Laurent Cohen-Tanugi : "Intégration et fragmentation structureront le monde"

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Dans notre série d'été Visions de l'après-crise, "La Tribune" a interrogé Laurent Cohen-Tanugi, avocat international aux barreaux de Paris et de New York. Ce dernier estime que la crise a eu une fonction d'accélération, comme de révélateur des changements du monde.

"Le monde ne sera plus jamais comme avant" a dit Nicolas Sarkozy. Partagez-vous ce diagnostic??

Le diagnostic, oui, mais le changement de paradigme est antérieur à la crise. Il s'est produit au tournant des années 2000, et la crise n'a fait que l'accentuer. Non seulement la mondialisation et le capitalisme ne vont pas disparaître, mais j'interprète cette crise comme une crise d'ajustement à la mondialisation, qui accélère des mutations à l'?uvre depuis le début de la décennie?: montée en puissance des grands pays émergents, fin de la maîtrise du duopole atlantique sur les affaires du monde, retour de la géopolitique et des États dans le champ de l'économie mondialisée... À cela, la crise ajoutera bien sûr ses propres effets?: déficits publics, restructurations industrielles... mais les ruptures historiques lui sont antérieures.

En rendant plus visible des phénomènes préexistants, la crise a-t-elle ainsi favorisé certaines prises de conscience??

Oui, la crise a eu une fonction d'accélération, mais aussi de révélateur du changement du monde, en nous obligeant à nous adapter à la nouvelle donne en quelques années, voire quelques mois, plutôt qu'en une ou deux décennies. La substitution rapide du G20 au G8 illustre par exemple la reconnaissance du rôle désormais incontournable des grands émergents. Plus généralement, la crise a favorisé la prise de conscience du caractère global et interdépendant des défis et la nécessité d'une étroite coordination internationale pour les maîtriser. Ainsi de la crise financière et économique elle-même ou du changement climatique. Sur ces deux grands chantiers, non seulement la coopération internationale fonctionne, mais elle a produit une incontestable convergence sur la nature des problèmes et des remèdes souhaitables. Même si beaucoup reste à négocier, les grands acteurs mondiaux parlent le même langage.

Une certaine harmonisation du monde serait donc en marche??

C'est l'un des effets positifs de la crise. Cela dit, je m'inscris en faux contre la vision irénique popularisée par Tom Friedman d'un monde aplani et pacifié par la mondialisation et la technologie. Je décris au contraire dans mon livre "Guerre ou Paix" un monde dual, structuré par les forces contradictoires de l'intégration et de la fragmentation, elles-mêmes produites par une mondialisation ambivalente, génératrice de conflictualité autant que d'harmonie. Ces forces antagonistes coexisteront, et la physionomie du monde de demain dépendra de la capacité des principales puissances à faire prévaloir une gouvernance mondiale sur le retour à la politique de puissance du XIXe siècle.

Pensez-vous que les États sauront tirer toutes les leçons de la crise??

Les États s'efforcent de corriger les excès des marchés qui sont à l'origine de la crise financière, mais ceux-ci oublient vite - voyez le retour des bonus extravagants - et continueront à s'efforcer de contourner les nouvelles réglementations par plus d'innovation. N'oublions pas non plus que les régulateurs ont également leur part de responsabilité dans ce qui s'est passé. Mais je suis frappé par l'incapacité des leaders européens à tirer les leçons de la crise pour la gouvernance de l'Union européenne et son influence dans la mondialisation. Certes, l'Europe a été en pointe dans la définition de l'agenda sur la régulation financière et le changement climatique, mais le Marché unique se trouve fragilisé par la renationalisation des politiques et nous risquons de rester englués dans la crise alors que les États-Unis et l'Asie, plus dynamiques, flexibles et politiquement structurés, renoueront avec la croissance. À plus long terme, l'Europe ne parviendra pas à tenir son rang dans un monde de nations-continents sans une nouvelle étape dans l'intégration économique et politique.

La crise va-t-elle rebattre les cartes des valeurs dominantes??

Cette crise a une forte dimension intergénérationnelle, à travers le chômage des jeunes, l'explosion des déficits publics et la problématique du développement durable. Elle va accentuer le retour des jeunes générations vers les sciences, les technologies et les humanités, et une culture associant le long terme et les valeurs collectives à la liberté individuelle et à la flexibilité dans le travail. Des études récemment parues aux États-Unis soulignent la parenté culturelle entre cette "Génération Y" des 15-30 ans et celle des baby-boomers, par contraste avec la "Génération X" intermédiaire, celle des jeunes professionnels de la finance, agnostique et hyperindividualiste, focalisée sur le business, l'argent facile, le court terme et la consommation à crédit.

 

Bio express : Laurent Cohen-Tanugi, 52 ans, est avocat international aux barreaux de Paris et de New York, auteur de "Guerre ou Paix?: Essai sur le monde demain", et d'un rapport récent sur "L'Europe dans la mondialisation" commandé par le gouvernement français. Dénonçant les résultats décevants de la stratégie de Lisbonne, il propose que l'Europe change de stratégie.

Demain, suite de notre série avec l'interview de Gilles Etrillard
 

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Commentaires
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Remarquable.
Maintenant la logique de puissance des etats du XIX conduirait à une montée inéxorable aux extrêmes.
Autrement dit nous réglerions par des guerres absolues l'aprés pétrole, les exodes démographiques résultant du réchauffement climatique...
Aussi faute de gouvernance mondiale, le retour à un monde cloisonné derriére ses frontiéres nous ferait connaitre un Siécle de barbarie absolue.
L'actuelle omniprésidence aurait suivi la politique de Bush en Irak. peut on envisager cette gouvernance confrontée à ces défis?
Imaginons la France aujourd'hui embourbé en Irak...
Aussi tous ensemble défendons le projet d'un humaniste capable d'entrevoir la "Cité des hommes": Dominique de Villepin.
Soutenez son projet en adhérant au club Villepin.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
C'est lourd, de lire des pubs pour des partis politiques...
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Intéressant, mais, comme nombre des précédentes interventions, général et nébuleux.
Quelles mesures concrètes ? pour amméliorer la situation de qui ? d'un électeur français "moyen" ? d'un citoyen européen "moyen" ? de leurs enfants ? petits enfants ? d'un citoyen de la planète ? de l'économie en général? mais pour qui roule-t-elle ?
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Tout cela reste bien général et théorique
Quelles mesures concrètes M.Tanugi et les autres ?
- un nouveau glass stagall act modernisé et élargi pour empêcher les banques de mélanger les genres ?
- des réglementations sur les modes de fixation des rémunération des Comités de Direction ? sur leur niveau ? comment y parvenir à une échelle européenne ? internationale ?
- la poursuite réellement déterminée d'une harmoniqation fiscale européenne, voire internationale ? comment s'y prendre ?
- un durcissement des lois et réglementations concernant le respect de l'environnement, et leur mise en application effective ?
-...
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Je suis assez déçu par les propos de Laurent Cohen-Tabugi, dont j'ai souvent apprécié la vision et la grande intelligence. Cependant, ici, il parle de la crise comme les vieilles filles le font du sexe ! En tournant autour du sujet avec les mots les plus neutres et non signifiants que l'on puisse trouver. Sa vision est non écologique, comme tous ceux qui parlent de réchauffement climatique et de carbone, car la crise écologique est bien plus vaste (bio-diversité, épuisement des sols et des matières premières, rarification des énergies fossiles, pollution des rivières et mers).
Elle est aussi non économique : on comprend que les gens si bien installés dans le confort de leur réussite personnelle et leurs certitudes idéologiques ultra-libérales aient du mal à dire qu'ils se sont totalement trompés et surtout qu'ils ont trompé les autres et les ont entraînés dans la ruine qui se profile.
Je ne partage pas non plus sa vision générationnelle : les générations les plus défaillantes sont celles du babyboom et de mai 68 (égoïsme hallucinant, endettement du pays pour un siècle). Les plus jeunes sont complètement endormis et accros à la technologie, c'est la génération soumise, obéissante et relativement inculte et mollassonne (malgré leurs discours) et la seule génération qui puisse sauver ce pays c'est celles des 30-50 ans qui ne ressemble pas à cette élite ultra-minoritaire cynique, mais qui ne peut s'exprimer et agir car elle est encore dominée, particulièrement en entreprise, par la génération d'au-dessus.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
QUEL PARTI POLITIQUE.
CE N'EST QU'UN CLUB POLITIQUE
ET OUI LA POLITIQUE, LA VRAI...
LA POLITIQUE QUI AMBITIONNE DE PERCEVOIR AUTRE CHOSE DANS LA PERIODE HISTORIQUE QUE NOUS VIVONS, QU'UN CYCLE DE PLUS...
ALORS QUE CHOISIR, PENSER L'AVENIR, LE PROJET, OU SUBIR ET ATTENDRE LE DECLIN?
FAIRE DE LA POLITIQUE AUJOURD'HUI PLUS QU'HIER, C'EST PENSER LA CITE.
"CEUX NE SONT PAS LES MURS QUI FONT LA CITE MAIS LES HOMMES."
MON APPEL A ADHERER AU CLUB VILLEPIN EST UN APPEL A ECHANGER ET PARTAGER DES VALEURS POUR CONSTRUIRE CE PROJET.
TOUS LES AUTRES COMMENTAIRES SONT ATTENTISTES.
EFFECTIVEMENT C'EST AUX 30 50 ANS DE S'INVESTIR.
LE PROJET DE CIVILISATION, IL NOUS APPARTIENT DE LE CONSTRUIRE, IL N'Y AURA PAS DE GENERATION POLITIQUE SPONTANNEE.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
les plus jeunes comme vous dites sont en études donc molassonnes?
Et la technologie cest lavenir, je ne vois pas le sens de votre réflexion.
n'etes vous pas dailleurs en train de communiquer sur un forum électronique donc technologique? ( ne prenez pas cela mal)
Je ne sais pas si la nouvelle génération sera molassonne mais je serai curieux de voir l'avenir politique vu le dégout actuel et la défiance envers la politique qui se transforme en désintéressement total.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
l'humanité disparaitra et bon debarras

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