François Fillon, ministre des Affaires sociales, du Travail et de la Solidarité

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L'Observatoire de la Franchise: Le gouvernement a engagé une nouvelle politique économique et sociale. Certains estiment qu'elle ne va pas assez vite, d'autres qu'elle va trop loin... Comment réagissez-vous à ces commentaires?François Fillon : En 10 mois nous avons fait déjà beaucoup de choses... Mon objectif est de promouvoir un équilibre entre l'initiative économique qu'il faut stimuler et la solidarité sociale qu'il faut rénover. J'ajoute que notre action est, en partie, dictée par le rythme du dialogue social que je m'attache à respecter, car je suis convaincu que l'énergie du pays ne se commande pas d'en haut. Il faut responsabiliser les acteurs sociaux. Cela prend du temps, c'est complexe, peu spectaculaire, mais il est à mes yeux très important de créer, pas à pas, les conditions d'une société plus participative, davantage responsabilisée. Si la France a tant de mal à se réformer, c'est parce que, par tradition, tout vient toujours d'en haut. Dès lors, le corps social a tendance à se crisper dans le statu quo plutôt que de dégager par lui même des solutions et des consensus de progrès.Comment définissez vous cette politique? Vous paraît-elle adaptée au ralentissement de la croissance?Notre action obéit à une stratégie de recadrage et de redémarrage qui nous paraît en mesure d'amortir le choc du ralentissement international, mais aussi de mettre la France en situation de bénéficier pleinement du retour de la croissance et de l'emploi. Elle est caractérisée par un soutien à la consommation. Je pense ici à la baisse des prélèvements obligatoires qui doit nous ramener progressivement à la moyenne européenne et à l'harmonisation rapide et par le haut des multi Smics. Cette harmonisation par le haut n'a d'ailleurs pas pour seul objectif de soutenir la consommation... Elle doit aussi permettre - aux yeux des salariés qui ont des revenus modestes - de valoriser le travail par rapport aux revenus de l'assistance. A côté de cette politique de la demande, nous développons une politique favorable à l'initiative. C'est l'esprit de l'assouplissement des 35H, de la baisse des charges, du Contrat Jeunes en Entreprises qui, à ce jour, concerne 50.000 jeunes, et du projet en faveur de l'initiative économique défendu par mon collègue Renaud Dutreil.Cette approche s'inscrit dans le cadre d'une politique budgétaire ordonnée mais non restrictive et est relayée par des réformes plus globales, comme celle des retraites, de la décentralisation ou encore de notre démocratie sociale que nous sommes en train de préparer. Ces réformes ont toutes pour objectif d'adapter notre organisation et nos pratiques. Une table ronde sur l'emploi s'est tenue le mardi 18 mars. La mobilisation que vous recherchez est-elle le signe d'une crise profonde et durable de l'économie française?Je ne crois pas que l'on puisse parler de crise profonde et durable. Nous avons des atouts et j'ai confiance dans le potentiel de la France que nous sommes progressivement en train de réaffûter. Mais il est vrai que notre pays traverse une passe difficile. Chacun connaît le poids de l'environnement international qui bride actuellement, dans tous les pays développés, la croissance et l'emploi. Face à cette situation d'incertitude et de doute, le gouvernement a souhaité cette table ronde pour créer un esprit de mobilisation et de coopération avec les partenaires sociaux. Nous devons croiser nos réflexions et chercher à avancer ensemble.Cet environnement international dont vous parlez ne masque-t-il pas des problèmes typiquement nationaux? En un mot, la conjoncture extérieure est-elle la seule cause de notre décélération économique?Vous avez raison. Ce n'est pas la seule cause. Il y a un constat que chacun doit avoir à l'esprit : la France, depuis plusieurs années, se situe au 12ème rang européen en matière d'emploi et de lutte contre le chômage. C'est bien la preuve que nous n'avons pas su, ou pas voulu, nous attaquer par le passé aux racines du développement économique et de l'emploi ! C'est d'ailleurs la raison pour laquelle la France reste plus dépendante de l'environnement extérieur que d'autres Etats en matière d'emploi.Au delà de la conjoncture extérieure marquée par la crise irakienne, notre économie et notre marché de l'emploi seraient donc, à vous écouter, " prisonniers " de problèmes plus structurels. Quels sont ces problèmes structurels?J'en situe plusieurs. Tout d'abord, il y a un problème culturel. Depuis trop longtemps, la valeur du travail et de l'effort a été dévalorisée. On n'a pas suffisamment expliqué et convaincu nos concitoyens que dans un monde ouvert et concurrentiel, nous n'avions pas d'autre choix que de nous "retrousser les manches". L'entrée de la Chine au sein de l'OMC, l'élargissement de l'Europe, l'émergence économique et scientifique de certains pays en voie de développement, tout cela nous oblige à être innovants et compétitifs ! C'est en adoptant un comportement offensif que nous pourrons créer des emplois et des richesses, et, par là même, protéger l'essence de notre modèle social face à nos concurrents. C'est un nouvel état d'esprit qu'il faut désormais impulser et faire partager. Il y a ensuite un problème lié à l'environnement fiscal qui entoure le développement économique et l'emploi. Sur ce plan, nous avons engagé une baisse des charges de 6 milliards d'euros sur trois ans. Elle entrera dans les faits au 1er juillet 2003. Cet allègement sera ciblé sur les bas et moyens salaires. Il se traduira par une diminution nette du coût du travail de près de 5% pour ces bas et moyens salaires, dans 9 entreprises sur 10, qui sont essentiellement des PME. Il sera, je le précise, déconnecté de la durée du travail, car notre objectif n'est pas de faire un " troc " avec telle ou telle entreprise passée ou non aux 35 h, mais de favoriser l'entreprise et l'emploi partout où c'est possible ! Il y a aussi l'environnement réglementaire et législatif qui n'est pas toujours propice à l'initiative et l'emploi. La loi dite de modernisation sociale constituait le symbole de cette chape de plomb. C'est pourquoi nous avons suspendu ses dispositions les plus critiquables, notamment celles qui relevaient du licenciement collectif. Cette suspension, j'ai souhaité qu'elle soit mise à profit pour permettre aux partenaires sociaux de proposer des solutions innovantes. Je crois qu'il est temps pour le législateur de donner, sur certains sujets très précis, la parole au terrain et aux acteurs sociaux. Si on leur avait demandé leur avis par le passé, il n'y aurait pas eu les erreurs de la loi de modernisation sociale, ni d'ailleurs celles liées à la seconde loi sur la réduction du temps de travail ! Parmi ces blocages structurels, doit on estimer que le marché de l'emploi est trop rigide?Lors de la conférence sur l'emploi, j'ai annoncé la mise en place d'un groupe de travail pour entamer une réflexion sur les moyens d'améliorer le fonctionnement du marché du travail. Il faut encourager de nouvelles formes d'emploi, répondant à la fois aux besoins de souplesse des entreprises et de sécurité des salariés. Trop longtemps, nous avons estimé que le développement de la flexibilité était nécessairement préjudiciable aux salariés et synonyme de précarité. Ce faisant, nous avons maintenu inchangés des cadres juridiques d'emploi qui ont trop souvent généré des rigidités et des inégalités sur le marché du travail. Nous savons que l'emploi à vie, sur un même poste, dans la même entreprise, ne correspond plus à la réalité du marché du travail. Il faut en tirer les conséquences dans notre droit du travail, pour que ce dernier puisse continuer de remplir sa fonction : maintenir un bon équilibre dans la relation entre employeurs et salariés, un équilibre protecteur et dynamique. Dans un souci d'efficacité et d'équité, nous devons définir des nouvelles formes d'emploi conciliant flexibilité et sécurité. C'est en faisant converger le rôle de l'Etat et celui de la négociation collective que nous pourrons répondre à ce défi.Quand on voit les difficultés de reclassement des chômeurs, quand on voit que des postes offerts dans certains secteurs ne trouvent pas preneurs, quand on constate l'absence de mobilité des salariés, n'y a-t-il pas là le signe d'une forme d'inadéquation entre le marché du travail et la formation?Je rejoins votre diagnostic. La question de la formation est cruciale. On est là au coeur du concept de l'employabilité, au coeur des restructurations et des reclassements, au coeur du taux d'activité - qui est faible en France - des plus de 50 ans et des jeunes peu qualifiés. Notre dispositif de formation n'est pas suffisamment adapté aux défis de l'économie contemporaine. Il n'est pas généralisé à tous les salariés et notamment ceux des PME. Il faut imaginer un système de formation pour tous, tout au long de la vie. C'est, j'en conviens, un immense chantier ! Cette question de la formation est entre les mains des partenaires sociaux. Lors de la table ronde emploi, nous en avons parlé. Je leur ai demandé d'accélérer le rythme des discussions et des négociations qu'ils ont engagé entre eux. Le gouvernement souhaite légiférer sur ce sujet à l'automne.Vous évoquiez à l'instant la revalorisation du travail par rapport aux revenus de l'assistance. Dans cet esprit, comment situer le problème des dépenses de solidarité?J'ai eu, sur ce sujet aussi, l'occasion d'échanger avec les partenaires sociaux lors de la table ronde sur l'emploi. L'activation des dépenses de solidarité est un enjeu important d'autant plus que l'on sent dans le pays se creuser un fossé inquiétant entre les salariés modestes et ceux qui bénéficient d'un revenu d'assistance. Loin de moi l'idée d'affaiblir le filet protecteur qui permet aux plus démunis, aux plus exclus, d'être protégés et soutenus. Mais cependant, nul ne peut ignorer qu'il existe dans cette approche un risque qui est de cantonner certains de nos concitoyens dans la dépendance sociale. C'est la raison pour laquelle, j'entends instaurer, à côté du RMI, le Revenu Minimum d'Activité. Il faut épauler et inciter les RMIstes à retrouver le chemin de l'emploi. Ce chemin rime avec dignité et liberté individuelle. Le RMA permettra d'associer au bénéfice d'une allocation l'exercice d'une activité salariée qui constitue la première étape du retour à l'emploi, qu'il soit marchand ou non marchand. Le RMA est l'un des dispositifs qui doit nous conduire à renforcer systématiquement l'incitation à l'emploi dans notre système social de prélèvements et de prestations. Face à la décélération économique mondiale, on sent l'Europe hésitante. Les Etats-Unis semblent plus réactifs, plus volontaristes, dans leur stratégie de relance. N'y a-t-il pas là un décalage plutôt décevant?Oui, c'est un peu hésitant. Cette hésitation s'explique par la disparité des situations économiques qui existent entre les Etats européens et, à mon sens, par une lecture, sans doute trop étroite, du pacte de stabilité. Face à la morosité de la conjoncture, il faut une perspective européenne. L'Europe ne doit pas être qu'un marché et une monnaie. Elle doit tendre vers un rôle politico-économique. Lors du Conseil des ministres de l'Emploi qui s'est tenu à Bruxelles le 6 mars dernier, la France a fait des propositions en faveur d'une relance de la stratégie européenne pour l'emploi. Nous avons soutenu avec la Grande Bretagne et l'Allemagne la création d'un groupe de haut niveau chargé de remettre au conseil et à la commission, avant la fin de l'année, des propositions pour améliorer le marché de l'emploi. Il faut une volonté commune, des objectifs clairs, une méthode de subsidiarité mieux définie. Etes-vous toujours aussi passionné par les nouvelles technologies?Plus que jamais. Certes, j'ai un peu moins le temps d'être à l'affût de tout ce qui se fait en la matière. J'ai néanmoins suivi le développement de votre site qui est un carrefour intéressant qui reflète l'état de notre dynamisme économique. De façon générale, je constate la progression fulgurante des technologies de l'information et des télécommunications dans la société française. Lorsque j'étais en charge du ministère de la Recherche, en 1993, je me souviens qu'il y avait encore de larges débats sur les vertus, les inquiétudes et les possibilités de la "révolution" des NTIC. Aujourd'hui, on est dans la banalisation et la démocratisation de ces outils informatiques.

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