Haro sur la hausse des taux de la BCE

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Réticences chroniques envers les réformes, violences urbaines en France, marasme politique allemand, et surtout une économie à la traîne de la croissance mondiale: le paysage politico-économique de la zone euro de ces derniers mois ne se prêtait pas vraiment à une hausse des taux de la Banque centrale européenne (BCE). Et pourtant, les propos de Jean-Claude Trichet sont désormais sans équivoque: un premier tour de vis de la politique monétaire sera opéré dès la réunion de la BCE du 1er décembre. Afin de se prémunir contre les risques de surchauffe inflationniste dans la zone euro, "le Conseil des gouverneurs est prêt à prendre une décision sur les taux après deux ans et demi de maintien des conditions de crédit à des niveaux historiquement bas", a déclaré mi-novembre le président de la BCE. Cette initiative est vivement critiquée dans les milieux politiques. Car une hausse des taux serait susceptible d'étouffer dans l'oeuf la timide reprise observée en Europe, en freinant consommation et investissement. Le président de l'Eurogroupe, Jean-Claude Juncker, et la présidente de la Commission des affaires économiques et monétaires du Parlement européen, Pervenche Bérès, ont ainsi tous deux appelé la BCE au statu quo en matière de taux. Préjudiciable pour les finances publiquesLe ministre français de l'Economie et des Finances Thierry Breton est lui aussi monté au créneau, se disant "peu convaincu de la nécessité d'une hausse" des taux de la BCE et ne voyant "aucun risque de résurgence de l'inflation ni en France ni en zone euro". Outre l'impact du relèvement des taux sur la croissance, le président de la Commission des Finances du Sénat, Jean Arthuis, a de son côté insisté sur les conséquences néfastes d'une telle mesure sur les dettes publiques. "La hausse des taux d'intérêts à terme serait très préjudiciable pour les finances publiques puisqu'on a plus de 1.000 milliards d'euros de dettes", a-t-il insisté.Nombre d'économistes ont rejoint cette fronde. "Il n'y a pas d'urgence à remonter les taux; les données macroéconomiques ne le justifient pas encore puisque si reprise il y a, elle est très récente", estime Philippe Waechter, économiste chez Natexis AM. Il faut dire que lorsque la Réserve fédérale américaine a remonté ses taux de 25 points de base à 1,25% en juin 2004, sa première initiative en ce sens, la croissance trimestrielle était supérieure à 3,5% depuis déjà cinq trimestres aux Etats-Unis. En zone euro, a contrario, la Commission européenne prévoit 1,3% de croissance en 2005 et 1,9% en 2006...Une hausse des taux de la BCE constituerait "un passage à l'acte périlleux, prévient pour sa part Luca Silipo, économiste chez Ixis. Non seulement la croissance est loin d'être consolidée - nous prévoyons une décélération au quatrième trimestre et une faible croissance en 2006 -, mais l'inflation, fut-elle en haut de la fourchette de prévision de la BCE, ne présente aucun danger". Comme pour donner raison aux craintes de ces économistes, les statistiques parues après les déclarations de Jean-Claude Trichet ont terni l'embellie conjoncturelle de ces derniers temps, avec notamment le recul de la consommation en France et en Allemagne. Politique accommodanteReste qu'il ne faut pas perdre de vue que le taux directeur de 2% en vigueur depuis juin 2003 témoigne d'une politique monétaire particulièrement accommodante. Car ce taux apparaît faible au regard de la croissance du troisième trimestre de la zone euro, au plus haut depuis un an et demi à 2,6% en rythme annualisé."Force est de constater que, d'un strict point de vue théorique, le niveau d'inflation milite également pour une remontée des taux", ajoute Adrien Pichoud, économiste chez Global Equities. De fait, le taux annuel d'inflation est, depuis le milieu de l'année 2004, supérieur à l'objectif de la BCE, proche de 2%. S'il apparaît clairement que la flambée des prix de l'énergie observée depuis le début 2005 explique une part importante de cette accélération, la BCE craint que cette hausse des prix de l'énergie ne se transmette à l'ensemble des prix à la consommation et aux salaires. Sans compter que la dépréciation de la monnaie unique face au billet vert, de 13% depuis le début de l'année, prive la zone euro d'un solide garde-fou contre l'inflation importée.Abondance de liquiditésPar ailleurs, le rythme de progression de la masse monétaire M3, indicateur des liquidités en circulation dans la zone euro, s'est pour sa part largement éloigné de la valeur de référence de la BCE, qui est de 4,5% par an, et oscille désormais autour de 8%. "Cette abondance de liquidités, si elle ne se reflète pas dans les prix à la consommation, alimente une croissance soutenue des crédits aux résidents de la zone euro, qui enregistrent leur plus fort taux de progression en près de quatre ans", fait valoir Adrien Pichoud. Confronté à la levée de boucliers d'une bonne partie des sphère politiques et économiques européennes, Jean-Claude Trichet n'a en tout cas pas tardé à mettre de l'eau dans son vin. Il ne faut pas nécessairement s'attendre à une série de durcissements monétaires, a-t-il précisé. Du coup, après avoir repris des couleurs face au dollar sur des perspectives de hausse substantielle du loyer de l'argent, la monnaie unique s'est repliée. Le mouvement pourrait se poursuivre si les déclarations de Jean-Claude Trichet jeudi prochain s'avèrent rassurantes. De fait, s'il est prescrit à dose homéopathique, le vaccin des hausses de taux contre l'inflation suscite peut-être un peu trop d'émotions inutiles.

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