Entretien avec Erkki Liikanen, Commissaire Européen en charge des nouvelles technologies et des entreprises

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Quels ont été, selon vous, jusqu'à présent, les principaux effets positifs d'Internet pour les Européens, particuliers et entreprises ?Erkki Liikanen : L'utilisation des technologies de l'information et de la communication (TIC) et de l'Internet a modifié le potentiel de croissance économique dans l'UE : ces technologies sont devenues une des principales sources de compétitivité grâce à l'augmentation de la productivité et à l'accroissement des revenus. Cela représente la principale force motrice de l'ambitieux plan mis en place il y a deux ans à Lisbonne, qui prévoit que l'UE devienne l'économie basée sur la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde, avant la fin de la décennie. Néanmoins réaliser ce potentiel représente un réel défi. Nous partons d'une position dans laquelle les États Unis, grâce à leur croissance économique dans la seconde moitié de la dernière décennie basée sur les gains de productivité dus aux TIC, ont laissé l'UE derrière eux avec un PIB par tête actuellement inférieur aux deux tiers du leur. Les PME ont clairement profité de l'ouverture globale offerte par l'Internet. Cependant, de nouveau, nous savons que pour atteindre les objectifs de Lisbonne, nous devons abattre les barrières qui ralentissent l'utilisation plus complète de l'Internet par les PME, barrières qui sont liées aux inquiétudes au sujet de la sécurité et des connexions à faible débit, ainsi qu'à l'opinion très répandue qui veut que de nombreux services et marchandises ne sont pas adaptés à la vente en ligne ou que cela "cannibalise" les ventes traditionnelles. Nous ne devons pas seulement considérer l'Internet en termes économiques : il offre un potentiel très réel d'amélioration de la qualité de vie des citoyens qui n'ont pas, aussi bien dans le secteur public que dans le privé, si facilement accès à l'information et aux services "off-line", soit parce qu'ils vivent dans des régions éloignées, soit qu'ils soient handicapés ou malades ou encore qu'ils travaillent à des heures indues. L'éducation, la santé et les achats sont des domaines qui viennent à l'esprit immédiatement, mais ils ne sont probablement pas les seuls. Nous devons regarder tous plus loin pour voir comment l'industrie et les administrations publiques vont relever le défi des opportunités présentées par le commerce électronique mobile (m-commerce) et le commerce réalisé par l'intermédiaire de la télévision (t-commerce). Comment expliquez vous les écarts actuels d'utilisation du Net (particuliers et entreprises) entre le Nord et le Sud de l'Europe, sachant que ces différences sont moindres entre les régions américaines ?Il est certainement vrai qu'il y a quelques différences dans l'utilisation de l'Internet entre les pays du Nord et du Sud de l'Europe, mais je suis réconforté par la récente étude d'Eurostat montrant que, même dans les pays de l'UE dans lesquels l'utilisation des TIC est faible, 84% des PME en utilisent. Cela suggère que l'utilisation des TIC, une des bases de la participation à l'Internet, atteint un point de saturation partout en l'Europe. Il n'y a cependant pas de réponse simple à cette question. Cette étude d'Eurostat montre aussi que les freins à l'utilisation d'Internet différent d'un pays à l'autre, sans rapport clair avec leur appartenance au Nord ou au Sud. Les différences dans l'avancement de la libéralisation des télécommunications et dans les régimes légaux et réglementaires jouent un rôle à cet égard. La Commission a donc récemment remis cette question au premier plan de ses préoccupations. En fin de compte pourtant, alors que les administrations publiques peuvent aider à créer les conditions d'un commerce en ligne, la décision de passer à celui-ci reste une décision économique individuelle : existe-t-il une opportunité lucrative telle qu'un entrepreneur décide d'y consacrer le temps et l'énergie requis pour en profiter ? Les PME étaient au premier rang du cycle d'expansion et d'éclatement de la bulle des entreprises ".com". On a la sensation que beaucoup d'entre elles souffrent maintenant d'une "e-fatigue". Elles ne seront plus attirées que par de solides opportunités économiques basées sur des espoirs réels de profitabilité, soutenus par des technologies saines. Elles ne répondront plus à des messages tels que ceux qui n'apportent que la crainte, c'est à dire un choix trop simple et trop exclusif entre "être (dans le commerce électronique) ou ne pas être" C'est pourquoi je pense que nous devons être modestes dans ce domaine, respecter les buts et les aspirations des patrons de PME - où qu'ils soient en Europe - qui se battent tous les jours pour gagner de l'argent. On ne les convaincra pas, par des faux-semblants, qu'il existe une "potion magique" qui permette de répartir soudainement de manière égale l'utilisation d'Internet à travers l'UE en donnant l'impression que le commerce en ligne est le seul moyen simple de gagner de l'argent. L'accès et l'utilisation d'Internet dans les PMI/PME et TPI/TPE françaises sont très inférieurs à ceux des grandes entreprises. Dans le secteur de la franchise, au niveau des points de vente, l'utilisation d'Internet est faible. Celle du e-commerce est quasi nulle. Est ce, selon vous une situation européenne? L'utilisation d'Internet par les PME/PMI et TPE(Très Petites Entreprises)/TPI (Très Petites Industries) européennes est plus lente que dans les grandes entreprises. Mais nous constatons que les PME/PMI et TPE/TPI s'adaptent progressivement et de manière irréversible à cet outil indispensable. Les données récentes dont nous disposons montrent qu'aujourd'hui plus de 75 % des PME du secteur du commerce et de la distribution ont un accès à Internet. Pour ces petites structures, Internet est d'abord utilisé pour la recherche ou la fourniture d'informations. Quant aux stratégies de commerce électronique proprement dites, qu'il s'agisse d'achat, de vente, de gestion de la logistique ou encore de paiements via Internet, les données sont contrastées d'un secteur à l'autre. Une seule constante néanmoins : tout le monde s'accorde à dire que le volume d'affaire concerné par le commerce "business to business" (B2B) reste de 8 à 10 fois supérieur au volume d'affaire concerné par le "business to consumer" (B2C). L'objectif prioritaire de la Commission dans ce contexte est de faire disparaître tous les obstacles qui freinent le développement du commerce électronique : coûts d'utilisation élevés, sécurité des paiements insuffisante, manque de confiance des consommateurs. Quant au secteur de la franchise en particulier, si l'utilisation d'Internet reste relativement faible au niveau des points de ventes, il ne faut pas sous-estimer le rôle important qu'a joué Internet en tant que support indispensable dans le cadre des stratégies d'internationalisation de ce type de réseau de distribution en Europe.Quelles initiatives la Commission pourrait elle prendre pour accélérer un nécessaire rattrapage ou tout au moins une prise de conscience du retard ?Depuis plusieurs années déjà la Commission s'efforce de promouvoir auprès PME/PME et TPE/TPI les avantages de l'utilisation des nouvelles technologies de l'information et de la communication en général, et d'Internet en particulier. A ce titre, l'initiative eEurope lancée par la Commission en décembre 1999 poursuit l'objectif ambitieux de mettre "L'Europe en ligne" et spécifiquement d'accélérer l'utilisation du commerce électronique par les entreprises européennes, et tout particulièrement par les PME. Dans ce contexte, l'initiative "Go Digital" de la Commission a développé une série d'actions concrètes et diverses qui ont toutes pour objectif d'encourager les PME à passer au numérique. Je citerais également un autre exemple d'initiative prise par la Commission, à savoir la campagne d'information sur le commerce conduite en 2000 dans les 15 pays de l'Union européenne. Une partie importante de cette campagne d'information a été consacrée à la promotion du commerce électronique. Elle a permis à travers de nombreux acteurs et relais comme les chambres de commerce et d'industrie, les organisations professionnelles et les Euro Info Centres, de sensibiliser et de toucher directement plus de 4000 entrepreneurs. Les USA ont dominé Internet sur PC, les Japonais prennent un leadership Internet sur mobile alors que les Européens avaient une forte avance dans le secteur de la téléphonie mobile jusqu'en 2000. Alors que chacun s'accorde à dire que ces secteurs créent beaucoup d'emplois à valeur ajoutée et que le E/M commerce va se développer à tous les niveaux, sur quels marchés Internet l'Europe peut elle encore s'imposer (contenu, logiciels...) ? Au cours des deux dernières années la part de l'Europe de l'Ouest dans le marché mondial des TIC est restée stable autour de 29% et devrait, suivant l'EITO("European Information Technology Observatory") se maintenir à ce niveau en 2002. Ainsi, même si nous ne pouvons pas être trop optimistes pour le futur, nous pouvons jeter un regard en arrière vers le récent bouleversement économique et constater que l'Europe est restée un acteur significatif dans le marché mondial des TIC. Maintenant je pense que nous avons à faire face à un réel défi en Europe pour tirer les bénéfices du commerce mobile. Toutes les prédictions vont dans le sens d'un accroissement massif dans les quelques prochaines années. Dans le passé l'accent a été mis sur la disponibilité des technologies, mais désormais nos politiques doivent être bâties autour des utilisateurs de sorte que ce soit eux qui soient réellement demandeurs de technologie. Ainsi il est clair que les réelles opportunités à venir reposeront sur le contenu, les services et les applications. Heureusement, l'Europe est bien placée dans ces domaines - nous avons une industrie du contenu forte et active qui est tout à fait prête à développer des contenus attractifs et viables commercialement pour le commerce électronique et le commerce mobile. Si cette industrie est encouragée à exploiter le riche héritage culturel et linguistique de l'Europe - et nous pouvons y contribuer par la création d'un environnement légal adapté aux affaires ainsi que d'un cadre pour les télécommunications qui soit neutre du point de vue technologique - je suis sûr que nous pourrons aider l'Europe à figurer au premier rang des services à haute valeur ajoutée dans l'économie numérique. Alors que les orientations de la Commission dans le secteur des nouvelles technologies sont méconnues par les consommateurs et les PMI/PME françaises, comment envisagez vous de mieux faire connaître vos projets et vos réalisations ? Erkki Liikanen : La principale fondation de notre approche a été la campagne de sensibilisation "Passer au numérique" lancée l'année dernière, visant à démontrer aux PME le bénéfice potentiel de l'utilisation de l'Internet et de l'adoption du commerce électronique ainsi qu'à leur fournir une assistance pratique pour le faire (fourniture d'informations, établissement de réseaux de support, action pour éliminer les barrières, etc.) Beaucoup de choses ont été mises en place pour promouvoir cette sensibilisation depuis la première réunion de lancement en avril dernier - comme par exemple la création d'un site et d'une liste de diffusion "Passer au numérique" ainsi qu'une campagne focalisée sur le commerce électronique et les PME lancée par les Centres Euro Info en septembre 2001. Nous savons cependant qu'il y a encore beaucoup à faire - et que les États membres ainsi que les régions en accord avec les représentants des PME et du secteur des TIC seront les mieux placés pour le faire. C'est pourquoi la Commission a apporté son soutien à plus de 70 manifestations à travers l'Europe en 2002, qui font partie des campagnes "Passer au numérique" nationales et régionales. La Commission organise aussi un sommet sur ce thème en mai 2002 pour présenter les résultats déjà obtenus par la campagne, pour les évaluer avec les représentants de la communauté économique et pour déterminer comment les PME pourraient être mieux armées pour faire face aux défis futurs de l'économie numérique.

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