Du 28 mai au 15 juin dernier, dans le cadre de l'année croisée France-Russie, 15 écrivains français sont partis à la découverte de la Russie, à bord du Transsibérien. Escale au bord du fleuve Ienisseï (4090 km), le centre administratif du Kraï de Krasnoiarsk.
Sur les rives de l'Ienisseï
Samedi 5 juin, 11 h 22.
Sur le quai de la gare de Krasnoïarsk, on cherche en vain les silhouettes amies de Minh, Jean-Noël, Eugène... Inutile, les voici dans les airs, quelque part entre Novossibirsk et Moscou. Le groupe du Transsibérien Blaise Cendrars doit se reconfigurer.
Wilfried N'Sondé, trop heureux de participer à l'aventure, n'a pas dormi de la nuit ; il était trop impatient de découvrir sa première aube sur la Taïga, elle ne l'a pas déçue, toute rougeoyante et nimbée de brume.
A peine arrivé, l'auteur du « cœur des enfants léopards », est invité à danser, une Sibérienne imprime sur sa joue la trace de son rouge-à-lèvres. Ses parents sont originaires du Congo ; il a grandi dans une cité près de Melun avant de s'installer à Berlin - pour fuir en partie le racisme ordinaire à la française - et de se lancer dans la musique -il a créé l'afro-punk-. A Saint-Petersbourg, les étudiants africains sont régulièrement victimes de violence ; le pays qui compte le plus grand nombre de skinheads au monde, est aussi aux prises avec l'obscurantisme. Mais, pas ici, pas à Krasnoïarsk. « Il est beau come un dieu » dira même une lycéenne. On songe à Miles Davis dans le Saint Germain des Prés de l'après-guerre.
La cité sibérienne aux milles fontaines (une lubie des autorités) est pimpante ; le soleil fait miroiter le fleuve Ienisseï. Quelques maisons en bois, restaurées par des ouvriers Tadjiks, retrouveront bientôt leur beauté d'antan. Sur les facades des bâtiments de l'après-guerre, les ornements de l'art nouveau se mêlent à la statuaire soviétique. Comme dans chaque ville traversée, à Krasnoïarsk, Lénine trône en majesté sur la place principale.
Face à lui, rue Karl Marx, à la Bibliothèque universelle scientifique de la région, les écrivains français sont attendus. A chaque fois, comme le résume Kris, l'auteur de bandes dessinées, «les Russes nous témoignent une avidité exceptionnelle». «Quels auteurs russes connaissez-vous ?» demande un auditeur ; Guy Goffette énumère à la Prévert cinquante noms « Boulgakov, Lemontov, Essenine, Chamalov, Platonov...».
Lena et Magdalena étudient le français. L'une rêve de découvrir Paris, la ville des lumières, l'autre revient de Saint Petersbourg ; elle a tenté le concours pour rentrer au Mariinsky et échoué « Je resterai donc à Krasnoïarsk. » Leurs parents ont un point commun, ils ont abandonné l'enseignement pour travailler dans le privé ; en vendant de la publicité, ils gagnent deux cent fois plus qu'un professeur de lettres. Nina, elle, est étudiante en journalisme, «après mon diplôme je voudrais m'installer à Kiev ; j'adore cette ville, elle est vivante. Ce n'est pas comme ici. Là, vous découvrez Krasnoïarsk, sous le soleil du printemps, mais en hiver, c'est très dur ; nous n'avons pas d'avenir ici.»
Dimanche 6 juin
9 h. La ballade en car, le long de la réserve de Solby (c'est le refuge des ours) en direction du barrage hydro-électrique et de son écluse à bateaux, à 10 km en amont du fleuve, se fait sous bonne escorte ; une voiture de police, sirène hurlante, ouvre la voie ; on est dimanche matin, les routes sont désertes. Certains villages restent interdits aux étrangers, faut-il veiller à ce qu'aucun auteur ne s'égare ? Ou plus simplement, comme le dénoncent nombre d'associations, l'exemple même d'une utilisation abusive ?
Au village d'Ovsyanka, où vivait, jusqu'à sa mort en 2001, l'écrivain Victor Astafiev, le calme règne. La responsable du dispensaire se lamente ; des gens de la ville ont acheté la datcha en face de chez elle et ont installé des palissades de bois qui obstruent la vue. Les babouchkas ne disposent que de très faibles moyens pour se défendre. En Russie, les expropriations sont légion, mais puisque les trois quarts des terres ne sont pas cadastrées, comment faire valoir ses droits ?
Danièle Sallenave rêve de partir à la rencontre des vieux croyants. C'est non loin de Krasnoïarsk, au bord des gorges de l'Abakan en Kakhassie que vivent les ermites de la Taïga. En 1992, Vassili Peskov a consacré un livre à ces vieux croyants, retirés depuis 1928. L'an dernier, il est reparti à leur rencontre et en a rapporté son deuxième ouvrage « les nouvelles d'Agafia ». Ou l'histoire d'une femme, née en 1945, qui après avoir tenté le monde des hommes, est retournée vivre avec ses poules et ses chèvres, dans une cabane. Au milieu des ours. (Actes sud, 218 pages, 20 euros)
Sous le porche en bois d'une datcha, les femmes du village, costumées, chantent les histoires simples de la vie paysanne. Les jarkis, une variété de renoncules, orange vif, jaillissent dans les jardins, Sylvie Germain est sous le charme et en reçoit un bouquet.
A la nuit, au retour dans le Transsibérien, elle offre à chacun l'une de ses fleurs pour son compartiment. Prochaine étape : Irkoutsk.
Pour monter à bord du Transsibérien, et découvrir le paysage qui défile au fil des jours, cliquez sur : http://www.google.ru/intl/ru/landing/transsib/en.html,
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