"L'urgence devrait convaincre les Japonais d'accepter une hausse importante de la TVA"

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Pour Jean-Marie Bouissou, l'un des grands spécialistes français du Japon, le cataclysme qui a touché le pays du Soleil Levant devrait générer un électrochoc dans le pays. L'effort de reconstruction pourrait donner au peuple japonais ce nouvel objectif fédérateur qui lui manque depuis qu'il a atteint, dans les années 1980, son objectif de "rattraper l'Occident".

Nous sommes tous impressionnés par le sang-froid dont font preuve les Japonais ; d'où vient ce fatalisme ? En quoi s'inscrit-il dans la tradition culturelle nippone ?

On a beaucoup souligné que pour les Japonais, les cataclysmes naturels font partie de la vie. En raison de sa situation géographique, ils ponctuent l'histoire du Japon depuis la nuit des temps. La population y est préparée dès son enfance. Il ne passe pas une année sans que les typhons, les glissements de terrain, et parfois les séismes, ne fassent des victimes. Le dernier siècle a été ponctué de deux séismes majeurs (143.000 morts à Tokyo en 1923, 6.400 à Kobé en 1995). Mais si terrible soit-il, un cataclysme n'est jamais la fin du monde. La tradition japonaise ignore l'idée occidentale d'une Apocalypse en forme de punition divine qui sonnera la fin de l'humanité. Ni le shintoïsme, ni le bouddhisme ne prédisent rien de tel. Par conséquent, après le cataclysme, la vie renaît toujours. La seule attitude qui vaille est de se remettre au travail.

Il semble que les Japonais n'aient pas été informés des risques nucléaires et que l'implantation des réacteurs dans l'archipel n'ait jamais donné lieu à débat public, en est-ce réellement ainsi ?

Oui. Le choix du nucléaire a été fait dès 1955 par le très puissant MITI (Ministry of International Trade and Industry) et entériné par le Parti libéral-démocrate qui a gouverné le Japon de 1955 à 2009. Ce choix procédait de la volonté d'assurer autant que possible l'autonomie du Japon, petit archipel pratiquement dépourvu de source d'énergie. Le premier réacteur a été installé à Tokai, au nord de Tokyo, dès 1965.

Les Japonais n'ont jamais été consultés sur ce choix. Le mouvement anti-nucléaire est resté limité, fragmenté en chapelles et en luttes locales. Les puissantes compagnies privées qui se partagent le très profitable marché de l'électricité ont vite appris à désarmer les opposants en offrant des compensations financières difficiles à refuser aux communes choisies pour y installer des centrales. Toutefois, depuis une quinzaine d'années, l'opposition a pris la forme de référendums locaux organisés par les opposants, qui empêchent désormais toute implantation en dehors des sites déjà existants.

La prise de paroles exceptionnelle de l'empereur Akihito a-t-elle pu rassurer ou au contraire inquiéter ?

Cela est difficile à dire. L'empereur apparaît assez souvent à la télévision japonaise dans des occasions protocolaires (déplacements, etc.). Le cas d'une adresse solennelle au peuple est beaucoup plus rare - je ne suis pas sûr qu'il y en ait eu depuis celle où l'empereur Hirohito a annoncé qu'il mettait fin à la guerre en exhortant les Japonais à "supporter l'insupportable", le 14 août 1945. Si la population n'en était pas encore consciente, cette prise de parole lui a montré que la situation est d'une gravité tout à fait exceptionnelle. Qu'elle l'ait rassurée est bien moins certain. Les Japonais ne voient plus dans l'empereur cet "esprit divin sous une forme humaine" qu'il était avant la guerre. Ils ne lui attribuent certainement pas le pouvoir de stopper les radiations nucléaires...

Les dégâts sur l'économie japonaise risquent d'être colossaux, le pays a-t-il les moyens de se relever et en particulier comment les Japonais devraient-ils réagir, eux, qui sont peut-être des héros dans l'âme ?

La catastrophe frappe un pays dont l'économie stagne depuis vingt ans. Cette crise interminable a miné la cohésion sociale et démoralisé une partie de la population - à commencer par les plus jeunes que les médias ont baptisés la "génération perdue". Il se pourrait que la tragédie constitue un électrochoc pour la nation. La reconstruction peut lui donner ce nouveau but national fédérateur qui lui manque depuis qu'elle a atteint, dans les années 1980, l'objectif de "rattraper l'Occident" fixé par ses dirigeants après la défaite de 1945. Le Japon a les moyens matériels de cette reconstruction. Selon les estimations actuelles (dans l'hypothèse où le cataclysme nucléaire est évité), le coût serait entre 300 et 400 milliards de dollars. La masse d'épargne accumulée au Japon représente sans doute trente fois cette somme. En outre, l'urgence devrait convaincre les citoyens d'accepter une hausse importante de la TVA, dont le montant actuel n'est que de 5%, et donner aux dirigeants le courage de la faire voter.
 

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