Un peu de poésie

Acheter. Vendre. En hausse. En baisse. Profit warning (très à la mode, ces derniers temps). Et que dire de l'abominable « Ebitda » ? (Pour ceux auxquels cette horreur aurait échappé : « Earnings before interest, taxes, depreciation and amortization, » soit, en gros, le résultat brut d'exploitation, et la mesure de la performance financière que privilégient désormais les analystes). Au cœur de la première place financière mondiale, le lyrisme n'est pas vraiment en évidence.La place de barde de Wall Street était donc à prendre. Et c'est une tentation à laquelle Michael Silverstein n'a pas pu résister. Il en est né un recueil de 144 pages qui sort ces jours-ci (« Songs of Wall Street, an anthology of verse for literary investors », Ed. Running Press), et un site internet (www.wallstreetpoet.com) alimenté tous les lundis matin d'une œuvre originale.Si l'auteur s'y moque des « gourous » de Wall Street et de leurs prévisions ternes et insipides, c'est à la manière de T.S. Eliot. Quand il annonce, comme d'autres, l'arrivée de « la prochaine récession », il s'emploie à le faire avec le soutien de William Butler Yeats. Et quand il se demande, le jour où le Nasdaq franchit le cap des 5000 points, si l'on finira bien par se réveiller, il fait appel au talent de William Wordsworth et à son poème « Composed upon Westminster bridge », écrit en 1802 : « Jamais marché n'avait grimpé si haut/ (...) Dotcoms et biotech, toutes ont trouvé acheteur/ Et ce qui hier se vendait haut, se vend aujourd'hui plus haut encore/ (...) Sûrement, nous ne nous réveillerons pas tous un jour de notre sommeil/ Pour découvrir que cette grande arche est bâtie sur du sable ».Mais Michael Silverstein compose aussi ses propres poèmes, et invite les visiteurs de son site à proposer leurs écrits. Parmi les contributions récentes : « Profit, joie éternelle », ou encore « Investissement direct » où il est question de billets verts neufs et scintillants échangés contre... un peu de tendresse.Le barde n'en est pas à son coup d'essai. A 59 ans, il est l'un des rédacteurs en chef de l'agence d'informations financières Bloomberg. Il est l'auteur d'une douzaine d'ouvrages, essentiellement sur l'environnement et l'énergie solaire - « certains pas mal du tout, au moins deux très lisibles, » précise-t-il. Il s'est déjà attaqué au mariage de l'art et de la finance - il fut en d'autres temps le patron de Financial Harmonics, « une compagnie virtuelle qui recourt à la musique pour prévoir le mouvement des marchés ». Ce qui doit être, reconnaissons-le, plus agréable que les équations mathématiques. Mais peut aussi conduire à quelques ennuis. « Je me souviens d'une présentation que nous avions faite devant l'Association des Astrologues Financiers, » raconte-t-il. « A la fin, il se sont précipités vers nous pour nous demander d'investir leur argent. Nous étions effarés. C'était une blague. »Car le barde est facétieux. Si sa biographie fait de lui l'ancien « conseiller éthique de Bill Clinton et Al Gore pendant la campagne présidentielle de 1992, » c'est pour rire. Une licence poétique, en quelque sorte. « Homme de ménage » du secrétaire de la Reine Elisabeth ? Doublure photographique de Clint Eastwood pour une couverture de livre? Là, en revanche, c'est la stricte vérité, assure-t-il.Le barde est forcément farfelu. Quand c'est nécessaire, il entretient un rapport d'artiste, parfois un peu distant, avec la réalité. Peu importe. Pour prétendre convertir Wall Street à la poésie, c'est probablement indispensable.Thierry Arnaud à New York
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