1830-2012 : les leçons de l'histoire grecque

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La Grèce d'aujourd'hui n'est pas le produit de l'histoire antique à laquelle se réfèrent trop souvent les observateurs. Ce sont bien plutôt les deux siècles qui ont suivi l'indépendance qui sont à l'origine de la crise actuelle. Une histoire qui met à mal les certitudes européennes et en relief les responsabilités des grandes puissances.

Depuis qu'en octobre 2009 la Grèce est engluée dans une crise de la dette qui menace d'emporter l'Europe entière, la référence à l'antiquité est le passage obligé pour les journalistes et les experts. L'art hellénistique, le Parthénon, Homère, Périclès ou encore les expressions antiques, du « tombeau des Danaïdes » à la « tragédie grecque », sont florès. Mais ce vernis culturel cache en réalité l'ignorance sinon la négation de l'histoire contemporaine de la Grèce.
Tout se passe comme si les européens en étaient restés à cette idée qui avait poussé lord Byron dans les années 1820 à combattre pour la liberté de la Grèce : une fois le joug turc secoué, les Grecs redeviendraient dignes de leur antiquité. Ce romantisme nostalgique hante encore le monde occidental qui se demande comment le pays « qui a inventé la démocratie » peut aujourd'hui être gangrené par la corruption ? Comment la « patrie de Platon et de Périclès » peut-elle avoir un État qui fonctionne si mal ? Comment les « compatriotes de Socrate » peuvent-ils être si « déraisonnables » ?
Il y a deux réponses. Celle du mépris, qui caractérisait l'attitude des voyageurs occidentaux du XIXe siècle, effarés de découvrir un pays si éloigné de leurs références antiques. Aujourd'hui, c'est celle d'une certaine presse allemande. L'autre réponse est celle de la « conversion » forcée. Puisque les Grecs sont à l'origine de la civilisation européenne, ils doivent nécessairement s'intégrer au projet européen.
Lorsque la Commission a, en 1975, déconseillé pour des raisons économiques l'adhésion de la Grèce à la CEE, Valéry Giscard d'Estaing, alors président de la République française, a repoussé l'objection : « On ne claque pas la porte de l'Europe au nez de Platon. » Le fameux mémorandum et la coûteuse politique de « sauvetage » menée depuis 2010 s'inscrivent dans ce cadre. Pour Berlin et Bruxelles, la cure d'austérité vise à faire revenir les Grecs à l'Europe. Donc à eux-mêmes. « L'héritage antique a été pour la Grèce un atout et une malédiction », note l'historien britannique Richard Clogg. Ainsi le choix d'Athènes comme capitale en 1834, alors que l'antique cité n'était qu'un village de 4 000 âmes. Otton, le jeune roi bavarois que l'Europe donna au pays, le fit par référence antique. L'aménagement de cette capitale, qui devait être ornée de bâtiments néo-classiques, coûta cher au budget national. Mais, le plus grave fut sans doute d'adopter en 1833 la Katharévousa, la « langue pure », comme langue officielle. Une langue inspirée du grec ancien, incompréhensible du peuple, qui garda son statut officiel jusqu'à 1976. Il faut donc en finir avec cet aveuglement romantique, car l'antiquité influence peu la réalité hellénique contemporaine. Voici donc quelques questions brûlantes portées à la lumière de l'histoire des deux derniers siècles, qui éclairent la responsabilité ancienne de l'Europe dans la crise actuelle.

Un roi bavarois pour construire l'état Grec

La Grèce n'a pas d'état. Ce constat martelé durant cette crise est souvent suivi de la volonté « d'aider le pays à construire un état moderne ». Or, l'Europe s'est déjà livrée à cette « aide » dès les premières heures de l'indépendance. En mai 1827, le premier président grec, Ioannis Capodistria, ancien conseiller du tsar, veut doter le pays d'une structure administrative digne d'un état moderne. Cinq ans plus tard, le roi bavarois Otton et ses fonctionnaires allemands sont chargés par les grandes puissances de poursuivre cette ?uvre.
Mais la Grèce n'était pas prête. Sous les Ottomans, l'Etat était pratiquement absent de la vie des communautés villageoises, qui s'organisaient autour des popes ou d'un « patron » faisant le lien avec les autorités turques. Le greffon de l'état occidental ne prendra donc pas. « Capodistria a ruiné la Grèce en la faisant immédiatement franque [« occidentale »] ; il aurait dû commencer par la faire trois fois franque et sept fois turque ; puis moitié-moitié ; puis plus tard entièrement franque », analysait dès 1836 Théodoros Kolokotronis, un des chefs de la lutte pour l'indépendance. Cette méfiance envers l'Etat explique la réticence à payer des impôts, renforcée par le fait qu'il est devenu un enjeu des relations de patronage issues des temps ottomans. Ses revenus ont servi à remercier les « clients » des gouvernants par la création d'emplois publics de toute façon inutiles. L'état s'est hypertrophié à chaque gouvernement et à chaque tentative de « modernisation ». Et les excès du Pasok et de la Nouvelle démocratie des années 1980 et 1990 n'en sont qu'un épisode. La responsabilité de l'Occident est encore plus évidente lors des événements de la résistance. L'EAM, l'organisation de résistance de gauche, dominée par les communistes, a en effet mis en place dans les zones libérées des structures étatiques avec la participation des habitants eux-mêmes. Joëlle Fontaine, auteur d'un livre récent sur les origines de la guerre civile (De la Résistance à la Guerre Civile en Grèce, éditions La Fabrique), montre que cette « Grèce libre », s'appuyant souvent sur des notables locaux, s'est organisée autour d'assemblées générales et a permis de créer des institutions de justice, d'éducation et de santé très efficaces dans des conditions difficiles. L'EAM reprendra ces expériences dans son programme de Laocratia (« pouvoir populaire ») à la libération. Un programme, souligne Joëlle Fontaine « qui n'était pas de type soviétique ». Admiratif, Chris Woodhouse, un proche de Churchill peu suspect de communisme, constata : « Une vie collective s'est organisée alors à la place de l'individualisme traditionnel du paysan grec. L'EAM ouvrait la voie à quelque chose que les gouvernements du pays avaient négligé : un État organisé dans les montagnes grecques. » Mais la peur des « rouges » conduit les Britanniques, puis les américains, à détruire dans le sang de la guerre civile cette tentative, et à s'appuyer sur la vieille structure étatique corrompue. Celle qui est à la source des maux présents de la Grèce.

Cet état si gourmand et corrompu a en fait été nourri au sein de la dette extérieure dès sa naissance. en 1832, la France, le Royaume-Uni et la Russie ont offert pour leur reconnaissance de l'indépendance grecque un cadeau empoisonné : un emprunt de 60 millions de francs­-or. Le régime du roi bavarois imposé par l'Europe a alors dépensé sans compter pour créer son « Etat moderne », dépendant de la générosité des prêteurs étrangers. Sans administration efficace, l'Etat a eu recours aux emprunts étrangers, et, pour se faire aimer du peuple, au nationalisme à travers la « grande idée » de reconquête de Constantinople, au prix de dépenses militaires considérables. La Grande catastrophe de 1922, la défaite cuisante contre les Turcs et ses conséquences, l'arrivée massive de population grecque d'Asie mineure a également alimentée cette dette. Et là aussi, la responsabilité des Occidentaux, qui ont laissé faire après avoir encouragé le nationalisme grec est indéniable.

Déjà deux faillites, en 1893 et en 1933

Toutes les politiques de modernisation, menées tant par le premier ministre Charilaos Trikoupis, dans les années 1880, que par Eleftherios Venizelos dans les années 1910­-1920, ont été payées à crédit. Mais au moindre choc externe, ces montagnes de dettes s'effondraient, effaçant souvent les effets bénéfiques des politiques menées. La Grèce connut ainsi deux faillites officielles retentissantes en 1893, après une crise de surproduction du raisin sec, et 1933 dans la grande crise mondiale. C'est ce phénomène qui semble aujourd'hui se reproduire.
Pour les grandes puissances occidentales, ce système était avantageux : il permettait de contrôler ce pays stratégiquement important et de réaliser parfois des gains importants. Après la faillite de 1893 et la guerre perdue contre la Turquie en 1897, une commission internationale regroupant les six puissances européennes fut créée. Elle récolta une partie des recettes de l'état déjà exsangue, notamment les plus juteuses : les droits sur le tabac et ceux sur le port du Pirée, pour payer les créanciers. À la fin de l'année 1945, les Britanniques accorderont de même un emprunt au gouvernement grec moyennant la tutelle de son budget. Une tutelle qui conduisit en partie à faire éclater quelques mois plus tard la guerre civile. On comprend pourquoi l'idée d'une austérité dictée de l'extérieur passe mal dans l'opinion hellénique.

L'Impossible union nationale

Au lendemain des élections du 6 mai, l'Europe et le monde se sont étonnés de l'incapacité des politiques grecs à s'unir devant le danger. Mais la Grèce n'a pas de tradition d'unité nationale. Sa vie politique est clivée en deux camps. Avec la naissance du parlementarisme, dans la seconde moitié du XIXe siècle, s'opère la coupure entre deux grands partis dominants, les « modernisateurs » de Trikoupis et les conservateurs de Deliyannis. Ce dernier résuma son programme par : « Je suis opposé à tout ce à quoi est favorable Trikoupis. » pour les partis, le contrôle de l'état signifiait l'accès aux richesses. au début du XXe siècle, la division fut encore plus large entre les libéraux pro­britanniques partisans de Venizelos et les monarchistes pro­allemands. en 1915, le renvoi de Venizelos par le roi entraîna le « grand schisme national ». Pendant vingt ans, les deux camps se succédèrent au pouvoir, réglant leurs comptes par une série de vendettas sanglantes et de coups d'Etat. Dans les années 1940, c'est l'opposition au sein de la résistance entre l'EAM et les forces soutenues par les Britanniques qui divisa le pays. Là encore, le jeu des grandes puissances, notamment du Royaume-Uni, empêcha la constitution de gouvernements d'union nationale. Le 3 décembre 1944, la troupe tira sur les manifestants de l'EAM, en tuant une vingtaine de personnes place Syntagma.

Ce « dimanche sanglant » provoqua la guerre civile, qui ravagea le pays de 1946 à 1949. Les divisions qui en résultèrent restent encore vives aujourd'hui. Même si, après la chute des colonels, en 1974, la vie politique s'organisa autour de l'opposition a priori aussi irréconciliable entre le Pasok et la Nouvelle démocratie. Le discours d'union nationale est donc plutôt l'apanage des régimes issus de coups d'Etat fomentés pour sortir d'impasses politiques comme en 1936 et en 1967. Et toujours avec la passivité, sinon la complicité, des grandes puissances. « Le passé pèse lourdement sur la Grèce », a martelé Richard Clogg. Ce pays a profondément souffert de l'idée qu'on se faisait de lui : un berceau de la modernité qui devait naturellement revenir « à la civilisation ». Une idée qui l'a reléguée au statut d'une semi­-colonie jusqu'en 1974. Aujourd'hui, les Grecs rejettent ce schéma romantique qui domine en Europe... pour enfin construire leur propre histoire.

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Commentaires
a écrit le 16/06/2012 à 13:22 :
Oui, remarquable article à envoyer aux amis grecs.
Ceux de Bruxelles & autres Merkel devraient en prendre connaissance.
a écrit le 16/06/2012 à 11:30 :
Merci beaucoup pour cet article passionnant.
a écrit le 14/06/2012 à 19:37 :
Excellent résumé de l'histoire de la Grèce et de son peuple si courageux et si fier. Savez vous que 10% de la population de ce petit pays a disparu durant la guerre civile, entre 1946 et 1949. Peu de gens connaissent la réalité de l'âme grecque. Un pays qui ne se résume pas à aux plages de Mykonos. Efkaristo poli. Yassou z a toi l'auteur!.

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