Paul Jorion : "on applique des rustines pour préserver l'ancien monde"

Chaque jour, cet été, nous interrogeons un grand témoin de l'actualité sur sa vision de l'après-crise. Aujourd'hui, pour le sociologue et anthropologue Paul Jorion, la crise est loin d'être terminée et la sortie de crise très incertaine, faute de mesures efficaces et énergiques. Le pouvoir politique a, selon lui, abdiqué face au monde de la finance.

5 mn

Comment voyez-vous le monde de l'après-crise??

La crise est loin d'être terminée, elle a à peine commencé en France et je ne vois pas comment aujourd'hui nous en sortir. Malgré le climat d'euphorie qui règne actuellement, la sortie de crise me paraît d'autant plus incertaine que les mesures prises par les États pour réformer la finance et relancer l'économie sont tout à fait inappropriées. Aux États-Unis, l'immense vague d'espérance suscitée par l'élection de Barack Obama s'est vite brisée sur les puissants lobbies de Wall Street. Il manque toujours quelques voix au Congrès pour adopter des textes encadrant mieux l'activité des banques. Ce n'est pas surprenant?: le Parti démocrate a toujours eu de nombreux soutiens dans le monde de la finance alors que le Parti républicain a traditionnellement l'appui des grands industriels, notamment du complexe militaro-industriel.

Aucune leçon ne pourra donc être tirée de la crise??

J'ai plutôt le sentiment que l'on applique des rustines pour tenter de remettre l'ancien système sur les rails. Il existe aux États-Unis un grand écart entre le discours et la réalité. C'est également le cas en Europe. Nicolas Sarkozy et Angela Merkel ont eu le courage de dire que la crise était plus grave que l'on imagine. Mais je doute qu'ils aient les moyens de mener des actions efficaces, surtout dans une Europe aussi désunie. Le politique a totalement abdiqué. C'est le principal enseignement de la crise et la grande différence par rapport à la crise de 1929, où l'État a su imposer des réformes radicales, comme aux États-Unis, avec la stricte séparation des activités de banque d'investissement et de banque commerciale. Rien de tel aujourd'hui?: les politiques sont toujours convaincus des vertus autorégulatrices des marchés et ont délégué leur pouvoir aux banques centrales, alors même qu'elles sont sous influence de l'industrie financière. Pire, les politiques ont fait pression pour que les règles comptables soient modifiées, de telle sorte que personne n'est en mesure aujourd'hui de connaître exactement l'étendue réelle des pertes. C'est même renier l'un des principes du capitalisme, la transparence de l'information.

Selon vous, une meilleure régulation de la finance aurait-elle permis d'éviter la crise??

Sans aucun doute. L'État de Caroline du Nord a, par exemple, très vite réglementé les crédits subprimes et le maintien du Glass-Steagall Act aurait empêché que la crise des subprimes ne tarisse l'ensemble des crédits à l'économie. Aujourd'hui, il faudrait changer de paradigme, comme dans les années 30, et cesser de se focaliser sur la liquidité des marchés. La priorité devrait être désormais donnée à la solvabilité des entreprises et des ménages. Il est tout à fait illusoire de croire que les dettes privées pourront être un jour remboursées. Par conséquent, il ne sert à rien de rééchelonner?: il faut remettre les compteurs à zéro. Ce qui suppose bien évidemment la nationalisation du secteur bancaire et la disparition de nombreuses banques. Autre priorité?: rééquilibrer la répartition entre profits et salaires de manière à ce que les ménages ne soient plus contraints de vivre perpétuellement à crédit. C'est tout le système d'endettement aux États-Unis, organisé autour de l'immobilier, qu'il faut par conséquent remette en cause. Enfin, il faut prévenir toute nouvelle dynamique de bulle financière. Pour cela, il convient enfin de prendre en compte les méfaits de la spéculation qui prélève sur l'économie une dîme injustifiée. Des décisions simples peuvent être prises, comme interdire l'accès des marchés à terme aux opérateurs n'ayant pas le statut de négociant. Mais les mesures les plus efficaces sont souvent les plus difficiles à prendre du point de vue politique. On se contente alors de "verdir" l'économie pour préserver l'ancien monde. Cela n'est évidemment pas à la hauteur du drame qui se joue actuellement.

Vous avez, dans l'un de vos livres, prédit la fin du capitalisme américain...

Oui, et on peut même mettre une date sur son acte de décès?: le 18 mars 2009. La banque centrale américaine avait alors annoncé son intention de racheter des bons du Trésor américains sur des montants considérables. Autrement dit, les États-Unis ont décidé d'avaler leur propre dette, ce qui signe la fin du mythe du dollar sur lequel a prospéré le capitalisme made in Wall Street. Mais tout est fait pour dissimuler la portée de cette décision historique?!

La relance de l'économie mondiale passe- t-elle par la Chine??

Le match va effectivement se jouer entre une Chine qui monte et une Amérique sur le déclin. Mais permettez à l'anthropologue que je suis de rappeler que la croissance chinoise sera stoppée par les limites du monde?! L'homme a jusqu'ici prospéré grâce à une approche colonisatrice de son environnement. Aujourd'hui, nous détruisons massivement nos ressources, nous polluons comme jamais, nous créons des outils, comme l'informatique ou la monnaie, que nous ne maîtrisons plus. Notre ingéniosité et notre agressivité nous ont permis de survivre, elles risquent désormais de nous perdre. Le moment est venu pour la solidarité. Pour nous préserver de l'extinction.

Bio express : anthropologue français, auteur de "la crise du capitalisme américain" et de "l'implosion", Paul Jorion a travaillé au c?ur du système du crédit immobilier américain et annoncé, dès 2006, la crise des subprimes. Cet observateur des États-Unis porte depuis un regard décalé et sans concessions sur la crise et l'économie. Prochain ouvrage?: "L'argent, mode d'emploi" (Fayard)

Demain, suite de notre série avec l'interview de Philippe Lemoine
 

5 mn

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Commentaires 32
à écrit le 09/10/2009 à 13:41
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Enfin quelqu'un qui voit clair et ose le dire ! En fait, pour résumer, nous patinons tous dans la semoule dans laquelle nous allons nous noyer, y compris les Chinois.

à écrit le 09/10/2009 à 13:41
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C'est sans doute un bon début de réflexion (et ce n'est sans doute pas un hasard qu'elle émane d'un anthropologue qui n'est pas seulement économiste à la vue courte) pour une remise en cause saine et d'avenir de nos modes de fonctionnement, à nous au...

à écrit le 09/10/2009 à 13:41
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Analyse d'une grande pertinence.

à écrit le 09/10/2009 à 13:41
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Les politiques sont tous faibles, qu'il s'agisse de Sarkozy ou même d'Obama. Ils doivent tout d'abord rendre ce qu'on leur a donné pour se faire élire, et cette dette il la paieront tant qu'ils seront au pouvoir. Les financiers soutiennent les élus ...

à écrit le 09/10/2009 à 13:41
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Vive la retour à la rigueur ou l'on maitrise les dépenses. Les politiques n'ont pas le courage de prendre des mesures impopulaires. Ils sont comme les parents d'enfants gâtés. Ils ne prennent que de demi-mesures, occultant volontairement le fond du ...

à écrit le 09/10/2009 à 13:41
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Il faut que les Français, et les autres citoyens européens votent pour des dirigeants politiques courageux et solides n'ayant pas peur d'être impopulaires. En France on a compris que les programmes politiques sont incohérents et inapplicable.

à écrit le 09/10/2009 à 13:41
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Je propose donc un gouvernement composé de personnes issues de la société civile ainsi que d'hommes politique avisés, ayant une longue expérience parlemantaire. Ce gouvernement devra être resséré, et chaque portefeuille pourra contenir des secretaire...

à écrit le 09/10/2009 à 13:41
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En clair, n'ayons pas peur d'être audacieux pour notre pays et de s'engager sur des pistes différentes de celles de nos voisins occidentaux. Des entreprises, des hommes aussi ont "réussi" parce qu'ils se sont engagés sur des chemins différents. Cert...

à écrit le 09/10/2009 à 13:41
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analyse d'une grande efficacité dont on devrait se servir avant le chaos ce n'est plus un fossé qui existe entre la réalité de l'économie de base et les marchés financiers mais un océan de mensonges fruit des politiques avec leurs solutions en trompe...

à écrit le 09/10/2009 à 13:41
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Allez voir son site très interessant : http://www.pauljorion.com/blog/

à écrit le 09/10/2009 à 13:41
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Si notre regard était totalement objectif, nous serions surement effrayés par ce que nous decouvririons alors de notre futur.

à écrit le 09/10/2009 à 13:41
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J'ai écrit sur le sujet un livre intitulé "requiem" : nous savons quelles mesures adopter pour sortir du trou, mais nous n'avons pas le courage de changer nos modes de consommation, et nous élisons démocratiquement les "responsables" politiques qui a...

à écrit le 09/10/2009 à 13:41
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Bonjour, étant un lecteur assidu de Paul Jorion je ne peux qu'approuver ce qu'il dit aujourd'hui. Il échappe subtilement au piège de la question de l'après-crise, en rappelant qu'on n'avait pas encore connu les effets de cette crise, et en citant le...

à écrit le 09/10/2009 à 13:41
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@Eric Benamou Mr Jorion est belge, résidant en France.

à écrit le 09/10/2009 à 13:41
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Merci pour cette belle contribution..

à écrit le 09/10/2009 à 13:41
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Mr Jorion a au moins raison sur un point, les limitations matérielles de notre seule et unique planète. Sauf un changement drastique de notre modèle de société, nous allons vivre à l'échelle planétaire ce que les habitants de l'île de Paques ont v...

à écrit le 09/10/2009 à 13:41
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On se demande effectivement pourquoi le gouvernement Obama n'a pas déjà rétabli, éventuellement en le modernisant, le Glass Steagall Act. Le reste du monde n'aurait pu que suivre. On peut aussi s'interroger sur la destination des sommes gigantesques...

à écrit le 09/10/2009 à 13:41
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Les professionnels de la Finance sont plus malins que les politiques dont ils se servent et -immense avantage-ne dépendent pas du suffrage universel pour leur avenir ! bref, ils ont ,depuis longtemps pris le pas sur les autres, qui sont bon en mal e...

à écrit le 09/10/2009 à 13:41
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Qu'était l'étalon-or, sinon la mesure de la vraie richesse, des états comme des particuliers, dont parle Yves? Ce sont bien les états qui se sont mis à vendre leurs réserves d'or, massivement ces dernières années. Et ceci après avoir autorisé, depuis...

à écrit le 09/10/2009 à 13:41
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Paul Jorion n'est pas français mais belge...

à écrit le 09/10/2009 à 13:41
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Excellente analyse. Les banquiers ont pris le pouvoir et les politiques ont démissionné, le peuple aussi. Dans de terribles convulsions, la planète se chargera de remettre les pendules à l'heure et redéfinira le vrai sens des priorités. Avec ou plutô...

à écrit le 09/10/2009 à 13:41
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il est clair que si cette crise montre un disfonctionnement de la finance, elle n'est qu'un des aspects des defis que nous allons devoir relever dans quelleques années : - ressources minières - agriculture - energie - démographie et pyramide des...

à écrit le 09/10/2009 à 13:41
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Voilà une analyse certainement plus pertinente que toutes les interviews réunies de responsables des instituts financiers et des banques centrales. Ce n'est pas un hasard si Paul Jorion, que j'ai découvert en septembre 2008, s'est fait un nom sur la...

à écrit le 09/10/2009 à 13:41
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A quand le "Rapport Jorion" sur une Constitution Économique, ou encore mieux, Jorion Secrétaire d'Etat à l'économie et les finances. Allez ! Allez ! Président, bougez-vous !

à écrit le 09/10/2009 à 13:41
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Merci Monsieur Jorion ! Un citoyen "correctement" installé dans le monde actuel mais qui est suffisamment lucide pour aspirer à des changements radicaux débouchant sur une société où l'être primerait sur l'avoir.

à écrit le 09/10/2009 à 13:41
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Merci Monsieur Jorion ! Un citoyen "correctement" installé dans le monde actuel mais qui est suffisamment lucide pour aspirer à des changements radicaux débouchant sur une société où l'être primerait sur l'avoir.

à écrit le 09/10/2009 à 13:41
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bonne analyse, pertinente quant a l'avenir de l'UE (cad faible influence sauf peut etre sur l'écologie?) , et sur la chine car en effet seul les limites des ressources semble pouvoir les contenir malheureusement. de meme, la comparaison avec les rus...

à écrit le 09/10/2009 à 13:41
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il n'a plus rien à dire, puisque son commentaire d'hier a été censuré par la Tribune ! est-ce la référence à Einstein qui vous a déplu ?

à écrit le 09/10/2009 à 13:41
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Effectivement, le système financier a échappé au pouvoir politique, la situation la plus "cocasse" étant la Chine "communiste", preuve que le système ne capitulera pas devant les politiques.Mais la vrai question est de savoir si les politiques eux-mê...

à écrit le 09/10/2009 à 13:41
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pas de long discours pas de langue de bois !!!!! pas un banquier ne devrait jouer au casino qu'avec son prope argent; sans possibillité de crédit!!!!!! pas un homme politique haut fonctionnaire sans qu"il abandonne le statut de fonctionnaire: to...

à écrit le 09/10/2009 à 13:41
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La crise des sub prime était évidente bien avant 2006. De plus un ancien proche du systéme qui préconise de nationaliser les banque: why not... Maintenant sur le fond son analyse est juste. A ceci pret, il préconise de changer de paradigme, mais p...

à écrit le 09/10/2009 à 13:41
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Tout est dit, nos problèmes sont d'abord une question de pouvoir, de décisions, de formes de la société (qui a échappé aux populations). Nous, occidentaux, avons laissé le pouvoir aux transnationales, au fric, à l'opportunisme gravide. Nous citoyens...

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