"L'Italie risque de devenir un musée économique"

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La Tribune.- Un des partis de la majorité gouvernementale, la Ligue du Nord, veut abandonner l'euro pour revenir à la lire. Y a-t-il des risques si ce débat persistait ?Mario Deaglio.- Ce débat va continuer jusqu'à l'été et sera ensuite comme une arrière-pensée. Mais techniquement il ne se passera rien : selon la Constitution italienne il n'est pas possible de faire un référendum sur un traité international comme celui instaurant l'euro. Le seul danger est que la Ligue croie elle-même retourner à la lire et prenne des positions toujours plus nettes sur une chose irréalisable. Ce serait nuisible au pays.Le président du Conseil, Silvio Berlusconi, est resté bien silencieux dans ce débat. L'euro peut-il devenir un thème de campagne des législatives du printemps 2006 ?Pour qu'il en soit ainsi, il faudrait que la crise économique s'aggrave considérablement. J'ai qualifié récemment de "bouffonneries dangereuses" l'idée de sortir de l'euro et j'ai eu des réactions de gens me disant : professeur, cela voudrait dire que mon épargne en euros deviendrait une épargne en lires ? Alors cela ne me plaît pas, me disent-ils... Quand le discours se fait concret...Il est vrai cependant qu'avec l'euro l'Italie a perdu l' avantage de pouvoir procéder régulièrement à des dévaluations compétitives...La dévaluation de la lire avait, dans le passé, l'avantage de l'aspirine : cela faisait passer la douleur. Nous dévaluions, les syndicats s'entendaient pour ne pas augmenter les salaires et nous avions de nouveau un avantage à l'export. Mais si quelqu'un prend trop d'aspirine il a mal au ventre : on ne peut faire une politique industrielle seulement la dessus, il faut aussi changer les structures.L'Italie a donc négligé de s'adapter à l'euro ?Un niveau de change trop élevé entre la lire et l'euro a été fixé à l'origine, c'est un prix élevé que nous avons payé aux Allemands qui ne voulaient pas nous faire entrer [dans la zone euro]. Puis avec l'introduction de l'euro fiduciaire tout s'est bien passé : en trois semaines, tout le monde avait oublié la lire. Mais par la faute du gouvernement d'alors, il n'y a pas eu de vrais contrôles des prix. Et sur deux ou trois ans, les plus faibles ont enregistré une perte de leur pouvoir d'achat, les revalorisations salariales se basant sur l'inflation prévue dans la loi de finances, toujours inférieure à ce qu'elle a été ensuite.Le ministre italien des Finances a mis sur le compte des changements statistiques les déficits publics supérieurs à 3 % du PIB en 2003 et 2004. Peut-on avoir confiance dans les statistiques italiennes ?La qualité des statistiques italiennes, privées d'un contrôle central fort, s'est d'une part détériorée : aujourd'hui la rumeur dit que les questionnaires sont remplis par les enquêteurs...D'autre part, il y a incertitude sur les critères statistiques au niveau européen. Tous les Etats ont essayé de ruser avec leurs statistiques sur le déficit public : je crois que l'Italie a eu recours à plus de subterfuges que les autres, par exemple dans la classification des dividendes perçus des participations de l'Etat, comme Enel.Pour redresser la situation des comptes publics, le ministre des Finances, Domenico Siniscalco, exclut toute mesure corrective sur le budget 2005 ? Est-ce tenable ?Siniscalco est convaincu que jusqu'à juin les comptes publics tiendront grâce aux prochaines entrées de l'impôt sur le revenu, attendues plus élevées que les prévisions d'Eurostat. Il veut anticiper la programmation budgétaire et la loi de budget donc une mesure corrective ne serait pas nécessaire car pour une part elle serait incluse dans la prochaine loi de budget (2006) et d'autre part laissée au passé. Son objectif est de convaincre le Commissaire européen Almunia qu'il fait au mieux. C'est en fait la même situation que l'an dernier.La réduction promise de l'Impôt régional sur les activités productives (Irap) pesant sur les entreprises va-t-elle les aider à regagner en compétitivité ?C'est un des ingrédients car l'Irap est un impôt démentiel qui frappe là où il ne devrait pas. Mais en soi cela ne suffit absolument pas : cela n'incite pas à réinvestir les profits, si ce n'est d'une façon mineure. Il faudrait prévoir des primes publiques sur une courte durée pour inciter les consommateurs à changer leurs automobiles, leurs scooters, leurs ordinateurs, leurs frigos pour relancer la consommation. Ou baisser les impôts sur les investissementsDans votre rapport, vous tracez l'image d'une Italie vieillissante, avec les conséquences négatives que cela implique. Pourtant, contrairement à l'Allemagne qui est dans une situation démographique difficile similaire, ce thème est absent des discussions publiques en Italie.C'est vrai. Mais cela est dû à l'héritage : sous le fascisme on parlait beaucoup de démographie, d'aider les mères à avoir de nombreux enfants. En parler a ensuite été considéré comme fasciste. Nous sommes restés réticents à en parler. En plus d'élever l'âge du départ en retraite, l'augmentation du taux d'activité des femmes est cependant nécessaire mais il faudrait investir dans les crèches, ce que nous ne faisons pas. De plus, malgré des améliorations, on a plutôt subi l'immigration sans la diriger : il faudrait attirer la main d'oeuvre dont on a besoin.Vous évoquez le risque, dans votre ouvrage, que l'Italie devienne "un musée économique", vivant surtout de mode et de tourisme. Que faut-il faire pour l'éviter ?Il ne faut pas perdre les secteurs que nous avons encore. Et chercher d'autres secteurs, mêmes petits et les soutenir. Il y a plusieurs centaines de moyennes entreprises de quelques 1500-2000 employés qui sont des leaders mondiaux, le gouvernement et le secteur bancaire devraient discuter avec eux de plans de croissance, d'introduction en Bourse. Mais sans soutien, dans dix ans elles auront disparues ou seront en difficulté. Vous écrivez que des banques italiennes autonomes sont la condition pour le développement du tissu de firmes italiennes. Avec les fusions et OPA étrangères en cours (Unicredito-HVB, Antonveneta, BNL...), ce tissu est-il menacé ?Il s'agit d'autonomie, pas d'indépendance. Des banques italiennes peuvent être chapeautées par un établissement étranger. Ces politiques de crédit doivent être décidées au niveau italien, car la banque italienne est la seule qui a la connaissance de l'entreprise. Le banquier d'une ville de province est en somme celui qui sait tout de ses clients, surtout pour toutes ces entreprises familiales. Si cette autonomie demeure, beaucoup de firmes familiales s'introduiront en Bourse et Milan aura une valeur comme place financière, sinon elle comptera peu : les grands pourront se faire coter ailleurs et nous resterons sans rien.Vous soulignez que le niveau de la recherche italienne n'est pas aussi mauvais qu'il est dit souvent. Les firmes ne savent-elles pas exploiter cette excellence ?Il y a une séparation trop forte entre ce que fait l'Université et les entreprises. Il manque une culture du travail en commun. L'entreprise a tendance à traiter les universitaires comme ses employés, ce que refuse l'Université. Les associations d'entreprises d'un même secteur pourraient développer un nouveau modèle de coopération avec des lieux de recherche.

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