"La personne, contrepoids à l'hypercapitalisme"

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(Crédits : Vincent Dufeu)
Chaque jour, cet été "La Tribune" interroge un grand témoin de l'actualité sur sa vision du monde d'après. Pour le philosophe, Pierre-Henri Tavoillot, il faut reprendre la main et redonner une finalité à l'économie.

Avec la crise, entre-t-on dans un nouveau monde ? Quelles en seront les caractéristiques ?

La première modernité s'était construite autour du projet qu?il fallait rompre avec la tradition pour produire un monde meilleur. Son équation était: plus de raison et de science = plus de liberté = plus de bonheur pour l?humanité. Le spectacle des tragédies du XXe siècle l¹a rendu douteuse: la raison ne rend pas forcément plus libre; et la liberté produit autant de fragilités que de bonheur. C¹est ce que la crise vient confirmer: elle est l?oeuvre d¹une rationalité instrumentale (l'hyperconsommation et la finance), non maîtrisée, qui se préoccupe exclusivement des moyens (comment gagner plus?) sans considération des fins (pour quoi faire?). De ce point de vue, la crise va peut-être permettre de pondérer l?impérialisme de la raison économique, qui semblait gouverner le monde, du marxisme au néolibéralisme. Attention, cela dit, à ne pas verser dans un anticapitalisme naïf et radical qui, à mon sens, relève davantage du marketing des idées - la radicalité se vend tellement bien de nos jours ! - que d?une analyse sérieuse de la situation. La vérité est que le capitalisme - c?est connu - est à la fois destructeur et créatif ; simplement, le bon équilibre ne s?établira pas tout seul. La démocratie exige que l?on reprenne la main et que l?on remette des fins. C?est tout l¹enjeu de cette période de crise. Et rien encore n?est gagné.

 Rien ne sera plus comme avant ?

On guette les indices de la "reprise". C?est déjà mauvais signe, car il faudrait justement éviter de repartir comme avant: penser que la croissance peut se financer par la hausse non des salaires ou du travail, mais de la dette. Cette indigestion d?endettement a failli être mortelle. Elle oblige les Etats à ce jeu dangereux qui consiste à s?endetter pour lutter contre les méfaits de l?endettement.

D?où vient cette rupture ?

De l?apparition d?un hypercapitalisme, où la marchandisation a pris le dessus sur tout, y compris la politique, la culture, les idées. Tout devient marché, même ceux-là même qui dénoncent le marché. Ce n?est plus tenable. Notre défi est d?identifier les bornes de l?hypercapitalisme. Ce qui, comme disait Jospin, empêche l?économie de marché de se muer en société de marché. Pour ma part, j?en vois trois. Schumpeter d?abord, qui disait que, sans le hors marché, le marché ne marcherait pas. Le capitalisme a en effet besoin de juges, de professeurs et même de chefs d¹entreprise, dont la motivation ne saurait se limiter à la seule quête du profit. Deuxième borne, le constat d?une formidable stabilité des valeurs. Quand on consulte les grandes enquêtes sur l?éthique dans le monde, on perçoit une étonnante constance: famille, travail, citoyenneté, spiritualité, même dans nos sociétés, dites postmodernes. Certes, tout cela tend à s?individualiser, mais rien ne montre un affaiblissement, au contraire. Troisième limite enfin, la plus puissante, celle qu?opposent au tout marché les valeurs du privé, de l?intime. La lutte des âges qui règne parfois dans le monde de l'entreprise s¹arrête dès qu?il s?agit de ses proches. Aider ses enfants à grandir, puis à entrer dans la vie active, soutenir ses vieux parents, c?est cela qui motive au plus profond. D?ailleurs la publicité ne cesse de jouer sur cette fibre. Il y a là un levier de changement politique extraordinaire, mais encore insuffisamment exploité. Son principe pourrait se résumer dans une formule: le "développement durable de la personne". C?est une sorte de motion de synthèse entre le développement économique, le développement humain (promu par Amartya Sen) et le développement durable. Elle insiste sur le fait que le développement concerne d?abord un individu, qui vit plus longtemps, bénéficie d?une éducation plus longue et cherche à léguer à ses enfants un monde vivable, sans trop de conflits ni de dévastations. Cette aspiration est un formidable contrepoids à l?hypercapitalisme, pourvu qu¹on sache le traduire en action politique !

Quel est le nouveau rôle du politique face à la crise ?

La modernité a produit deux jumeaux: l'horreur économique et le bonheur domestique. A partir de là, l'objectif politique est clair: il faut domestiquer le capitalisme et la mondialisation. Toute la question est de savoir comment. Je vois trois scénarios. Un scénario catastrophe où parce qu¹on n?aura pas su faire les bons choix à temps, la crise sociale va s¹exacerber en un processus de conflits croissants et de crises accélérées. Mais la crise me paraît avoir fait tomber le verrou de l¹insouciance du "laisser-faire". Il y a ensuite un scénario autoritaire qui, partant du constat de l¹impuissance démocratique à relever les défis économiques et écologiques du temps, plaide pour une dictature dans l?intérêt du peuple. C?est là le rêve de certains courants d?extrême gauche, mais on sait ce que cela donne au final. Il y a enfin le scénario démocratique, celui où l?on va chercher en tâtonnant un nouvel équilibre, au milieu des micro-conflictualités de la société. Cela suppose que l?on apprenne à concilier domaine par domaine, croissance et environnement, finance et éthique, vie privée et vie professionnelle. Et surtout que l?on remette un peu d?existentiel dans le sacro saint "structuro-conjoncturel" dominant. Ce scénario est le plus complexe, mais il me paraît le plus plausible, sans excès d?optimisme, car le monde de demain ira sans doute de mieux en mieux et de pire en pire, tout comme le nôtre.

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