Simone Halberstadt-Harari : "on va cesser d'ignorer notre part créative"

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Ancienne élève de l'ENA, Simone Halberstadt s'est rapidement engagée dans le monde de la télévision. Après avoir dirigé, pendant vingt ans, Télé Images International, cette productrice crée, en 2006, la société Effervescence. Après l'annonce, par le président de la République, de la suppression de la publicité sur les chaînes d'État, elle participe à la commission Copé pour la réforme de la télévision publique. Dans un ouvrage récent, « la Télé déchaînée », publié chez Flammarion, elle analyse les fantastiques mutations auxquelles télés publiques et privées doivent aujourd'hui faire face.

Simone Halberstadt Harari, vous êtes productrice, présidente d'Effervescence. « Le monde ne sera jamais plus comme avant », a-t-on beaucoup entendu. Partagez- vous ce diagnostic ?

J'espère bien, même si l'on n'est jamais sûr de rien. En tout cas, il le faudrait ! Si le monde a fait faillite, ce n'est pas en raison d'un tsunami venant de l'extérieur, mais parce que le système était mû par une rationalité perverse, qui nous a menés dans le mur. Cette crise sonne en effet la fin d'un système qui a été forgé et dominé par l'arrogance des « suits », ces mecs en complet cravate selon le bon stéréotype américain : ceux qui tiennent les comptes, et incarnent une certaine forme de rationalité en opposition avec toute autre logique. L'écrasante domination de la rationalité financière, se déployant dans le prisme étroit de la création de valeur pour les actionnaires de l'entreprise, et ce dans un horizon de plus en plus court, j'espère que c'est fini ! Avec la crise, et les effets dévastateurs qu'elle a eus sur les certitudes, on va cesser d'ignorer l'autre part des forces vives, la part créative. Habituées à faire travailler ensemble le cerveau droit et le cerveau gauche, les femmes qui sont à l'évidence plus affectives, psychologues et empiriques, ont une hauteur de vue supérieure à celle de leurs talons ! On ne peut plus faire mine d'ignorer cette part-là.

On saisit bien votre lecture du monde. Mais qu'est-ce qui vous dit que cela va véritablement changer ?

Comment voulez-vous qu'il en soit autrement ? La nécessité de la mutation s'impose aujourd'hui avec force. Notre nombrilisme égoïste est mis au défi, et battu en brèche. La défense du strict intérêt de l'entreprise, et de ses actionnaires, au détriment de ses efopfets durables sur le collectif, n'est tout simplement plus tenable. L'Europe prend petit à petit conscience qu'elle a intérêt à s'unir pour se renforcer. Et avec l'institutionnalisation du G20, on a vu que la gouvernance mondiale évolue, consacrant la montée en puissance d'un certain multilatéralisme, c'est-à-dire la prise de conscience chez les plus grandes puissances que l'on ne peut plus imposer sa conception et son organisation du monde sans écouter les points de vue différents du sien. Ainsi, chacun finit par comprendre que l'on ne peut plus ignorer le tout au profit d'une seule partie. Et le fait même de tenir compte du tout nous oblige à reconnaître la complexité des choses. Quand Barack Obama s'attaque à la question de la santé aux États- Unis, c'est avec la conscience aiguë que le problème est infiniment complexe. C'est donc aussi la fin d'un simplisme excessif, fait de solutions toutes faites et univoques, qui nous avait fait passer à côté de bien des dysfonctionnements. Personnellement, l'unanimité me fait peur, c'est pourquoi je suis convaincue que la pédagogie de l'opinion est la clé. Le multilatéralisme et la reconnaissance de la complexité vont ensemble. Nous sommes bien dans une de ces époques de transition, et même d'ouverture, qui ont vu des empires s'effondrer.

On voit effectivement des mondes qui s'effondrent, ou qui connaissent des mutations radicales comme par exemple la télévision que vous connaissez bien. Quel peut être l'impact de ces bouleversements ?

La télévision en France est, à cet égard, un bon exemple. Trois événements sont venus la bouleverser au même moment : la généralisation du numérique qui a démultiplié le nombre de chaînes visibles dans chaque foyer, et précipité l'émiettement des publics ; la décision du président de la République de supprimer, sur les chaînes publiques, la publicité et l'effondrement de celle-ci lié au resserrement des budgets chez les annonceurs. Ces facteurs conjugués appauvrissent les chaînes de télévision, et cela ne sera pas sans impact sur la démocratie. Car il n'y a pas de société démocratique sans médias de masse, traitant pour tous de la pluralité des sujets. On voit bien dans ce cas que la crise, en touchant au coeur des modèles économiques, peut aller jusqu'à toucher le fonctionnement même des démocraties.

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