Pourquoi la Corée du Sud bâtit une nouvelle capitale dont personne ne veut

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En 2007, le conservateur Lee Myung-bak est élu à la tête de l'Etat, au terme d'une campagne où il a mis en veilleuse son opposition initiale au projet pour s'assurer le vote des électeurs de la région d'accueil de la nouvelle ville. /Copyright AFP
En 2007, le conservateur Lee Myung-bak est élu à la tête de l'Etat, au terme d'une campagne où il a mis en veilleuse son opposition initiale au projet pour s'assurer le vote des électeurs de la région d'accueil de la nouvelle ville. /Copyright AFP
La Corée du Sud inaugure le 1er juillet sa nouvelle capitale administrative, à Sejong. Un déménagement très controversé, alors que la capitale économique et politique, Séoul, est en train de devenir une « plaque tournante » en Asie du Nord-est.

A contrec?ur, les fonctionnaires sud-coréens préparent leurs valises. En septembre, le Premier Ministre et cinq autres ministères et organismes publiques s'installeront à Sejong, la nouvelle capitale administrative de la quatrième économie d'Asie. « La ville heureuse » - son surnom officiel - se situe à 120 kilomètres et à trois heures de voiture au sud de Séoul. Construite au milieu d'une vaste plaine autrefois couverte de rizières, Sejong est encore un chantier monumental. Seul un grand complexe d'appartements est déjà construit, surplombant un paysage poussiéreux de grues et de pelleteuses.

500.000 habitants d'ici 2030

En 2013, la ville nouvelle comptera 36 ministères et agences publiques. L'Etat entend aussi attirer entreprises et universités pour faire de Sejong « un centre de recherche, d'éducation, et de nouvelles technologies ». L'objectif est ambitieux : 500.000 habitants d'ici 2030.

Problème : personne ne se presse aux portes de la ville heureuse. « La plupart de mes collègues laisseront leur famille à Séoul et rentreront tous les week-ends », témoigne M. Moon, fonctionnaire, dont le ministère déménage l'année prochaine. « Les ventes d'appartements à Sejong sont très mauvaises », confirme David-Pierre Jalicon, président de la Chambre de Commerce française en Corée, et président-fondateur de DPJ & Partners, un cabinet d'architecture basé à Séoul. « Sejong est un projet dont les milieux d'affaires et les milieux influents ne voulaient pas. Pour les entreprises, notamment tertiaires, aller là-bas, c'est prendre le risque de l'isolement. C'est à Séoul que tout se passe. » Séoul domine en effet une région urbaine de 25 millions d'habitants - grande banlieue incluse - et concentre la moitié de la population, 90% des sièges sociaux des "jaebols" (les conglomérats), et les meilleures universités.

Séoul et le désert coréen

Comment la Corée a-t-elle ainsi pu se lancer dans un déménagement aussi risqué et controversé, alors que même son président, Lee Myung-bak, l'ancien maire de Séoul, était un opposant farouche au projet ? Et que son ancien Premier ministre, Chung Un-chan, en a contesté l'efficacité « du point de vue d'un économiste » ? L'idée d'un déplacement de la capitale est ancienne : elle remonte aux années 1970, alors que la Corée du Sud entame une mue industrielle spectaculaire qui transforme un pays alors sous-développé en la 15e puissance économique mondiale.

Séoul absorbe alors la majeure partie de la formidable croissance économique et démographique du pays. Pour rééquilibrer le développement du territoire, le gouvernement amorce un mouvement de déconcentration vers le sud. L'objectif était aussi stratégique : Séoul ne se situe qu'à une trentaine de kilomètres de la frontière avec la Corée du Nord, à portée d'artillerie de l'ennemi communiste. Avant d'être élu président en 2002, le réformateur Roh Moo-hyun promet un déplacement complet de la capitale - sur le modèle de Brasilia - dans le but de réduire les inégalités Séoul-province. Le projet, très décrié, est annulé par la Cour constitutionnelle, qui maintient que Séoul est l'unique capitale de la Corée, Nord inclus.

Le plan est alors revu à la baisse : seules les administrations déménageront, le Parlement et la Présidence restent. En 2007, le conservateur Lee Myung-bak est élu à la tête de l'Etat, au terme d'une campagne où il a mis en veilleuse son opposition initiale au projet pour s'assurer le vote des électeurs de la région d'accueil de la nouvelle ville. Il propose à la place de construire « une ville de business »... mais doit reculer face à l'opposition d'une fraction dissidente de son propre parti. La Corée du Sud aura bien sa nouvelle capitale administrative. Elle est baptisée Sejong, du nom d'un roi du XVe siècle qui a inventé l'alphabet coréen. 15 milliards et demi d'euros de fonds publics y seront investis.

Construction de deux nouvelles villes au bord de la mer

Paradoxe : l'administration Lee Myung-bak a démarré en parallèle la construction de deux villes nouvelles le long de la mer Jaune : Songdo et Saemangeum. Plus proches de Séoul, elles sont en outre tournées vers la Chine, premier partenaire commercial de la Corée du Sud. « Ces grands projets de construction doivent être considérés à l'échelle de l'Asie du Nord-est », explique Valérie Gelézeau, géographe, directrice du centre de recherches sur la Corée à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et auteure d'un récent Atlas Séoul. « Songdo et Saemanguem s'inscrivent dans une politique volontariste de l'Etat, qui cherche à transformer la Corée en plaque tournante à la fois logistique et financière en Asie du Nord-est. Elles bénéficient de la croissance chinoise. Mais la réalisation du projet de Sejong est beaucoup plus incertaine... »

Une opinion certainement partagée par Samsung : le géant coréen de l'électronique a choisi Saemangeum pour y implanter sa future usine de panneaux solaires et d'éoliennes. Quant à son complexe biomédical, il sera installé à Songdo. « L'administration actuelle considère que pour être compétitif par rapport aux autres mégapoles asiatiques, telles que Shanghai, Pékin, Hong-Kong ou Singapour, il faut bâtir une « ville-monde », renchérit David-Pierre Jalicon. On assiste donc à un mouvement de recentralisation autour de Séoul. Sejong se retrouve affaiblie. » Mais le gouvernement ne peut plus faire machine arrière. En septembre, la nouvelle capitale administrative accueillera ses premiers fonctionnaires.

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Commentaires
a écrit le 21/02/2018 à 23:11 :
J sui artistes musiciens
a écrit le 21/02/2018 à 23:09 :
J sui artistes musiciens

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