"L'Europe doit repenser sa sécurité énergétique"

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En cette période de grandes tensions, à propos de l'énergie, entre Moscou, l'Ukraine et l'Union européenne, Pierre Noël souligne les responsabilités de chacun et tire les leçons de cette nouvelle crise.

La Tribune : La Russie et l?Ukraine s?accusent mutuellement d?être responsable de la crise. A qui la faute ?
Pierre Noël : Avec l?explosion de l?URSS au début des années 90, l?Ukraine est devenu un pays de transit du gaz russe vers l?Europe. Mais l?Ukraine n?est pas un pays fiable. Le gaz est la première source de corruption de la classe politique. C?est un problème tant pour les Russes que les Européens. La relation gazière entre la Russie et l?Union européenne (UE) ne peut fonctionner normalement que si l?Ukraine se comporte comme un pays de transit responsable. Le problème est que la méthode employée par la Russie pour discipliner l?Ukraine et lui imposer un prix de vente du gaz plus proche des prix internationaux ne tient pas compte des conséquences pour l?Europe. Fondamentalement, c?est l?Ukraine qui pose problème, mais la physionomie de la crise est liée aux méthodes de Gazprom.

Concrètement, que se passe-t-il ?
Selon des sources industrielles, Gazprom, qui souhaite renégocier le prix de vente de son gaz avec l?Ukraine, a commencé par réduire la pression dans les pipelines du montant consommé par l?Ukraine. Au bout de deux ou trois jours, l?Ukraine a commencé à siphonner du gaz ? destiné à l?Europe ? pour ses propres besoins. La Russie a alors décidé de punir sévèrement les ukrainiens en réduisant drastiquement ses approvisionnements à un niveau inférieur à ce qui est nécessaire pour assurer les besoins européens. Les pays d?Europe centrale ont alors constaté une chute brutale de la pression.

Que cherche Gazprom ?
La Russie a décidé de contourner l?Ukraine comme pays de transit pour livrer son gaz en Europe. Elle s?est pour cela engager dans la construction du North Stream, un gazoduc qui passe par la mer baltique jusqu?en Allemagne. Elle souhaite également lancer la construction du South Stream, un gazoduc qui passerait par la mer noir jusqu?en Bulgarie. Mais ces deux projets bénéficient d?un faible soutien en Europe, en dehors de l?Allemagne pour le North Stream et de l?Italie pour le South Stream. De ce point de vue, rien ne vaut une crise récurrente avec l?Ukraine pour convaincre l?ensemble de l?Europe à la nécessité de développer de nouvelles routes contournant l?Ukraine.

Quels sont les pays les plus touchés par la crise ?
Au sein de l?UE, la Bulgarie est particulièrement vulnérable dans la mesure où la Russie lui fournit plus de 90% de son gaz et que le pays ne dispose d?aucun site de stockage. En cas de coupure, la situation devient problématique au bout de deux ou trois jours seulement. Sofia a déjà coupé le gaz à son industrie. Les centrales à chaleur pour les habitations sont également privées de gaz et les bâtiments publics comme les hôpitaux sont rationnés. La Slovaquie est également durement touchée mais elle possède des stocks représentant plusieurs mois de consommation. La Pologne a la chance de disposer de deux voies d?approvisionnements dont une ne transite pas par l?Ukraine mais par la Biélorussie.

Quelles leçons tirer de cette crise ?
J?en voie trois. Primo, l?UE doit s?engager sérieusement en faveur d?une véritable intégration de son marché gazier. Un marché du gaz qui fonctionnerait correctement offrirait de nombreuses possibilités de réallocation physique, de "swaps" et d?arbitrages en marchés nationaux. La Bulgarie, par exemple, pourrait accéder au terminal grec de gaz naturel liquéfié. Mais faute de coopération entre les gestionnaires de réseaux et les régulateurs nationaux c?est aujourd?hui impossible et les conséquences risquent d?être dramatiques. Cette crise permettra peut-être aux hommes politiques européens de comprendre les bénéfices d?un marché du gaz véritablement intégré. Les débats sur la libéralisation du marché gazier portaient jusqu?ici presque exclusivement sur les bénéfices en termes de prix que l?on pouvait en retirer ; or, un marché européen du gaz véritablement intégré est d?abord un excellent moyen de produire de la sécurité énergétique collective en temps de crise.

Secundo, il faut que les pays d?Europe centrale, souvent très dépendants de la Russie pour leurs approvisionnements en gaz, investissent dans leur sécurité gazière. Il faut que l?union européenne définisse des normes de sécurité gazière. Chaque pays de l?UE devrait, par exemple, être en situation de faire face à l?hiver le plus rigoureux des vingt (ou trente) dernières années, ou pouvoir se passer de l?un de ses principaux fournisseurs pour un période minimale à définir. A chaque pays ensuite de définir la bonne stratégie pour atteindre ces objectifs. Pour certains, cela peut signifier d?abandonner le gaz ou de réglementer ses usages. La Finlande est un bon exemple. Ce pays dépend à 100% du gaz russe et la nature de son sous sol ne lui permet pas de se constituer des stocks sous terrain. Résultat personne ne se chauffe au gaz en Finlande et les centrales électriques qui fonctionnent en temps normal au gaz peuvent basculer sur le fioul si le gaz venait à manquer. Les fonds structurels européens doivent être utilisés pour permettre aux pays les plus vulnérables d?investir dans leur sécurité énergétique.

Tertio, cette crise soulève des questions majeures sur les relations de l?UE avec la Russie. Le comportement du pouvoir russe durant cette crise a été totalement irresponsable. Même les plus farouches défenseurs de l?idée que la Russie reste un fournisseur fiable vont se poser des questions. La stratégie russe, consistant à mettre en ?uvre une politique du pire dans l?espoir de convaincre les Européens qu?il faut aider Gazprom à contourner l?Ukraine, est un chantage qu?il faut refuser. Est ce que le partenariat entre la Russie et l?UE a encore un sens après cette crise ?

 

Voir également le rapport de Pierre Noël : "Beyond dependence: how to deal with Russian gas", publié par l?European council on foreign relations:
(

http://ecfr.eu/page/-/documents/Russia-gas-policy-brief.pdf

)

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Commentaires
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
J'avoue ne pas bien comprendre l'argumentation de l'auteur. En début d'article, il affirme que "fondamentalement, c'est l'ukraine qui pose problème" et conclut que la crise soulève des questions majeures sur les ralations de l'UE avec la Russie. Quoi de plus normal que de s'opposer à la ponction incontrôlée de son gaz, de réclamer le paiement des dettes et de vouloir faire payer le prix du marché à un pays redevenu ordinaire pour la Russie ? Certes, l'ours russe a ses arrière-pensées mais les Etats-Unis et à sa suite les pays européens ont choisi de soutenir un régime ukrainien très discutable. A nous maintenant de faire en sorte que le gaz russe transite sans encombres via ce pays. Peut-être nos dirigeants préfèreraient-ils que la Russie l'envahisse, réglant en même temps l'épineux problème de la Crimée ?
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Merci pour ce commentaire tès équilibré et complét. Tout le contraire des propos du commentaire d'hier à la page du Figaro (disparu aujourd'hui ?) émant, on dirait, d'une véritable caisse de résonnance des interêts russes.
2 rémarques.
1. Le GDF ménage énormement le Gazprom ce qui s'expliquerait par l'intérêt qui'il manifeste à la participation à l'entreprise Northstream.
2. Un coup ,d'oeil sur la carte et un prise en compte de la stratégie globale russe (pays limitrophes et anciennes républiques sovietiques) ne permet pas d'écarter l'aspect politique de la crise.

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