"Printemps arabe" : un étudiant bahreïni à Paris témoigne

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Hasan Alhasan, étudiant bahreïni en master à Sciences Po Paris, décrypte les défis auxquels la famille régnante est confrontée.

Cela fait plusieurs années qu'à Bahreïn des manifestations ont lieu le 14 février - jour qui commémore le référendum sur la Charte d'action nationale établissant une Constitution et un parlement - exprimant l'opposition d'une partie de la population au système actuel. Cette année, les troubles qu'a connus le monde arabe ont incité des milliers de bahreinis, pour la plupart issus de la communauté chiite, à tenter de reproduire le scénario égyptien à Bahreïn : occuper une place centrale - la place de la Perle, en toute défiance vis-à-vis de l'Etat.

En bloquant la circulation routière et en fouillant les véhicules à proximité du lieu de rendez-vous, en toute illégalité, les manifestants n'ont laissé d'autre choix à l'Etat que d'intervenir par la force. L'opération, qui a succédé à un avertissement de la foule par les forces de police, s'est tragiquement soldée par la blessure de 230 personnes et la mort de trois d'entre elles. Cet événement a largement contribué à prolonger et élargir le mouvement que connaît l'île aujourd'hui. Il convient toutefois de nuancer son importance.

Le vendredi 18 février, une manifestation massive soutenant le roi et le gouvernement a été organisée. A la différence de Ben Ali et Moubarak, le roi Hamad al-Khalifa de Bahreïn jouit du soutien de l'importante partie sunnite de sa population. Décrivant la manifestation en faveur du roi, un ami m'a écrit par SMS devant la grande mosquée al-Fateh : "il y a tellement de personnes qu'il m'est impossible d'estimer leur nombre. Toutes les nationalités (sont) représentées !"

"Contrairement aux années précédentes", me dit un autre au téléphone, "les manifestants anti-gouvernementaux n'ont pas brandi de drapeaux du Hezbollah ni de photos de (l'ayatollah) Khomeini. Une tentative de copier le style tunisien ou égyptien ?"

D'autres ont craint un improbable retour en scène d'anciens acteurs radicaux tels que Hojjat al-Islam Hadi al-Modarissi, un clérical chiite radical, entretenant des liens connus avec l'ancien bureau de l'exportation de la révolution islamique en Iran qui a dirigé une tentative malheureuse de coup d'Etat armé à Bahreïn en 1981. La chaine télévisée chiite d'Ahlulbayt TV basée à Londres et à Karbala en Irak a diffusé en quasi continu des commentaires de Modarissi appelant à la révolution à Bahreïn, des photos glorificatrices de jeunes jetant des cocktails Molotov sur la police ainsi que des slogans comme "mort à al-Khalifa".

A Bahreïn, on dissocie clairement la famille royale al-Khalifa de la communauté sunnite, cassant donc le mythe de "la majorité chiite gouvernée par la minorité sunnite". Ainsi, même si de nombreuses personnes clament des slogans de vengeance contre la famille royale, elles clament en même temps des slogans de fraternité envers leurs concitoyens sunnites. Mises à part les forces armées, les sunnites ne sont pas mieux représentés aux postes gouvernementaux que les chiites, si l'on met à part les ministères à vocation régalienne occupés par des membres de la famille royale (défense, intérieur, finance), le ratio sunnite-chiite au cabinet se situe presque toujours aux alentours de 50-50.

Cela dit, du point de vue des sunnites, il n'y a rien à gagner et beaucoup à perdre si le soulèvement réussit. En effet, même l'usage de la force brutale de la part des armées n'a pas suffi à les retourner contre le gouvernement. De leur point de vue, la cause pour laquelle un segment de la communauté chiite est descendue dans la rue n'en est pas une, puisqu'il s'agit avant tout d'un sentiment transgénérationnel transmis par les anciens aux plus jeunes, basé sur l'animosité envers la famille royale et dissocié de la réalité politique du pays.

Beaucoup, parmi les jeunes chiites, ont grandi dans des villages où les murs sont couverts de slogans et de graffitis et où leurs parents et grands-parents racontent l'histoire des affrontements avec la famille royale, qui ont duré pendant plusieurs décennies. Cet environnement mobilisateur qui les a poussés à descendre aujourd'hui dans la rue a pu s'entretenir grâce la mémoire collective et à la description dorénavant erronée d'un système qui, depuis, s'est toutefois considérablement libéralisé et réformé.

Pour ceux qui appellent de leurs v?ux la fin de la monarchie, aucune concession, élargissement des libertés civiles ou de la participation politique ne suffira. L'alternative, qu'elle soit démocratique ou non, n'importe pas autant à une grande partie de ces manifestants qui se sont souvent exclus eux-mêmes du système que la disparition de la famille royale de la tête du pouvoir. Les sociétés politiques qui avaient choisi de travailler à l'intérieur du cadre parlementaire et constitutionnel ont tenté de rationaliser les demandes des manifestants en demandant la démission du gouvernement et en particulier du premier ministre qui, bien qu'il soit largement marginalisé par le prince héritier de facto, continue à symboliser l'époque précédant la réforme constitutionnelle du roi en 2002.

Il est devenu évident, toutefois, que les acteurs rationnels que sont les sociétés politiques ont perdu tout contrôle du mouvement protestataire dirigé par des acteurs extraparlementaires radicaux tels que le mouvement al-Haqq qui a mené une guerre existentielle contre la famille royale. Des rumeurs circulant sur Twitter affirment que le leader exilé du mouvement, Hassan Mushaima', compte revenir à Bahreïn - risquant ainsi de se faire arrêter par les autorités, afin d'embarrasser le gouvernement.

Le plus grand défi de la famille royale consiste à effacer cette mémoire collective transcrite dans l'esthétique de la vie quotidienne d'un grand segment de la communauté chiite et à bâtir efficacement une identité nationale inclusive de ce segment qui s'est souvent exclu lui-même.

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a écrit le 25/02/2011 à 23:36 :
C'est le printemps et le moment de se libérer de ces rois dépendants des Etats-Unis! Bahrain qui est très riche au niveau de resources sous sol, mérite l'indépendance, ce pays n'a pas besoin d'être dépendant!
a écrit le 23/02/2011 à 22:55 :
N'est il pas normal pour les populations de bénéficier des richesses de leur propre pays? La démocratie s'impose pour cela.
a écrit le 22/02/2011 à 13:58 :
chiite ou pas les arabes se revoltent contre tout ces dictateurs à la botte des occidentaux, pardon, des gouvernements occidentaux, lesquels, je crois, paniquent un peu beaucoup... L'UNITE DU MONDE ARABE est en marche !!!
Réponse de le 23/02/2011 à 18:11 :
"Unité du monde arabe"... Pourquoi? Pour le plaisir de marier la carpe et le lapin? C'est déjà assez difficile de faire fonctionner correctement une entité de 10 millions d'âmes, alors le faire avec 200 millions... Il me semble que les jeunes arabes se révoltent précisément contre ceux qui gèrent n'importe comment leurs "petits" pays, et par là, liquide leur avenir. Vouloir créer une entité de 200 ou 250 millions d'individus révèle plutôt un désir de puissance que de prospérité. Et le désir de puissance conduit tout droit à la guerre.

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