l'hôtel Tsentralniy, rue Sovetskaya. Il ne jurerait pas dans une cité de Cergy-Pontoise. La tour domine de dix étages une galerie commerciale. En sous-sol, le rayon vodka du supermarché est aussi fourni qu'une allée de jouets à l'approche de Noël.

A la réception de l'hôtel, une vidéo vante en boucle les commodités du restaurant et du bar à pole dance. Les discussions littéraires trouvent place aux côtés des hôtesses de charme.

 Samedi 29 mai

 9 h. Le car attend les écrivains pour une visite de la ville. Personne ne semble souffrir du décalage horaire. Quelques minutes plus tard, le bus s'arrête entre une quatre voies quasi-déserte et un terrain vague, la Volga demeure invisible, masquée derrière une immense palissade, la guide se lance pour raconter l'histoire de cité. Mines interloquées, la révolte gronde. Les auteurs veulent marcher, se sentir libres, pas question de les trimballer n'importe comment. Et encore moins n'importe où.

Au confluent de l'Oka et de la Volga, le plus long fleuve d'Europe (3700 km), Nijni Novgorod offre mille opportunités de flâner. Dans la rue Minskaya, une babouchka, assise au cul d'une citerne à deux roues, sert le kvas ; une boisson au goût capiteux de pain fermenté. Au XIXème siècle déjà,  Alexandre Dumas séjournant à Nijni pour assister à la foire qui attirait alors les caravanes de toute l'Asie centrale, comme Paul Changeur dans « la Russie pittoresque », vantait les vertus de ce vin de grains.

Sous les rayons du soleil, les coupoles d'or et les ornementations baroques, façon barbe à papa sculptée, de l'église de la Nativité (appelée également Stroganov, du nom du plus riche des marchands russes) sont pimpantes. Sous le porche, il reste encore quelques branches de bouleaux et brins d'herbe que le pope a béni pour les Pâques orthodoxes. Le chœur et les icônes rutilent. Les femmes couvrent leurs cheveux d'un foulard. Une gouvernante, en tablier, seau et chiffon en mains, s'emploie à éliminer toute trace de cire sur les chandeliers en cuivre. Combat perdu d'avance, mais elle le mène du matin jusqu'au soir. Dans l'après-midi, les jeunes pensionnaires de la maison des femmes du pope (il choisira une épouse parmi elles), chantent les louanges de Dieu et récitent les saintes écritures ; lui va et vient, sort ou non de son chœur doré et encense les fidèles ; vingt croyantes et deux hommes s'inclinent à intervalles réguliers.

Troisième ville de Russie avec 1,3 million d'habitants (selon les modes de calcul, Novossibirsk, mais aussi Ekaterinbourg revendiqueront ce rang), Nijni devint pendant la seconde guerre mondiale le plus grand centre de production d'armement (on y fabriquait les roquettes Katioucha, les Allemands bombardèrent 47 fois la ville pour tenter de mettre à terre leur fabrication). Au Kremlin (la forteresse a été édifiée pour faire barrage aux hordes tatars et mongoles), les enfants jouent et prennent d'assaut chars et avions dans ce qui ressemble à un parc d'attraction de la guerre patriotique (30 millions de civils et soldats ont pourtant perdu la vie sur le front de l'est entre 1941 et 1945). Les jeunes mariés se font photographier devant la flamme aux soldats inconnus pour immortaliser ce qui devrait être le plus beau jour de leur vie.

 La Volga se déploie irisée sous le soleil du printemps. La plaine s'étend à perte de vue. Légère brise. Sous les peupliers, un homme somnole. Les amoureux se content fleurette sur les bancs publics. Les grand-mères papotent au pied des tours défraîchies avec leurs petit-fils.

Gorki a grandi à Nijni Novgorod. Sa maison d'enfance était modeste, mais elle est restée comme en état. Toute en bois, basse de plafond ; le torchis blanc des murs met en lumière costumes, broderies et photographies anciennes. La bouilloire demeure suspendue, le samovar prêt à l'usage. Le poêle en faïence, pièce centrale de toute isba, abritait en son sommet les matelas sur lesquels les enfants dormaient pour ne pas souffrir des grands froids. Dans le jardin, les iris et les pavots fleurissent.

Rue Bolshaya Pokrovskaya, un vieillard joue de la balalaïkal, deux babouchkas vendent du muguet en brassées. L'air du temps est doux en ce samedi après-midi, les jeunes filles font du shopping. Avant d'épouser Justin Portman, l'une des plus grandes dynasties immobilières de la perfide Albion, c'est à Nijni que la top model Natalia Vodianova, alias Baby-Romy (en référence à Romy Schneider), vendait, à l'âge de 11 ans, des légumes avec sa maman sur les marchés.

A l'Alliance Française, il y a près de dix ans de cela, Danièle Sallenave avait déjà ici pris la défense de la littérature française. Les auditeurs s'inquiètent du désintérêt grandissant des jeunes pour les livres, au profit d'internet. « Tant qu'il y aura des professeurs, la littérature sera bien défendue. Et puis, internet peut être aussi un formidable vecteur diffuser la littérature contemporaine.» La Russie, comme l'explique Nina Livinetz, la responsable des livres pour la Confédération russe, manque cruellement de librairies. « Plus on s'éloigne de Moscou ou Saint-Pétersbourg, plus le réseau s'appauvrit. Nous avions préparé un plan pour pallier ce manque, mais avec la crise, depuis deux ans, son application est retardée. »

 21 h 15, les provodnitsas attendent les écrivains sur le quai. Elles ont veillé sur les effets laissés à bord et drapé de blanc les couchettes ; celles-ci sont étroites -moins de 90 centimètres-, mais confortables. Guy Goffette qui, à la fin du périple, sera tenté d'écrire les déambulations d'une armoire en Russie, s'emploie à décrocher leurs sourires. Sa malle-valise, un coffre-fort à roulettes, préparée avec amour, a tout d'une épicerie. Ils offrent à l'envi Petit Lu, tablettes de chocolat et autres friandises.

Le train file dans la nuit, Mathias Enard, enregistre les prémices de son « Voyage en Transsibérien » pour France Culture. Sa fiction est dédiée à Olivier Rolin « Dans la vie, il y a des mains qu'on ne quitte jamais, qu'on voudrait tenir jusqu'au bout, jusqu'au terme du trajet ; il y a aussi des trains dont le rythme vous soûle comme le plus fort et le plus nostalgique des alcools. »

Pour monter à bord du Transsibérien, et découvrir le paysage qui défile au fil des jours, cliquez sur : http://www.google.ru/intl/ru/landing/transsib/en.html,
 
ou sur le diaporama
http://www.latribune.fr/diaporamas/culture/transsiberien-blaise-cendrars-des-ecrivains.html.

 

Et aussi

Voyages en Transsibérien. A écouter tous les jours sur France Culture, du 26 juillet au 26 août, à 13 h 30, avec Mathias Enard, Maylis de Kerangal, Sylvie Germain, Olivier Rolin, accompagnée d'une interview exclusive de Jean Echenoz. Une série réalisée par Cédric Aussir. Rendez-vous sur :
www.franceculture.com.
 

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