Wolfgang Schäuble : "Notre souci de l'euro est notre souci de l'Europe ! "

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(Crédits : Reuters)
En visite ce mardi à Paris, le ministre allemand des Finances a expliqué pourquoi la préservation de la monnaie unique passait par la capacité offerte aux Etats membres de la zone euro d'intervenir dans la politique de leurs pairs et réciproquement. Voici la traduction complète de son discours...

Mesdames et Messieurs,

 

Vingt ans après la réunification, nous nous souvenons : la révolution pacifique de la RDA n'a pas seulement fait tomber le mur qui traversait Berlin et l'Allemagne, elle a mis fin à la partition de l'Europe. La chute du mur a renversé les remparts du totalitarisme et de la coercition dans les Etats d'Europe centrale.

Les événements et les évolutions de l'ancienne RDA, y compris le mouvement pour les droits civiques et les manifestations du lundi, qui ont conduit de manière déterminante au 9 novembre 1989, ont trouvé un écho considérable dans la presse allemande à l'occasion du vingtième anniversaire de la réunification. De mon point de vue, deux aspects ont cependant été trop peu évoqués : d'une part, le fait que la réunification était en fin de compte un triomphe des idées européennes et des idéaux européens ; d'autre part, le fait que la lutte pour la réalisation de ces idéaux a commencé bien plus tôt dans les Etats d'Europe centrale et orientale.

Quiconque, avant 1989, s'intéressait aux Etats de l'ancien bloc de l'Est et entretenait des échanges avec leurs citoyens et leurs familles pouvait découvrir, au-delà de la propagande de l'Etat et du parti, leurs espoirs et leurs souhaits véritables. L'un de ces voyageurs entre les mondes en deçà et au delà du rideau de fer était l'historien britannique Timothy Garton Ash. Il s'est rendu régulièrement à Varsovie, à Prague, à Budapest et à Berlin-Est entre 1980 et 1990 (précisément dans les villes où le pouvoir de l'Etat et les mouvements pour la liberté s'opposaient directement). Il a résumé ses impressions et ses souvenirs de ces années de changement dans le livre « La chaudière. Europe centrale 1980-1990 ». Ils peuvent être résumés comme suit : aussi nombreux aient été les murs idéologiques érigés par les dictateurs du bloc de l'Est entre leurs pays et l'Europe, l'héritage historique commun de l'Europe de l'Est et de l'Europe de l'Ouest était constamment présent dans les esprits de ceux qui ont emmené les mouvements de réforme dans les Etats d'Europe de l'Est. Et cet héritage les a marqués et motivés dans leur lutte pour les anciens idéaux européens qui ont survécu durant plusieurs siècles : la liberté, la paix, la démocratie, le droit, la prospérité. Le désir d'Europe était un sentiment dominant, chez certains même grisant sur le chemin vers une époque nouvelle.

Pour beaucoup d'hommes et de femmes, l'Europe, c'était avant tout la France et, dans une égale mesure, l'Allemagne. La France et la Pologne étaient liées aux dix-neuvième et vingtième siècles par une alliance de politique étrangère - qui venait s'ajouter à leurs traditions spirituelles communes et à leurs coopérations économiques. Cette alliance a longtemps constitué un contrepoids à l'influence allemande en Europe centrale.

Les liens qui continuèrent de transcender le rideau de fer après 1945 allaient bien sûr beaucoup plus loin. En effet, il existait déjà un héritage historique commun qui liait entre eux les Etats d'Europe de l'Ouest et d'Europe de l'Est : tous avaient été victimes et ennemis d'une dictature barbare - la France comme la Pologne, la Hongrie, la Yougoslavie et la Tchécoslovaquie comme la Belgique ou les Pays-Bas, la Russie comme la Grande-Bretagne, la Finlande, la Suède et le Danemark. Ils avaient été victimes de la dictature nazie qui avait entraîné toute l'Europe dans une guerre sans précédent ; une guerre, aussi, contre l'esprit européen. Le souvenir commun de ces exactions dans la vieille Europe a survécu durant de nombreuses décennies. Il a perduré dans les têtes des réformateurs. Ils ont toujours été conscients du fait que l'Europe de l'Est et l'Europe de l'Ouest avaient non seulement une histoire commune, mais que, après la disparition du rideau de fer et la fin de la guerre froide, c'est seulement ensemble qu'ils auraient un avenir.

Jacques Delors a dit à juste titre : « L'Europe est un Etat de tradition spirituelle ». Cet esprit de l'Europe a finalement vaincu les dictatures d'Europe de l'Est. Les racines de la vieille Europe ont permis à la nouvelle Europe de grandir.

Pour nous, Allemands, le 9 novembre 1989 signifie que nous pouvons aussi réussir dans l'histoire. Et que nous, Allemands, en tant qu'Européens, à partir de notre responsabilité pour l'Europe unie, nous apporterons notre contribution pour que cette Europe reste un succès, même lorsque les réalités changent. Pour moi, il est clair - je veux l'affirmer directement d'emblée - que cette histoire ne peut réussir que comme réalisation commune franco-allemande.


L'Union monétaire : une étape logique vers un approfondissement de l'intégration - pas une contrepartie à la réunification

A la veille de l'introduction des pièces et des billets en euro le premier janvier 2002, l'un des pères fondateurs de l'Union Economique et Monétaire européenne, Jean-Claude Juncker, a donné une interview à un grand quotidien allemand, dans laquelle il a expliqué la chose suivante : « L'euro, c'est la politique de la paix par d'autres moyens. Et l'euro sera un jour perçu comme le père de toutes les créations européennes. L'euro nous oblige à réfléchir de manière existentielle aux questions européennes, à les canaliser. »

L'euro comme « politique de la paix par d'autres moyens », et donc comme poursuite logique de l'aspiration des Européens à la paix et à la liberté - après la catastrophe de la seconde guerre mondiale et après la victoire sur les dictatures d'Europe centrale et orientale. C'est un rapport de cause à effet essentiel qui passe trop vite au second plan dans les discussions quotidiennes, qui portent parfois sur des détails.

J'ajoute que ce rapport de cause à effet fondamental est un démenti à tous ceux qui veulent suggérer au public que l'Allemagne a été contrainte d'abandonner sa monnaie afin que la France et d'autres pays approuvent la réunification allemande. L'Union Economique et Monétaire n'a jamais été une « contrepartie » à la réunification allemande. Elle était et elle est une étape délibérée et logique vers un approfondissement de l'intégration européenne, qui est dans l'intérêt intrinsèque de tous les pays membres impliqués.

L'euro, le signe jusqu'à présent le plus visible de l'adhésion à l'intégration européenne et donc à une Europe pacifique et stable, est devenu, en même temps que le marché commun, un succès indéniable. Les turbulences que nous avons connues au printemps de cette année dans un premier temps en Grèce puis dans l'ensemble de la zone euro à la suite de la crise financière et économique mondiale n'y changent rien. Au contraire : la crise a montré que l'Union européenne était en mesure d'agir rapidement, de manière déterminée et concertée. Les mécanismes de sauvetage du secteur financier, les programmes nationaux et européens de soutien à la conjoncture, l'élaboration coordonnée de « stratégies de sortie » concertées de la politique financière expansionniste, le plan d'aide à la Grèce et le mécanisme de soutien de l'euro, déployé en quelques jours, sont des exemples impressionnants de la capacité d'action d'une Union européenne confrontée aux défis mondiaux - des défis que ne peuvent plus relever seuls des pays isolés ou des gouvernements nationaux.

Il est également clair aujourd'hui que nous avons eu raison de suivre les enseignements de la Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier et de miser, lors de l'introduction de l'euro aussi, sur le fait que l'intégration économique entraînerait l'intégration politique. L'économiste français spécialiste des questions monétaires Jacques Rueff a résumé cette idée dans une formule saisissante : « L'Europe naît par la monnaie - ou pas du tout ! »

? On peut rappeler ici les avantages économiques naturels liés à un marché commun de 500 millions de consommateurs, à l'intérieur duquel les biens et les services peuvent être librement commercialisés sans droits de douane et sans frontières dans 27 pays.

? L'introduction de l'euro a fait baisser sensiblement les coûts de transaction à la fois pour les entreprises et pour les particuliers.

? Et que serait en définitive devenue l'Europe, ses espaces économiques et ses monnaies au cours des dix dernières années si l'euro n'avait pas existé ? Après la guerre dans les Balkans, après le 11 septembre, après les crises financières sud-américaine, russe et d'Asie du Sud-Est, après la guerre en Irak et face au choc pétrolier ? Que serait-il arrivé en Europe après le non des Français et des Néerlandais au référendum sur la Constitution ? Je ne veux pas affirmer que des crises monétaires auraient nécessairement éclaté. Mais personne ne pourra contester que l'euro a sensiblement amélioré la capacité des économies nationales européennes à atténuer les chocs, aussi bien politiques qu'économiques - ce dont profitent en fin de compte tous les Européens, même s'ils n'en ont peut-être pas tous conscience.

Ces quelques exemples suffisent à le montrer : la monnaie commune européenne et le marché unique européen ne sont pas des jeux à somme nulle, dans lesquels un membre gagne ce qu'un autre perd. C'est pourquoi les « calculs gagnant-perdant » qui sont faits régulièrement ne rendent en aucun cas justice à la nature de l'euro et du marché intérieur. Il s'agit davantage d'une « situation gagnant-gagnant », dont tous les membres, grâce à la coopération et au renoncement à des compétences nationales, tirent plus de bénéfices que s'ils n'avaient pas coopéré.


L'union économique conduit à l'union politique

L'histoire de l'Union européenne repose sur une conviction fondamentale : l'union économique conduit à l'union politique. Autrement dit : les développements économiques précèdent (souvent) les développements politiques. Toutefois, ceci signifie aussi que l'union économique n'est pas seulement une question économique, mais une forme d'assurance du maintien de la paix. C'est précisément cela que les pères fondateurs de l'unification européenne, en premier lieu Robert Schuman et Konrad Adenauer, ont reconnu : la Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier n'était pas seulement un projet économique mais également - et avant tout - un projet politique qui devait servir la paix dans une Europe tellement dévastée par la guerre.

Robert Schuman avait raison : grâce au changement de fonction de régions longtemps dominées par les industries d'armement, la CECA a non seulement rendu impensables d'autres guerres entre la France et l'Allemagne. Elle les a aussi rendues matériellement impossibles. La création de la CECA a non seulement marqué l'émergence d'une évolution économique commune, elle a posé la première pierre d'une fédération politique européenne.

Le fait que la France et l'Allemagne aient, des années et des décennies durant, fait avancer le processus qui en a résulté est donc avant tout le fruit d'un désir - le désir de paix entre nos deux peuples.

Ce désir diminue naturellement à mesure que s'efface l'expérience de la souffrance et de la guerre. Le don le plus précieux que nous fait l'union européenne - celui de la plus longue période de paix que le continent n'ait jamais connue - est en même temps le moins présent dans les esprits. Les questions de l'assurance du maintien de la paix au sein de l'Europe n'ont plus la même place à l'ordre du jour politique qu'il y a encore quelques décennies.

Autre conséquence : les aspects relevant de la coopération économique sont souvent réduits au « tout économique ». J'ai parfois été réellement effrayé par la coloration nationale des débats - mon pays n'était pas en reste - en lien avec la crise de l'euro et avec les discussions sur les aides à la Grèce. Même si une évaluation ouverte, parfois même intransigeante, de la situation est bien sûr nécessaire et importante, nous ne devons pas laisser complètement de côté la fonction politique, c'est-à-dire garantissant la démocratie et la paix, de l'action économique. Ce sont précisément les relations franco-allemandes au cours de ces dernières décennies qui peuvent à cet égard fournir un modèle éclairant et constituer une règle de conduite.

Au XXIème siècle, une époque caractérisée plus que jamais par une avancée rapide de la mondialisation économique, la fonction pacificatrice des échanges commerciaux fait progressivement place à une prise de responsabilité dans le cadre de la mondialisation. La lutte contre les tensions s'inscrit désormais, et à juste titre, dans une dimension globale et se pratique aujourd'hui dans des forums tels que le G20. C'est le cas en parti parce que personne ne songe plus sérieusement à la possibilité d'une guerre entre la France et l'Allemagne.


La défense de l'Union monétaire pendant la plus grande crise économique et financière depuis la seconde guerre mondiale

Si Jacques Rueff a raison - ce dont je suis profondément persuadé - et que « L'Europe naît par la monnaie - ou pas du tout ! », alors l'inverse est vrai : si nous ne sauvons pas l'euro pendant la crise, nous perdons l'Europe et l'idée européenne. Autrement dit : notre souci de l'euro est notre souci de l'Europe !
Le cas de la Grèce et celui des turbulences dans la zone euro nous invitent à tirer les leçons qui s'imposent pour l'Union monétaire. Ainsi, l'objectif doit être de rendre l'Union monétaire, avec ses propres caractéristiques sui generis en matière de stabilité, plus robuste et plus résistante face aux crises.

Les conséquences de la crise économique mondiale la plus grave depuis 1929 sont évidentes dans de nombreux pays d'Europe : presque partout, les marchés de l'emploi sont faibles et l'endettement public dépasse nettement la limite autorisée pour le déficit public. La crise d'envergure mondiale qui touche l'économie et les marchés financiers a en outre révélé au grand jour les faiblesses structurelles graves présentes dans quelques Etats membres de la zone euro. La surveillance des politiques économiques et financières dans la zone euro s'est avérée insuffisante á empécher de telles dérives. C'est pourquoi nous devons utiliser de manière plus déterminée les instruments de politique économique et financière dont nous disposons dans la zone euro. Tous ses Etats membres doivent être amenés à respecter aussi rapidement que possible le pacte de stabilité et de croissance.

Mais cela ne suffit pas : il est également apparu que la réglementation européenne elle-même est incomplète. A l'aube de l'Union Monétaire, personne n'aurait envisagé une situation telle que celle que nous l'avons vécue en mai. La foi dans l'efficacité de la surveillance budgétaire rendait de tels dévelopement tout simplement inconcevables.

Si nous souhaitons un euro durablement fort et stable, nous devons être disposés à prendre de nouvelles mesures allant dans le sens de l'intégration de la zone euzo. Ses Etats membres doivent se coordonner davantage et intervenir réciproquement dans la politique de leurs pairs.

Nous devons nous féliciter de la réaction rapide et déterminée de l'Union Européenne, en mai de cette année, pour garantir la stabilité de l'euro grâce à l'aide rapide apportée à la Grèce et grâce à la mise en place d'un Fonds européen de stabilité financière, le FESF. C'est seulement de cette façon que nous avons pu éviter une crise de la dette publique et la faillite d'un membre de la zone euro - deux scénarios dangereux car leurs conséquences financières, économiques, sociales et politiques seraient aussi dramatiques que difficiles à contrôler.

Même si le FESF est une mesure importante et qui a jusqu'à présent permis de désarmer la situation de crise aiguë des mois de mai et juin, ce n'est qu'une solution transitoire. Nous devons à présent utiliser le temps qu'elle nous octroit pour affiner nos instruments et pour corriger les lacunes fondamentales du pacte de stabilité et de croissance. Le FESF nous a offert sursis que nous devons utiliser sans relâche.

Le groupe de travail du Président du Conseil européen, Herman Van Rompuy, a bien utilisé ce répit. Le 19 octobre, les membres du groupe - les ministres des finances des 27 Etats membres de l'Union européenne - ont adoptés unanimement leurs recommandations visant à renforcer la discipline budgétaire des pays membres de l'UE et à résoudre les crises financières futures en Europe. Le Conseil Européen de la semaine dernière a confirmé ce résultat.

Laissez moi ajouter à ce propos que les états de l'Union Européenne se sont mis d'accord après que la France et l'Allemagne se sont entendues sur les points principaux.

Nous mettrons immédiatement en ?uvre les propositions qui peuvent être déployées sans modifier les traités européens. Ces propositions comprennent une meilleure prise en considération du niveau d'endettement dans la surveillance des politiques financières ainsi que des sanctions plus précoces, plus rapides et plus sévères. En outre, le Conseil ne pourra à l'avenir adopter des sanctions qu'à la majorité renversée, ce qui rendra sensiblement plus difficile l'organisation de majorités contre ces sanctions au sein du Conseil.

Tous les participants au groupe de travail, l'ensemble des 27 ministres des finances européens, se sont en outre engagés à continuer à travailler à un mécanisme durable de résolution des crises. Un travail supplémentaire sera nécessaire afin de créer un tel outil de restructuration des dettes publiques impliquant la participation du secteur privé, notamment parce que ces mesures nécessitent certainement des modifications des traités européens. Dés le mois prochain, le Conseil Européen devra prendre une décision portant sur les traits essentiels d'un tel mécanisme

Le Fonds européen de stabilité financière, créé en réaction à la crise qui a frappé la Grèce et l'euro, a été conçu tout à fait volontairement comme un instrument temporaire. Il ne remplace pas un mécanisme permanent de résolution des crises - ne serait-ce que parce que nous ne pouvons pas faire peser durablement sur les seuls contribuables européens les risques liés à des programmes de sauvetage potentiels. Ce serait une bombe sociale à retardement pour l'Europe.

La suite des travaux sur un mécanisme durable de résolution des crises devrait, de mon point de vue, s'inspirer des principes suivants :

? le rééchelonnement désordonné des dettes d'un pays devrait être évité. Les Etats qui rencontrent des difficultés financières ne peuvent pas s'attendre pour autant à ce que la Communauté les aide sans conditions. Le mécanisme devrait - s'il n'est pas respecté - prévoir des possibilités de sanctions, afin de fournir au pays débiteur des incitations appropriées. Outre les sanctions financières, des sanctions politiques devraient également être possibles, jusqu'à la suspension des droits de vote des Etats membres.

? La participation du secteur privé doit être un élément central du mécanisme. Les détenteurs d'obligations d'Etat reçoivent une prime de risque, mais, en cas de crise, ils doivent effectivement supporter ce risque, ce qui ménage en même temps le contribuable. Les investisseurs privés et les marchés ne doivent plus s'attendre à un sauvetage par les contribuables européens, ce qui encourage des comportements d'endettement et d'investissement irresponsable.

Je souhaite rappeler à ceux qui on (encore) des doutes à propos d'un tel mécanisme de résolution des crises que l'Union monétaire n'a jamais été conçue comme modèle d'enrichissement pour les spéculateurs financiers. Ce n'est pas non plus un système de répartition des pays « riches » vers les pays plus pauvres dans le cadre d'une union de transferts. L'Union monétaire européenne ne réussira pas si certains pays présentent durablement des déficits et négligent leur compétitivité aux dépens de la stabilité de l'euro.

L'Union monétaire a été créée notamment pour faciliter les réformes structurelles. Le pacte de stabilité et de croissance est censé obliger les membres les plus faibles à rester dans le cadre de leurs possibilités financières et à renforcer leur compétitivité. Le fait que la France et l'Allemagne aient contrecarré cet objectif en affaiblissant le pacte lorsque cela a paru politiquement opportun est un argument de poids en faveur davantage de contrainte, de plus d'automatisme et d'une marge de man?uvre politique moindre dans l'exercice du pacte de stabilité et de croissance.


La poursuite du processus d'intégration européenne

« Europa semper reformanda » - l'Europe a besoin de réformes. C'est ce qu'illustrent on ne peut plus clairement les carences du cadre réglementaire et institutionnel de l'Union monétaire que j'ai déjà décrites.

A la suite de la crise qui a frappé la Grèce et l'euro, l'Union monétaire et, avec elle, l'Europe dans son ensemble se trouvent à un tournant. A la différence de nombreux eurosceptiques qui voient leurs doutes confirmés par les événements de mai / juin de cette année, je considère que les défis actuels sont une chance supplémentaire d'approfondir le processus d'intégration. En effet, jusqu'à présent, l'intégration européenne est toujours sortie renforcée des crises.

Si nous réussissons à renforcer la capacité d'action de l'Union monétaire, à adapter ses règles aux nouvelles réalités et à ramener les politiques financières et économiques des Etats membres sur le droit chemin, la crise marquera un tournant vers une amélioration. Il ne suffira toutefois pas d'apporter des réformes au pacte de stabilité et de croissance et de mettre en place un nouveau mécanisme permanent de résolution des crises pour la zone euro. Les réformes économiques doivent aller plus loin.

Les tensions croissantes que connaît la zone euro depuis des années s'expliquent non seulement par le manque, parfois, de solidité des politiques budgétaires, mais aussi et surtout par des niveaux de compétitivité divergents entre les économies nationales. Il s'agit, dès lors, de renforcer la compétitivité des Etats membres et de l'Union européenne dans son ensemble.

Le professeur Monti décrit les mesures nécessaires dans un rapport sur la « relance du marché intérieur », présenté en mai et qui pose les fondations du paquet de mesures concernant l'extension marché intérieur qui sera présenté par la Commission européenne.

Comme le professeur Monti, je suis partisan d'une coordination modérée dans le domaine fiscal, afin d'éviter des distorsions de concurrence. J'encourage les propositions en ce sens à condition qu'elles ne sapent pas l'assiette fiscale des Etats membres. En effet, nous risquerions alors de nous priver des recettes nécessaires et, par là même, de limiter la capacité d'action en matière de politique budgétaire dont nous avons besoin pour garantir les services publiques qui font partie intégrante du modèle économique et social européen.

Suite à l'échec de la stratégie de Lisbonne 2010 visant à promouvoir de manière décisive la compétitivité de l'Europe, la nouvelle stratégie « Europe 2020 » devrait à présent conduire au succès. Si certains aspects de cette nouvelle stratégie peuvent inviter un certain scepticisme et inciter à la prudence, il n'en reste pas moins que ses objectifs, plus contraignants en comparaison avec la stratégie de Lisbonne, sont prometteurs.

Le lien plus étroit qu'il est prévu d'établir entre la surveillance de la politique budgétaire dans le cadre du pacte de stabilité et de croissance, d'une part, et la surveillance de la politique structurelle, d'autre part, représente également un pas dans la bonne direction. Dans cette optique, une procédure devra être mise en place en vue de surveiller les déséquilibres dans les Etats membres. En effet, quelques pays d'Europe sont confrontés à des problèmes fondamentaux, parmi lesquels une politique budgétaire non durable, mais aussi, et surtout, l'érosion de leur compétitivité.

Permettez-moi, à ce propos, d'évoquer brièvement la question des excédents de la balance des paiements courants en Allemagne, qui a été l'objet de vives controverses ces derniers temps de part et d'autre du Rhin. Même s'il est exact que les entreprises allemandes écoulent la majeure partie de leurs biens et services dans l'Union européenne, qui représente leur principal débouché, la question qui se pose n'est pas, à mon sens, de savoir si la compétitivité de l'Allemagne devrait se dégrader, la conduisant à exporter moins et à consommer plus. La question est plutôt la suivante : l'Union européenne et ses entreprises sont-elles, dans l'ensemble, suffisamment compétitives, non seulement pour s'affirmer sur le marché mondial, mais aussi pour augmenter leurs parts de marchés ? Par les réformes structurelles que l'Allemagne s'est imposées ces dernières années, elle a également contribué à la compétitivité de l'Union européenne. L'Allemagne, la plus grande économie nationale de l'Union européenne, ne peut se permettre d'interrompre ces réformes, et cela pas seulement au regard de ses propres intérêts. Non, nous ne pouvons pas nous permettre une telle interruption, car nous risquerions alors de fragiliser durablement l'Union européenne dans son ensemble.

L'unification européenne : un processus incontournable au vingt-et-unième siècle également

Même s'il semble que bon nombre d'Européens n'en aient pas suffisamment conscience : la fin de la guerre froide n'a pas supprimé la raison d'être de l'intégration européenne. Bien au contraire : l'Europe n'est pas seulement un marché intérieur réussi et une grande réponse à la mondialisation. L'Europe doit comprendre qu'elle ne pourra jouer un rôle dans les conflits mondiaux de demain, qui sont en fait des luttes de répartition entre les grands espaces politiques, qu'à la double condition de s'exprimer d'une seule voix et d'aborder ses problèmes structurels de manière crédible et visible.

Le processus de mondialisation et la dernière crise des marchés financiers ont profondément ébranlé l'identité des sociétés occidentales et leur confiance en elles-mêmes. Les pays occidentaux nourrissent des doutes sur eux-mêmes et sur leurs systèmes économiques. Ceux-ci sont attisés par les tensions entre les Etats-Unis et l'Europe sur l'orientation de la politique économique et financière devant permettre de sortir de la crise et de stimuler la croissance. Mais l'Occident, et donc également l'Europe, doit rester soudé. En effet, nous allons devoir développer une stratégie commune afin de gérer les mouvements tectoniques entre les puissances internationales. La Chine et l'Inde, mais aussi d'autres Etats du G20 comme la Turquie, le Brésil ou l'Indonésie, vont manifester leur capacité à exprimer et à faire valoir leurs intérêts sur la base d'économies nationales stables, croissantes et aux structures rajeunies.

Mais l'unification européenne, au XXIe siècle, ne s'avère pas seulement incontournable du point de vue économique. L'Europe est aussi un modèle de société à l'épreuve de l'avenir, dont peuvent s'inspirer d'autres régions du monde. Dans la rivalité actuelle entre les systèmes, il convient de le défendre contre les régimes non démocratiques.

L'Europe a toujours tiré sa force du fait qu'elle a donné aux nations européennes la possibilité d'apprendre les unes des autres dans un contexte de concurrence qui n'a malheureusement pas toujours été pacifique et ainsi de s'affirmer dans la concurrence mondiale entre les principaux pôles économiques. Depuis son unification pacifique, l'Union européenne, confiante en elle-même, peut influer sur l'évolution du monde et sur les dimensions sociale, économique et écologique de la mondialisation - et elle seule peut le faire ! Si nous devions nous battre seuls, nous autres, Etats nationaux, pourrions tout au plus ralentir notre déclin relatif, mais nous ne pourrions pas le stopper !

Dans l'ensemble, les conditions qui permettraient à l'Europe de peser plus lourd au niveau mondial sont bien davantage réunies que beaucoup ne l'imaginent. En effet, dans de nombreuses régions du monde, on recherche de plus en plus ce que l'Europe symbolise : la paix durable, la liberté et la prospérité. Aux yeux du monde, le modèle européen est attrayant parce que, plus que d'autres, il mise sur la tolérance et la coexistence pacifique. Plus que d'autres, l'Europe mise sur la composante sociale de son développement économique afin de préserver la cohésion de sa société. L'Europe a une vision à long terme et attache une grande valeur aux politiques durables et à la protection de l'environnement. Et elle se tourne davantage vers l'extérieur que vers l'intérieur, ce qui explique le multilatéralisme européen.

Toutes ces qualités prédestinent l'Europe à jouer un rôle plus éminent dans l'aménagement international de la mondialisation et à montrer, par la création de conditions globales à l'échelle nationale, que l'économie de marché fonctionne également dans un cadre transfrontalier.

Je suis pourtant inquiet face aux sondages qui révèlent l'euroscepticisme d'un grand nombre d'Européens, toutes origines sociales confondues. Bien sûr, l'impression que les décisions des différentes institutions européennes manquent de transparence et qu'elles sont prises trop loin des intéressés n'est pas toujours injustifiée. Nul ne contestera sérieusement que nous devons nous améliorer sur ce point.

Mais nous ne devons pas nous leurrer lorsque certains déplorent la grande complexité de l'Union européenne. Il n'est pas simple d'équilibrer les intérêts d'un ensemble regroupant 27 Etats membres, un Parlement européen et une Commission européenne aux intérêts souvent divergents et parfois opposés. La politique se doit d'expliquer mieux qu'à présent cet état de choses aux citoyens. Mais la politique n'est pas seule en cause et chacun doit s'interroger sur sa façon de parler de l'Europe et sur l'impact de son langage sur la manière dont l'Europe est perçue.


L'attelage franco-allemand

Dans son livre intitulé The World in Depression 1929-1939, l'économiste américain Charles P. Kindleberger, spécialiste de l'économie nationale et historien économique, analyse les causes et la nature de la crise économique mondiale de 1929. Il rend responsable de la durée exceptionnelle et de l'ampleur de cette crise les hésitations des Etats-Unis à reprendre le rôle de chef de file de l'économie mondiale que la Grande-Bretagne n'était plus en mesure d'assumer au lendemain de la Grande Guerre. Il en déduit que la stabilisation de l'économie mondiale nécessite un agent stabilisateur.

En 2010, le message principal de Kindleberger est plus que jamais à l'ordre du jour. Une économie mondiale stable ne se crée pas « d'elle-même ». C'est un bien public qui, face aux égoïsmes nationaux, doit être promu et sans cesse défendu. Pour que l'économie mondiale puisse être stable, il faut à sa tête acteur dirigeant et bienveillant qui agisse en tant que « stabilisateur ».

Je suis persuadé que cette constatation peut s'appliquer, à quelques restrictions près, à l'Union (monétaire) européenne. Concrètement, nous ne pourrons convaincre vraiment tous les Etats membres de s'engager ensemble sur la voie de l'Europe de demain que si l'Allemagne et la France progressent de front, si nous mettons en ?uvre les règles que nous nous sommes imposées et si nous nous appliquons à les respecter de manière exemplaire. Lorsque je considère les défis qui se trouvent devant nous, je suis convaincu que les étroites relations franco-allemandes continueront d'exercer un impact positif sur le développement européen. La présidence française du G20, durant laquelle nous accorderons tout notre soutien à nos partenaires français, sera une occasion propice de le prouver.

En même temps, il convient de veiller à ce qu'une coopération franco-allemande étroite ne soit pas, pour certains, cause de ressentiment ou de craintes. La force de cette relation ne peut être constructive et porteuse d'avenir qu'à condition de s'exercer dans l'intérêt de l'ensemble de l'Union européenne, c'est-à-dire des 27 Etats membres, et donc toujours aussi dans le souci des intérêts des « plus petits » d'entre eux. Cet aspect a pris de l'importance précisément au lendemain de la chute du rideau de fer et de l'élargissement de l'Union européenne à l'Est. En 1963 déjà, Robert Schuman déclarait presque prophétiquement :

« Nous devons faire l'Europe non seulement dans l'intérêt des peuples libres, mais aussi pour pouvoir y recueillir les peuples de l'Est qui, délivrés des sujétions qu'ils ont subies jusqu'à présent, nous demanderaient leur adhésion et notre appui moral. Nous leur devons l'exemple d'une Europe unie et fraternelle. Chaque pas que nous faisons dans ce sens constituera pour eux une chance nouvelle. Ils auront besoin de nous dans l'immense tâche de réadaptation qu'ils auront à accomplir. Notre devoir est d'être prêts. »

La France et l'Allemagne ne devraient jamais perdre de vue cette ambition. L'intérêt de tous les Etats membres doit être pris en compte. Tout progrès enregistré dans les relations bilatérales et toute intensification de celles-ci s'inscrivent ainsi toujours dans une perspective européenne ouverte à la contribution des autres membres de l'Union européenne. Ainsi compris, le moteur franco-allemand, très sollicité, est utile à toute l'Europe. J'ai d'ailleurs l'intime conviction que l'ensemble de l'Europe profitera également des accords conclus entre le président français et la chancelière allemande lors de leur rencontre de Deauville à la mi-octobre sur le renforcement du pacte de stabilité et de croissance. La France et l'Allemagne ne peuvent évidemment pas décider pour les 27 Etats membres de l'Union européenne. Mais sans positions franco-allemandes communes, qui ne constituent bien sûr en aucun cas une «trahison vis-à-vis de l'Europe», il sera extrêmement difficile de continuer de progresser sur la voie de l'intégration européenne.

Les défis que nous traversons actuellement exigent plus que jamais que nos deux pays se tiennent prêts à jouer un rôle moteur dans la résolution des problèmes au sein de l'Europe. Il est parfaitement normal que ce processus d'intégration européenne, progressif, difficile et de longue haleine pour tous les acteurs, s'accompagne aussi de revers. Comme le disait Marcel Proust :

« La vérité qu'on met dans les mots ne se fraye pas son chemin directement, n'est pas douée d'une évidence irrésistible. Il faut qu'assez de temps passe pour qu'une vérité de même ordre ait pu se former en eux. » (Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, tome II)

 

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