"Les défavorisés demandent des actes"

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L'ancien président de la Commission européenne préside depuis 2000 le Conseil de l'Emploi, des revenus et de la cohésion sociale (CERC). Avec Michel Dollé, rapporteur général du CERC, il revient pour La Tribune sur les succès et échecs de l'Etat providence.

La Tribune : Dans l'ouvrage que vous venez de faire un paraître avec Michel Dollé, vous dites que l'Etat providence est en crise et qu'il est impuissant devant certaines formes d'inégalités. Quelles sont-elles ?

Jacques Delors : Nous soulignons que, la cause majeure des inégalités tient à l'emploi, aux difficultés pour y accéder et au développement de l'emploi « en miettes », c'est-à-dire des emplois de très courtes durées et souvent à temps très partiel. Ainsi, si la rémunération horaire ne varie que de un à trois entre les 10 % les moins payés et les 10 % les mieux payés, les salaires annuels varient de un à 13 parce que nombre de personnes ne sont pas occupées à plein temps, toute l'année.

Comment l'expliquez-vous ?

Cette cause d'inégalité est liée à la dualisation accentuée du marché du travail. Elle tient pour une part au fait que notre marché du travail est moins efficace que d'autres. Mais également au fait que certains ne peuvent pas accéder à un travail et qu'on offre de plus en plus des emplois précaires. Deux chiffres nous ont par ailleurs frappés : chaque année 117.000 jeunes sortent du secondaire sans diplôme et 90.000 de l'université sans rien de plus que le Bac. Ce sont le plus souvent des jeunes de familles défavorisées ou modestes. C'est bien la traduction éloquente que l'inégalité des chances est là. Le système éducatif reproduit plus d'inégalités qu'il est capable de lutter contre elles. Et ceci se prolonge dans la formation continue. Ces deux données de base nous ont amenés - alors que nous aurions pu réfléchir sur l'ensemble de l'Etat providence - à nous pencher sur l'emploi et, ensuite, par une sorte de déduction logique, sur l'éducation, la politique familiale et l'enfance, avec un thème « investir dans l'enfant », qui est pour nous le point d'orgue de cet ouvrage.

Vous dites qu'il faut reconstruire notre modèle social. Les réformes lancées par le gouvernement vont-elle dans le bon sens ?

Si on veut améliorer les capacités individuelles et collectives de l'emploi, il est important de travailler sur les services apportés aux personnes les plus en difficultés, plus que sur les transferts de revenus. Certains enjeux des réformes ne sont pas encore bouclés. Prenons l'exemple de Pôle emploi. Sa création va dans le bons sens. Comment va-t-il permettre une plus grande efficacité ? Va-t-il organiser l'aide au retour à l'emploi autour des besoins des personnes et non pas en fonction de leur statut face à l'indemnisation, comme c'était le cas précédemment ? Ces questions ne sont pas encore réglées. Même chose dans le RSA. Va-t-on aller beaucoup plus loin que ce qu'on faisait dans le RMI au titre de l'aide à l'insertion économique, à l'insertion sociale ? Les enjeux d'aujourd'hui portent sur l'accompagnement et la prise en charge des gens dans leurs difficultés. On pourrait dire la même chose sur la question de l'éducation. Si l'on est à ce niveau d'échec scolaire aujourd'hui, c'est que nous ne savons pas nous organiser pour prendre en charge, à l'intérieur et à l'extérieur de l'école, les difficultés concrètes de chacun des enfants qui en rencontrent. Il s'agit donc de transformer cet Etat providence, qui joue sur les flux monétaires, en un Etat de services adaptés aux besoins des différents individus.

Vous pointez également des problèmes de gouvernance ...

En effet. La décentralisation telle qu'elle est conçue va-t-elle permettre d'avoir l'optimum pour la prise en charge des bénéficiaires du RSA? Les départements sont-ils outillés pour le faire ? En auront-ils la volonté et les moyens ? Quel va être leur degré de relation avec le Pôle Emploi ? Quand on sait que, pour la majorité des personnes au RMI, il ne s'agit pas uniquement de problèmes de connaissance, mais aussi de problèmes de santé, de localisation de mobilité. Bref, ce que font très bien les meilleurs services de l'emploi dans le monde, il reste à démontrer qu'on est capable de le faire en France. Ce problème de gouvernance se retrouve également pour la formation permanente, car il n'y a pas de pilote dans l'avion. Dans le fond, on ne demande pas que l'Etat s'occupe de tout, mais qu'il rassemble tous les acteurs pour faire le point, évaluer, projeter et corriger.

Le récent accord des partenaires sociaux que le gouvernement doit traduire dans la loi constitue-t-il une avancée ?

Non, il nous laisse insatisfaits. Il y a, de plus, une mesure que j'appellerai pompier, mais il faut des pompiers, c'est le fonds d'investissement social proposé par la CFDT. Il va sans doute permettre d'aider les jeunes de plus en plus touchés par le chômage. Mais, pour le reste, le système a dérivé et les partenaires sociaux n'ont pas trouvé d'accord pour redonner au système son orientation initiale. Ni à inverser suffisamment le fait que la formation va majoritairement aux gens formés.

Quels sont ceux qui risquent d'en faire le plus les frais ?

Les jeunes, les moins qualifiés et les plus de cinquante ans. L'entreprise va-t-elle vouloir se séparer d'eux ou leur donner une nouvelle vie professionnelle en les préparant ? En France, on a fait de la flexibilité externe, mais on n'a pas fait tous les efforts de flexibilité interne. Aujourd'hui, le secteur le plus menacé par la crise est l'industrie, notamment automobile. Va-t-on se contenter du licenciement brut qui fait que ces gens là vont être rejetés et ne retravailleront pas ? Derrière cela, est en cause la préservation d'un très riche capital humain et son entretien, mais aussi l'avenir de l'industrie. Si l'industrie disparaît, il ne reste plus que deux possibilités : commencer à s'orienter vers l'industrie verte, mais il faut du temps, ou bien faire davantage de services, comme dans certains pays. A ce moment là, la productivité globale de l'économie et notre compétitivité diminuent.

Notre livre rappelle également que l'essentiel du mouvement d'instabilité et d'insécurité de l'emploi concerne plutôt la main-d'?uvre non permanente (intérim, CDD). Dans l'industrie automobile, les constructeurs s'engagent à ne pas faire de licenciements, mais le lendemain, un constructeur annonce qu'il va passer sur un site de quatre à trois équipes uniquement en réduisant le personnel intérimaire et les CDD. Et cela n'a surpris personne !

Que proposez-vous ?

De mettre en ?uvre des réformes pour, dès l'enfance, poursuivre inlassablement la recherche de l'égalité des chances. Dans la politique familiale, qui a beaucoup d'aspects positifs, nous montrons qu'à travers les systèmes actuels, même avec de bonnes intentions, on consolide les handicaps. D'un côté, l'ensemble des prestations et des réductions d'impôts n'apporte pas plus à un enfant pauvre qu'à un enfant de famille aisée, de l'autre l'aide à la garde d'enfant se concentre surtout dans les familles moyennes ou aisées. Même chose pour l'éducation première parce que c'est la performance moyenne qui compte. Il faut mettre en place des mesures qui ont l'air d'être petites, mais qui, ensemble, permettent d'aller à l'encontre d'un système élitiste en France dans l'éducation, illustré par l'écart des financements entre grandes écoles et universités.

Nous disons également - ce qui ne va pas plaire aux enseignants - que les moyens sont suffisants. Il faut les répartir autrement. En comparaison avec les pays nordiques, le nombre d'enfants par enseignant est trop élevé au niveau primaire et maternel et c'est le contraire au niveau du lycée. Le nombre d'élèves par classe est plus élevé pour les matières générales, que pour les autres car comme on a largement développé les options. Au total, on consomme du professeur. Et qui en profite ? Les familles riches, cultivées et les « insiders », c'est-à-dire les enseignants pour leurs enfants. On sait que l'échec scolaire est concentré dans les basses tranches des revenus des familles. Avec le système des réductions fiscales dans le cadre du soutien scolaire à domicile, on aide les hautes tranches. Si l'Etat doit intervenir, il faut plutôt identifier les enfants en difficultés et leur fournir des éléments de soutien, à domicile ou en classe.

C'est de la discrimination positive...

En quelque sorte. Un enfant n'est pas responsable de la famille dans laquelle il naît. En tant qu'individu, lui donner la même égalité des chances, c'est tenir compte de ce que peut apporter la famille et la société. Si la famille ne peut apporter beaucoup, il faut que la société apporte plus, et compense le manque. Si on prône l'égalité des chances au sens d'une vertu républicaine, si on croit vraiment à ce qu'on appelle l'égalité des chances, on fait de la discrimination positive. Et ceci serait bon pour la compétitivité, car que de talents sont actuellement gâchés ou oubliés ! Il y a encore des gens qui se vantent de ne pas avoir été bons à l'école et qui réussissent dans certains métiers et c'est vrai. Il n'empêche, l'ascenseur social marche beaucoup moins bien que pendant la période de la reconstruction d'après-guerre,.

Le gouvernement s'affiche réformateur et a lancé un grand nombre de réformes. Quel serait votre diagnostic ?

Je pense que, à son arrivée, le pouvoir en place a fait une erreur de diagnostic sur l'évolution de la conjoncture économique. Indépendamment de la crise financière, des subprimes, nous étions dans une phase de ralentissement du cycle économique. Donc il fallait garder des réserves pour soutenir la croissance. Telle fut l'erreur de départ et aujourd'hui cela explique que le gouvernement dise que c'est de la faute de la crise financière, laquelle est mondiale... Pour le reste, ils ont quand même secoué du côté du dialogue social et des relations patronat-syndicats. Le pouvoir les a obligés à se regarder en face, à négocier, même s'il a parfois manqué de loyauté quand, par exemple, il a modifié les règles de représentativité des syndicats proposées pour les accords sur la durée du travail. Mais il lui faudrait aussi reconnaître que certaines mesures ne sont plus d'actualité, comme l'exonération des heures supplémentaires. Les encourager à un moment où le grand problème est de lutter contre le chômage et de garder le capital humain qu'on a chez soi, quitte à trouver des mesures pour passer la période de transition, tout cela, c'est de l'orgueil : on veut montrer qu'on ne s'est pas trompé, mais cette mesure est contraire à la thérapie qu'on veut faire...

L'autre dimension des réformes, c'est le tempo. Plus on a des problèmes structurels, graves, plus il faut se donner le temps de faire évoluer les attitudes. La réforme du régime de retraites en Suède a été négociée pendant... sept ans. Ce qui m'a également frappé c'est que a France avait été assommée par les thèses déclinistes. Le pays n'a pas grande confiance en lui-même et, aujourd'hui, il faut à la fois le secouer et le rassurer. Le secouer pour qu'il se mette à aménager nos perceptions, nos actions et nos systèmes en fonction de la donne actuelle. Et rassurer les Français en leur disant qu'ils sont capables de le faire.

La société est-elle prête à accepter des mesures destinées à promouvoir l'égalité des chances ?

Produire de la solidarité n'est possible que si la société et ses dirigeants l'intègrent comme base essentielle du vivre ensemble. Autrement dit, il ne suffit pas de manifester de la compassion, les défavorisés demandent des actes.

La Tribune : Michel Dollé, en matière d'éducation, la France est-elle à la traîne en Europe ?

Michel Dollé : Pour donner un ordre de grandeur des écarts entre la France et les pays scandinaves - qui ont un fortement investi dans le système éducatif de l'enfant - un jeune Français sur six sort sans diplôme, contre un sur douze dans les pays scandinaves. On retrouve cela sur la difficulté d'entrée des jeunes dans l'emploi, sur les inégalités d'accès à l'emploi et sur les inégalités de revenus. En conséquence, on le retrouve aussi sur le taux de chômage global. Les calculs que nous avons fait faire au Cerc révèlent qu'en gros, notre mauvaise structure de formation explique plus d'un point du taux de chômage, par rapport aux pays scandinaves. Et ce qui est grave, nous ne nous progressons plus dans la lutte contre l'échec scolaire depuis une bonne quinzaine d'années.

Vous évoquez tout au long de votre livre, la notion d'emploi convenable. Qu'entendez-vous par là ?

Comme Jacques Delors l'évoquait, parmi les salariés âgés de 25 à 49 ans, les 10 % les moins rémunérés sur le plan annuel ne sont en moyenne dans l'emploi que treize semaines par an, à raison de vingt heures par semaine. Etre ainsi sur des emplois fragmentés « en miettes », ce n'est pas acceptable. L'exemple des services à la personne est significatif. Nous sommes dans un système où la relation d'emploi direct conduit à des emplois très fragmentés, très peu sûrs. On peut construire autrement. Par exemple, pour les assistantes maternelles accueillant les enfants à leur domicile, il existe deux modalités : l'emploi comme salariées indépendantes ou dans le cadre de crèches familiales. La crèche familiale fournit un emploi plus permanent, de la formation, de l'encadrement, de l'échange d'expérience et est plus favorable au développement de l'enfant. En ce moment, les crèches familiales diminuent, tandis que les assistantes maternelles indépendantes se développent. Au Danemark, qui fait un effort plus important que le nôtre, l'accueil repose beaucoup sur des assistantes maternelles mais presque uniquement dans des structures analogues aux crèches familiales. Donc, pour un meilleur service rendu aux familles, on peut construire, avec le même type de personnel, des emplois plus convenables, à un coût peu supérieur. Ce n'est qu'un exemple, mais en de nombreux domaines on peut rechercher à développer des emplois plus convenables : c'est affaire d'ingénierie sociale et non d'oukase.

 

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Commentaires
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Pour réduire les inégalités de revenus excessives demandons à ce que l'indice d'inégalité de l'entreprise (coefficient de gini) soit affiché sur tous les produits et services. Ainsi la pression publique incitera les entreprises concernées à revenir à une situation plus saine.
Voir explications dans http://fr.issuepedia.org/Coefficient_de_Gini_des_entreprises
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Toujours les défavorisés, les plus modestes, les plus pauvres! La gestion d'un pays, ce n'est pas distribuer des aumônes; nous sommes toujours dans le fonctionnement royal, ce qui explique notre instabilité depuis 2 siècles
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Dans les emplois convenables, on peut citer le commerce de proximité dont les emplois convenables sont détruits par la grande distribution, et à raison de 2 détruits pour 1 créé. On passe son temps à réparer les dégats causés par le système.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
@seb: prière d'expliciter "inégalités de revenus excessives"
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Pourquoi personne ne parle des 68000 seniors plongés dans la precarité apres la decision du gouvernement de supprimer l'Allocation Equivalent Retraite avec 2350000 chomeurs
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Qu'appelle-t-on "inégalités de revenus excessives"? La France connait une smicardisation de la population active peu motivante par la faute de dirigeants pseudo-moralistes

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