Dette grecque : un an pour rien ?

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L'Europe s'est mobilisée depuis avril 2010 pour résoudre la crise grecque. En vain. Afin déviter une crise bancaire, après le choc Lehman Brothers, ses responsables ont refusé la restructuration de sa dette, et choisi de laisser du temps à Athènes. Mais n'ont-ils pas ainsi masqué, voire nié, la gravité de la situation ?

Le 23 avril 2010, la Grèce se résignait à demander l'aide de l'Europe et du Fonds monétaire international (FMI). Depuis novembre 2009, les marchés se méfiaient, avec raison, de la réalité de ses comptes publics, et exigeaient des rendements de plus en plus élevés pour financer l'État grec, jusqu'à 8,8 % pour une obligation à 10 ans. Un an plus tard, malgré les 110 milliards d'euros de prêts accordés par l'Union européenne et le FMI, malgré les efforts spectaculaires de réduction de son déficit budgétaire, la défiance des marchés s'est encore accrue : c'est désormais un rendement de 14,7 % à 10 ans qu'ils exigent, et même de 21,8 % à 2 ans ! En clair, ils jugent inévitable, et même quasi imminente, une restructuration de sa dette souveraine pour un tiers de sa valeur. Alors, tout ça pour rien ?

Pourquoi une mobilisation d'une ampleur sans égale a-t-elle eu si peu d'effet ? Le problème vient-il de ce que son appartenance à la zone euro a privé la Grèce de l'arme de la dévaluation, de même que l'intégration dans une zone financière partiellement achevée la privait de l'arme de la restructuration de sa dette ? De fait, Athènes n'a pu recourir, comme le Brésil ou l'Argentine il y a dix ans, à la double purge de la dévaluation et de la restructuration, qui reste dans les annales comme la méthode la plus rapide pour réduire son stock de dettes publiques en évitant de plonger le pays dans la récession. Engagée dans une zone monétaire, elle a, comme ses autres membres, perdu sa liberté d'action, et dû se contenter de l'aide de ses partenaires.

Dès lors, le mécanisme européen de solidarité aurait-il été insuffisant, tant par son ampleur - sa capacité initiale réelle de prêt, de 250 à 350 milliards selon les estimations, ne permettrait pas de faire face à une demande d'aide de l'Espagne, après celle de la Grèce, de l'Irlande et du Portugal - que par son modus operandi, comme le défend Cyril Regnat, chez Natixis ? Selon lui, le fonds aurait dû pouvoir acheter des obligations souveraines sur le marché secondaire, comme le font la Fed et la Banque d'Angleterre, pour empêcher les rendements de monter et ainsi couper court aux effets de contagion, via les marchés, sur les autres pays fragiles. « Chaque crise a été gérée comme un cas isolé, ignorant le fonctionnement des marchés financiers qui donnent à ces crises un caractère systémique », confirme Jacques Cailloux, économiste chez RBS.

Alors, l'échec du sauvetage grec tient-il aux contraintes de l'euro ou à la mauvaise gestion de la crise ? « La crise a été très mal gérée par les responsables politiques européens », dit Richard Portes, économiste à la London Business School. « Dès le début, il était évident que la Grèce ne pourrait faire face au remboursement de ses dettes, dont le stock, de 153 % de son PIB, était beaucoup trop important par rapport à la capacité de son économie à les rembourser. »

De fait, ni l'Europe ni le FMI ne voulaient admettre que la Grèce n'était pas face à une simple crise de liquidité, passagère et soluble par une aide ponctuelle, mais bien face à une crise de solvabilité dans laquelle chacun, prenant acte de l'impossibilité pour le débiteur d'honorer ses engagements, accepte de perdre une partie de ses créances. Terrifiés par le souvenir de la faillite de Lehman, les responsables européens ont tout fait pour éviter que cette crise ne se transforme en nouvelle crise bancaire : en refusant la restructuration, voire le rééchelonnement des dettes grecques, ils ont volontairement privilégié les banques au détriment des contribuables grecs, mais aussi européens. « Une restructuration des 288 milliards d'euros de dettes grecques aurait eu un effet domino effroyable sur le bilan des banques, sur la capacité de la Grèce à revenir ultérieurement sur les marchés, sans oublier que ces derniers auraient très vite spéculé sur le nouveau maillon faible de la zone euro », explique Cyril Regnat.

Les Européens ont parié que, avec le temps et la rigueur drastique d'Athènes, les marchés reprendraient vite confiance dans ses finances publiques. Ce pari n'a pas pris. Les marchés ne croient pas au calendrier du redressement, en trois ans, des comptes publics. Mais leur myopie n'explique pas tout. « Si la confiance n'est pas revenue, dit l'économiste Antoine Brunet, en accord avec Richard Portes, c'est parce que le mécanisme européen de solidarité a consisté à dissimuler la gravité de la situation. Non seulement ces dettes ne sont pas remboursables car la Grèce n'est structurellement pas solvable, mais, plus fondamentalement, l'accumulation de ces dettes publiques vient de ce que la Grèce, comme le Portugal, qui creuse son déficit commercial depuis cinquante ans, a systématiquement utilisé la dépense publique pour éviter de tomber en récession. Or ce modèle, utilisé par tous les pays européens qui creusent leur déficit commercial, dont la France, n'est plus tenable. Ce que l'on appelle la crise, dit-il, n'est qu'une opération vérité, par touches successives, du caractère insoutenable de notre endettement collectif. » Voilà pourquoi, depuis un an, avons-nous l'étrange sentiment d'être en crise permanente.

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