Italie : "Libéraliser peut relancer l'emploi et l'activité"

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Pierluigi Bersani revient notamment sur les relations qu'établirait un gouvernement Prodi, en cas de victoire, avec le Commissaire européen chargé du respect du Pacte de stabilité. Il exprime également ses positions sur la privatisation des chemins de fer italiens, sur celle du groupe pétrolier ENI ainsi que sur la directive Bolkestein, la réforme de la Banque d'Italie, les critiques de Nicolas Sarkozy sur la politique italienne d'immigration et la stabilité du futur gouvernement Prodi.La Tribune.- Votre programme exige une "Italie plus juste". Grâce à une hausse des salaires et des retraites?Pierluigi Bersani.- Nous n'aurons pas de ressources pour faire des miracles. Il nous faut une fiscalité qui redistribue mieux. Et nous devons soulager les problèmes sociaux les plus aigus comme le logement, les personnes dépendantes, notamment les retraités. Face à l'emploi précaire et sous-payé, il faut réduire le nombre des contrats de flexibilité et faire que le travail flexible ne coûte pas moins que les CDI. Il faut aussi baisser les charges sociales très élevées et donner un peu aux entreprises et aux employés. Cela requiert une réorientation fiscale car ces ressources, il faut les prendre dans la fiscalité générale.Où cela?Qui a plus, paiera plus. Proportionnellement.En augmentant par exemple l'impôt sur les revenus du capital?Certainement. Mais en rapprochant petit à petit le taux d'imposition des revenus financiers [NDLR: 12,5%] du taux d'imposition du travail et sur les entreprises [NDLR: au moins 23%], selon le modèle européen. Nous aboutirons certainement graduellement à une modification de la taxation sur les revenus du capital.Vous souhaitez également augmenter les indemnités chômage?Nous devons parvenir à un système d'indemnisation plus homogène que nos divers mécanismes actuels en fonction des catégories [NDLR: grandes firmes ou PME-PMI] ou les secteurs. Il faut aussi unifier et augmenter graduellement l'indemnité de chômage, notamment sa durée, selon les pratiques européennes. Il faut aussi mettre sur pied des centres de services locaux pour l'aide au parcours d'emploi. Notre système est déséquilibré car il dépense plus pour indemniser les crises plutôt que pour aider à trouver un emploi. Cela ne va pas et nous devons le corriger.Vous avez dit que "qui gouvernera après les élections d'avril trouvera une situation très difficile". Au vu de l'ampleur des déficits et de la dette publics, y a-t-il les financements pour le faire?De l'argent il n'y en a pas ou peu. Mais nous pouvons avoir plus de rentrées fiscales en nous engageant plus sérieusement contre la fraude fiscale. Les ressources étant limitées, il conviendra de fixer des priorités, comme rendre plus efficient l'usage de l'énergie, réaliser des libéralisations qui peuvent relancer l'activité et l'emploi. Le problème n'est pas de faire des coupes budgétaires ou de fixer des plafonds de dépenses [NDLR: comme le gouvernement Berlusconi avec la loi de finances 2005] qu'ensuite personne ne respecte mais d'entrer dans le mécanisme des dépenses et le modifier. Nous en sommes plus capables que la droite grâce à notre expérience de gestion dans les régions. Nous pensons faire moins de dépenses courantes que le gouvernement actuel.L'assainissement des comptes publics est donc une priorité?L'Europe et les marchés savent que la gauche italienne est très attentive aux comptes publics. Cela dit, cette fois-ci nous mettrons au centre l'économie réelle. Car si nous ne retrouvons pas un peu de croissance, il sera très difficile de tenir les comptes publics, à terme.Avez-vous l'intention de négocier des "aménagements" avec le commissaire européen, Joaquin Almunia, chargé des affaires économiques et monétaires?Nous n'aurons jamais l'attitude de celui qui va demander une ristourne. Je crois que nous dirons plutôt au niveau européen: voilà nos engagements en termes de réformes, d'adaptation et de contrôle des dépenses et j'accepte une vérification tous les six mois ou chaque année au niveau européen.Dans le même temps, la flexibilité nécessaire pour appliquer le programme de Lisbonne nous serait accordée. Si nous gagnons les élections, je pense que l'Italie pourrait être, pour des raisons tout à fait triviales, le premier pays à expérimenter le nouveau Pacte de stabilité européen sur la base d'un parcours également nouveau et très clair.Vous avez dit être prêts à des "actions courageuses" pour libéraliser l'économie italienne. Envisagez-vous de privatiser les chemins de fer, Trenitalia?Nous distinguons nettement privatisation et libéralisation. Dans les secteurs où il y a encore des situations de monopoles, cela ne fait aucun sens de créer des situations de monopoles privés. Nous avons cependant un large programme de libéralisation dans tous les domaines.Pour les chemins de fer, par exemple, il y a déjà les premières licences pour les opérateurs ferroviaires qui veulent transporter des marchandises entre l'Allemagne et l'Italie. Il faut que des compagnies privées utilisent les rails. Il faut donc des règles qui permettent non seulement à Trenitalia et Trenitalia Cargo de faire du fret mais aussi à quiconque de transporter des marchandises selon la disponibilité du réseau. Les libéralisations signifient aussi développement industriel, investissements, emploi.Etes-vous aussi favorable à la libéralisation du marché européen des services?Il faut que cela soit fait de façon moins confuse. La directive Bolkestein ne sort pas de son défaut initial qui est de mettre ensemble des choses très diverses. J'aurais fait une classification des services concernés. Ceux de la santé, de l'exclusion? Dans ces domaines, il faut reconnaître aux Etats-membres qu'ils peuvent avoir leur propre politique. Je n'accepte pas que le marché dise ce que doit être la santé. Et en matière de travail, nous ne pouvons pas nous permettre des effets de dumping: l'Europe doit miser sur la qualité. Cela dit pour tout le reste, notamment les services professionnels, commerciaux et à la limite les services d'utilité publique, je crois qu'il est possible et nécessaire de réaliser une ouverture rapide de ces secteurs pour créer un marché européen.Il faudrait harmoniser les assiettes de l'impôt des firmes travaillant dans le même secteur. Il faut ouvrir le marché mais au même moment instaurer un minimum de règles homogènes communes car sinon on aurait l'impression de faire de l'Europe le Far-West.Seriez-vous favorable à une réduction de la participation de l'Etat italien au capital du groupe pétrolier ENI (35 % actuellement), comme l'appelle de ses voeux le patron du groupe Paolo Scaroni?Je suis pour toutes les solutions permettant un contrôle public, une garantie publique pour ENI. Nous ne pouvons privatiser complètement ENI, c'est une entreprise qui a une position stratégique pour notre pays, sans équivalent en Europe. Faut-il changer les statuts de la Banque centrale européenne pour que le Parlement européen la contrôle, comme l'exige le PS français?Sur cette question, nous sommes, nous Italiens, un peu atypiques: nous estimons très importante l'idée d'une forte autonomie de l'autorité monétaire. Mais l'euro sans l'intégration des politiques économiques est une camisole de force. La BCE fait son métier, la zone euro doit faire le sien: se doter d'une politique économique, d'une coopération renforcée sur quelques dossiers d'économie réelle et de marché.La BCE s'est-elle trompée en augmentant les taux d'intérêts?Pour nous, il est meilleur d'avoir des taux bas pour payer moins de service de la dette. Mais je crois que le marché avait déjà anticipé ce geste de la BCE. Nous ne devons pas donner l'idée qu'il s'agit d'une hausse généralisée des taux car nous n'avons aucune certitude sur la vigueur de la reprise économique.Le ministre français de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, a qualifié de "dangereuses" les régularisations massives de travailleurs immigrés clandestins comme celle effectuée en Italie, car "créant un appel d'air dans toute l'Europe". Ces régularisations ont-elles été une erreur?Je ne crois pas que la régularisation ait attiré des immigrés. Nicolas Sarkozy devrait savoir que l'Italie a historiquement été touchée après la France, l'Allemagne et la Grande-Bretagne par ces processus d'immigration. C'est pourquoi les étrangers arrivent maintenant en grand nombre. Nous avons une évolution démographique pire que celle de la France. Ce sont des gens travaillant déjà en Italie qui ont été régularisés.Cela dit, il est certainement mauvais que la loi sur l'immigration Bossi-Fini du gouvernement Berlusconi joue sur les attentes des clandestins pour ensuite faire une seule régularisation de 700.000 personnes. Nous changerons de registre. Il faut faire des régularisations quand cela est nécessaire, en jouant aux niveaux locaux, ceux des communes, des régions. Sinon, en effet, on peut susciter l'idée que tous les deux ou trois ans, on régularisera.La réforme des pouvoirs de la Banque d'Italie que vous proposez sera-t-elle réalisée dès votre retour au pouvoir?Nous avons été la première force politique à proposer une réforme organique de la protection de l'épargne comprenant une modification des pouvoirs de la Banque d'Italie, dont un mandat limité pour le gouverneur. Ce projet de loi est déjà au Parlement. Il serait curieux que si nous y obtenons la majorité nous n'approuvions pas cette loi.Très controversé, l'actuel gouverneur de la banque centrale, Antonio Fazio, sera-t-il encore à son poste dans un an, en décembre 2006?Je crois qu'il y a un lien entre le fait de créer une nouvelle situation législative et permettre un passage de main qui préserve la dignité de la Banque d'Italie.Si vous gagnez les élections, Romano Prodi devra mener une coalition de neuf partis. Peut-il gouverner sans que les partis de gauche se réunissent en un seul Parti démocratique?Nous sommes très conscients de ce problème. Et pour tenter de le résoudre, nous avons fait signer notre pacte de coalition par les 4,3 millions de personnes ayant participé aux primaires à gauche. Il sera très difficile de faire abstraction de ce Pacte.Votre allié dans la coalition de gauche, Fausto Bertinotti, chef de Refondation communiste, ne risque-t-il pas de faire tomber comme il y a dix ans un gouvernement Prodi?A l'époque, nous entrions dans l'euro, avec des mesures difficiles pour Refondation dans la majorité. Cette fois-ci ce sera différent, car Refondation sera dans le gouvernement, y aura des ministres. Et Refondation a aussi évolué et réfléchi: ils ont toujours perdu des électeurs en rompant avec L'Olivier [NDLR : coalition de gauche] et en ont toujours gagné en passant des accords avec L'Olivier...

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