L'Europe entre faillites publiques et inflation

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La zone euro saura-t-elle bien naviguer entre le double écueil de la faillite des États et celui de l'inflation ? La réponse de Philippe Brossard, économiste et président de Macrorama

Ulysse, instruit par Circé, sut naviguer avec succès, mais non sans sacrifices, à travers le terrible détroit des Planctes, entre Charybde et Scylla. D'un côté, Charybde avalait mer et bateaux trois fois par jour en un tourbillon irrésistible. De l'autre, Scylla, monstre à six têtes, de sa haute falaise dévorait à coup sûr six navigateurs dès qu'on l'approchait. Entre les deux, point d'espace libre. Le premier mouvement était de tenter sa chance du côté de Charybde, apparemment plus calme. Mais l'indication salvatrice de Circé fut de passer au contraire en rasant Scylla : mieux valait perdre six compagnons que tout le navire.

La zone euro, saura-t-elle aussi bien naviguer entre le double écueil de la faillite des États et celui de l'inflation ? D'un côté, l'inflation, telle Scylla, risque permanent, prend implacablement sa taxe de pouvoir d'achat aux épargnants qui s'en approchent - du moins ceux investis en obligations à taux fixes. Mais plaie d'inflation n'est pas mortelle.

Les salariés, en moyenne, lui échappent : car si les salaires ne suivent pas les prix à la hausse, l'inflation ne peut démarrer. Les ménages, les entreprises et les États qui ont contracté des emprunts à long terme à taux fixes voient leur dette fondre, en termes relatifs, quand leurs revenus sont en hausse régulière et soutenue.

Les actionnaires des entreprises connaissent aussi une hausse de leurs dividendes, établis sur un chiffre d'affaires gonflé par la hausse des prix. Finalement, l'inflation semble un mal non seulement bénin, mais nécessaire, accompagnant les périodes de prospérité, comme les années 1960-1980 dans les pays occidentaux, ou comme dans les pays émergents aujourd'hui.

De l'autre côté, la faillite des États, telle Charybde, gouffre liquide, est un risque plus intermittent, plus sournois parce que moins prévisible, mais plus radical. Si l'on s'engage dans cette voie, tout est perdu ; non seulement, l'argent directement prêté aux États (les obligations d'État) par les fonds de retraite et les assurances, mais aussi, tout le château de cartes des créances privées, à commencer par les dépôts bancaires. On a vu en 2009 que le système bancaire européen n'avait dû son salut qu'au secours indéfectible des États, sous forme de promesses de garanties publiques de 4.000 milliards d'euros, selon le chiffrage de la Commission européenne.

Contre la Charybde de la banqueroute, il n'est pas de remède humain : la voie de l'austérité, de la récession, de la déflation explorée en Irlande, en Grèce, au Portugal ou en Espagne pour résorber la dette ne fait que hâter le mal. On vient d'en faire la preuve expérimentale en Irlande, pourtant louée au début de la crise pour avoir embrassé la rigueur.

Crever l'abcès, en forçant « la restructuration de la dette » (euphémisme pour parler froidement de faillite) d'un petit pays, ne ferait que diffuser l'infection de proche en proche, comme un coup de bistouri inconséquent. L'Irlande suivrait sans tarder la Grèce, puis viendraient le Portugal, l'Espagne et le système bancaire européen. Le monde serait à nouveau plongé dans le marasme de 2009 - mais cette fois, il ne pourrait plus mettre en oeuvre un plan de sauvetage des agents privés par les finances publiques.

Pour échapper à la Charybde de la banqueroute, la seule voie est de frôler les rivages de l'inflation, en favorisant, par des taux d'intérêt très bas, une période prolongée de hausse de l'activité, des prix et des salaires. Il s'agit de réduire durablement les taux d'intérêt réels, c'est-à-dire la ponction des rentiers obligataires sur les finances publiques et l'activité économique.

Pour hâter le désendettement, ces taux d'intérêt réels devraient même devenir négatifs, comme dans les années 1960-1970. Mais à peine, le récif de Scylla-l'inflation est-il en vue que la Banque centrale européenne s'apprête à pousser le gouvernail pour s'en détourner. Elle nous parle d'augmenter les taux : elle nous précipite vers le gouffre de Charybde-la faillite. Puisse le pilote Trichet entendre l'injonction d'Ulysse : « Pilote, écarte la nef en dehors de cette vapeur et de ces vagues [remous annonciateurs des faillites] ; va friser le promontoire [de l'inflation] de peur que, à ton insu, la nef ne se lance là-bas et que tu ne nous jettes dans le malheur. »

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a écrit le 11/04/2011 à 4:42 :
Comment peut-il théoriser sur un pret BCE réel négatif. Cette position engendrerait des bulles financières immobilières et boursières à moyen terme explosives et ferait sauter le système financier déjà fragile. Reste que l'inflation est un moindre mal du fait effectivement de la baisse relative du capital emprunté à terme. Mais quid de la hausse des dépenses publiques à volume constant et donc en hausse liée à l'inflation ? La culture c'est une chose, la navigation une autre et tout marin sait que le danger est partout. Il n'y a donc pas 2 choix comme le laisse entendre M. BROSSARD dont la position semble plutôt favorable à la spéculation par l'emprunt (effet levier) que par le paiement comptant. La solution passe par une hausse du pouvoir d'achat des salariés, une exonération de l'impôt sur les sociétés sur les bénéfices réinvestis dans l'actif corporel (matériels, mobiliers...) et de la recherche/développement.
a écrit le 10/04/2011 à 17:59 :
"Pour hâter le désendettement, ces taux d'intérêt réels devraient même devenir négatifs" Sauf qu'avec les taux bas, tout le monde s'endettent plus que de raison. On l'a vu avec l'immobilier. Les taux bas viennent gonfler les actifs dont l'immobilier.
a écrit le 10/04/2011 à 13:55 :
analyse interessante mais trichet a pour unique mandat de reduire l'inflation, sinon il est viré. Cette mission est inflexible, et c'est son unique credo.
il ne veut pas perdre sa place si bien payée avec ses avantages: il s'en fout des gens des europeens. Je le comprends : les thunes, et la belle vie avant tout. il s'en fout si les etats tombent en faillite, il lui suffira de partir en vacances dans les iles avec un beau pactole.
a écrit le 10/04/2011 à 12:07 :
Naviguer : est -ce le role d'un Etat de naviguer ?Mais , les dettes grandissent trop aussi , malgré les économies des Français , il va bien falloir passer à une division par 10 de la valeur de l'euro pour que nous puissions artificiellement les diminuer ...La vie va devenir belle !Les grosses fortunes pourront tout avoir pour une bouchée de pain car ,nous ,nous n'aurons plus rien ...

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