Pourquoi Bruxelles et Budapest jouent un jeu dangereux

 |   |  1352  mots
Le premier ministre hongrois Viktor Orban veut convertir les prêts en devises quel qu'en soit le coût pour les banques.
Le premier ministre hongrois Viktor Orban veut convertir les prêts en devises quel qu'en soit le coût pour les banques. (Crédits : © 2010 Thomson Reuters)
Bruxelles a menacé de ramener la Hongrie sous surveillance budgétaire. Budapest réplique par une accélération dangereuse de son projet de conversion des prêts en devises.

Une fois n'est pas coutume, Viktor Orban, le très contesté premier ministre hongrois, tente de s'attirer les bonnes grâces de Bruxelles. Fin juin, la Commission avait prévenu qu'elle pouvait placer à nouveau la Hongrie  sous surveillance budgétaire si le pays ne parvenait pas à maintenir son déficit public sous la barre des 3% du PIB comme il s'y est engagé (il prévoit 2,9 % cette année). La Commission s'était également émue de la persistance d'une dette publique élevée (83,4 % du PIB environ).

Coupe dans les dépenses

La menace a porté puisque la semaine dernière, le ministre des Finances hongrois Mihaly Varga a annoncé des coupes budgétaires de près de 110 milliards de forints, soit environ 360 millions d'euros. S'il a promis de ne pas toucher aux dépenses sociales, le ministre n'a pas caché que le gouvernement magyar « fera tout ce qui est nécessaire pour ne pas retourner dans la procédure de déficit excessif. » La crainte de Budapest est évidemment de se voir couper l'accès à certains fonds européens, alors que l'UE est le premier investisseur dans le pays.

Une croissance certes élevée...

Ce plan de rigueur qui représente 0,3 % du PIB national est la preuve de la situation très difficile dans laquelle se trouve Viktor Orban. Après avoir mené une réduction rapide du déficit public en 2012 par une violente austérité budgétaire et des taxes sur les activités dominées par les entreprises étrangères, il avait mené - avec l'aide d'une banque centrale dont il a pris le contrôle - une politique plus favorable à l'activité, notamment par la baisse des taux, un fonds de financement des PME et des baisses d'impôts. Avec un certain succès. Au premier trimestre 2014, le PIB hongrois a crû de 1,1 % (contre, rappelons-le 0,2 % en zone euro et 0,8 % en Allemagne). Sur l'ensemble de l'année, la Commission européenne prévoit 2,3 % de croissance.

... mais insuffisante !

Pourtant, cette croissance n'est pas suffisante. L'introduction en 2010 d'un taux unique sur l'impôt sur le revenu et la fin de quelques taxes sectorielles ont pesé sur un budget jusqu'ici assez expansionniste en matière de dépenses. Le déficit hongrois frôle donc toujours les 3 % du PIB. Du coup, pour faire baisser la dette comme l'exige Bruxelles il faudrait une croissance bien plus importante encore. Pire même, malgré la croissance de 1,1 % au premier trimestre, la Hongrie a connu la deuxième plus forte hausse du ratio de dette publique sur PIB de l'Union européenne durant la même période (+ 5 points de PIB). Or, à Bruxelles, on n'a pas oublié les humiliations infligées par Viktor Orban qui, en 2011, a refusé les injonctions de la Commission et du FMI et qui, un peu plus tard, est parvenu à imposer son changement de règles sur la nomination du gouverneur de la banque centrale. La Commission ne manquera donc aucune occasion de blâmer la Hongrie.

La conversion inévitable des prêts en devises

Sauf que cette stratégie pourrait se retourner contre l'Europe. Le plan d'économies annoncé le 16 juillet n'est que l'arbre qui cache la forêt. La grande affaire de la Hongrie, ce sont les prêts en devises accordés durant les années 2000 par les banques étrangères aux ménages hongrois pour leur faire bénéficier de taux avantageux. Budapest veut depuis longtemps les redénominer en forints. En décembre 2013, la plus haute juridiction hongroise avait validé ces prêts. Mais Viktor Orban ne s'en était pas avoué vaincu pour autant. Le 4 juillet, il a fait adopter par le parlement une loi qui ouvre la voie à la conversion de ces prêts en forints à la charge des banques, avec effet rétroactif sur les anciens bénéfices ! En début de semaine, Mihaly Varga a indiqué qu'il envisageait de faire passer avant la fin de l'année une loi de conversion des prêts qui pourrait entrer en vigueur en 2015.

Pourquoi Budapest veut convertir rapidement ces prêts

L'affaire est très importante pour la Hongrie. D'abord parce que ces prêts qui représentent plus de la moitié des prêts aux ménages du pays pèsent sur la consommation et réduisent l'impact de la politique expansionniste du gouvernement et de la banque centrale. En convertissant les prêts en forints, et en accordant des dédommagements aux ménages, le gouvernement espère accélérer la croissance de la consommation et donc les rentrées fiscales favorisées par une TVA qui a été relevé en 2012 à un niveau élevé (27 %). 

Ensuite, parce que ces prêts en devises obligent le pays à limiter la baisse du forint qui entraîne mécaniquement un renchérissement des remboursements pour les ménages. La baisse du forint a contraint la banque nationale de Hongrie mardi à annoncer que sa nouvelle baisse des taux de 0,2 point à 2,1 % était la dernière jusqu'à fin 2015. Le forint est immédiatement remonté. Mais Viktor Orban a besoin de plus de marge de manœuvre pour sa politique expansionniste. Pour soutenir la croissance, il lui faut pouvoir faire marcher davantage la planche à billets, notamment par le fonds de soutien aux PME mis en place par la banque centrale. L'idée pourrait être alors de compenser par cette procédure l'effet négatif de la loi sur les prêts bancaires. Il peut se le permettre compte tenu de l'inflation faible (autour de 1 %), mais il ne peut pas en raison du risque sur le marché des changes. Voilà pourquoi la pression de Bruxelles va forcer Budapest à presser le pas sur la conversion des prêts.

Conversion douloureuse pour les banques

Or, cette conversion des prêts s'annonce très douloureuse pour les banques européennes, particulièrement pour les banques autrichiennes. Viktor Orban est bien décidé à faire payer aux banques le coût de sa politique. La loi adoptée le 4 juillet est très dure puisqu'elle contraint les banques à rembourser les gains réalisés sur les prêts en devises au cours des dix dernières années ! La facture est encore incertaine, mais elle pourrait s'élever pour l'ensemble du secteur à près de 3 milliards d'euros !

Désastre pour les banques autrichiennes

Pour les banques autrichiennes, cette loi est un désastre. Erste Bank et Raiffeisen Bank International (RBI) sont très présentes en Hongrie et la plupart de leurs prêts sont en devises. Or, la décision hongroise tombe très mal. Les banques autrichiennes sont, en effet, également très exposé au risque russe et ukrainien, où elles vont subir de sévères pertes. La mauvaise santé des économies balkaniques ne les aide pas davantage et la Banque centrale autrichienne a mis en garde en juin contre l'exposition du secteur à l'ensemble de l'Europe émergente. D'autant que la liquidation un peu brouillonne de Hypo Alpe Adria (HAA) par le gouvernement fédéral autrichien a conduit à une réévaluation de la garantie implicite de l'Etat sur le secteur bancaire puisque Vienne a décidé que les créanciers de HAA, même ceux bénéficiant d'une garantie publique, devront accepter des pertes. Les agences de notation avaient alors revus à la baisse leurs opinions sur le secteur bancaire autrichien.

Contexte difficile à Vienne

D'ores et déjà, Erste Bank a annoncé des pertes de 1,4 à 1,6 milliards d'euros cette année en raison de provisions de 2,4 milliards d'euros suite au vote de la loi hongroise. Pour le moment, il n'y a pas encore de panique, mais le sentiment que le secteur bancaire autrichien est un maillon faible. Or, ce secteur a une taille démesurée par rapport à l'économie autrichienne. Pour liquider HAA - qui n'était pas une banque systémique - Vienne a déjà dû débourser pas loin de 10 milliards d'euros. Son ratio d'endettement devrait remonter cette année. Autrement dit : l'Autriche ne pourra sans doute pas supporter le coût d'une crise bancaire venue de Hongrie. Le jeu que jouent Budapest et Bruxelles est décidément bien dangereux...

 

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 29/07/2014 à 4:26 :
Pourquoi écrivez-vous "le très contesté premier ministre hongrois"? Je vous rappelle qu'il a ete reélu. Il s'agit, encore une fois, d'un commentaire totalement non-objectif sur M. Orban. Je ne sais pas pourquoi il s'attire les foudres de la presse et notamment de La Tribune, alors qu'il tente avec succès de redresser son pays qui était en situation de faillite a son arrivée au pouvoir en 2010 aussi bien du point de vue de l'Etat que des ménages.
a écrit le 25/07/2014 à 0:19 :
Le fait d'être hors euro (et de bénéficier en plus des aides de l'Europe) n'est donc pas profitable comme le disent à tort le FN et Marine le Pen.
Réponse de le 25/07/2014 à 7:48 :
Quelle analyse...la conclusion devait etre ecrite...avant le raisonnement...
a écrit le 24/07/2014 à 21:00 :
3 milliards d euros feraient trembler l autriche, vous faites dans le sensationnel maintenant? Car personellement je n en crois pas un mot.
a écrit le 24/07/2014 à 15:38 :
C'est un virtuose ce politique. C'est très fort. A l'échelle du poids économique au sein de l'UE, c'est une magnifique gifle je trouve.
On rentre encore un peu plus dans les tours de passe passe.
Nous aussi, nous sommes très forts à ce jeu.
Que le Monopoly continue !
a écrit le 24/07/2014 à 14:07 :
Coquilles :
"ces prêts qui représente plus de la moitié" représentent
"et réduise l'impact" réduisent
a écrit le 24/07/2014 à 13:49 :
On pousse a la décentralisation des décisions au niveau des nations pendant l'UE la centralise...! A votre avis pourquoi?
Réponse de le 24/07/2014 à 17:25 :
Dévitaliser les États-Nations.

J'ai juste ?

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :