2 - Corrado Passera (Banca Intesa) : "Un retour en arrière de l'Europe vis-à-vis de la Turquie serait une erreur grave"

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La Tribune.- La reprise de l'activité en Italie au second semestre de cette année, après la récession, est-elle selon vous durable? On parle d'une croissance italienne quasi nulle cette année et de 1% l'an prochain...Corrado Passera.- La situation économique est préoccupante dans une bonne partie de l'Europe. La France et l'Italie - et pas seulement - n'ont pas une croissance suffisante. Si une telle basse croissance perdurait, non seulement le bien-être que nous avons atteint serait en péril mais aussi les mécanismes profonds de nos sociétés, notamment ceux de l'Etat providence. Par ailleurs les moyennes recouvrent, pour l'Italie, des situations très disparates. D'un district industriel à une autre région économique les performances sont très diverses. Dans pratiquement la moitié de l'Italie, le chômage est inférieur à 4%. Beaucoup de firmes en Italie font bien leur métier, innovent, s'internationalisent, gagnent en taille. D'autres entreprises ne peuvent survivre et doivent se délocaliser ou fermer. Banca Intesa concentre l'essentiel de son activité sur le marché italien, n'êtes-vous pas inquiet d'une telle tendance à la faible croissance? Le marché des services financiers en Italie a un grand potentiel de croissance: depuis relativement peu de temps, les familles ont commencé à s'endetter, les entreprises cherchent des supports pour le développement, les services publics ont de grands projets d'investissement. Paradoxalement, les familles et les entreprises ont davantage besoin de leur banque durant ces phases de croissance basse que lorsque tout va bien. L'économie italienne a-t-elle su s'adapter à la fin des dévaluations compétitives de la lire induite par la monnaie commune européenne? Il est certain que dans le passé la dévaluation a aidé, a permis à certains secteurs de se bercer de l'illusion qu'ils seraient compétitifs sans l'être réellement. Si aujourd'hui nous sommes en train de sortir d'un moment très difficile, c'est justement grâce à l'euro et aux taux très bas que l'euro nous garantit.Mais pour garantir notre compétitivité à moyen terme, nous devons faire ce que nous avions promis de faire dans l'Agenda de Lisbonne et que nous ne faisons pas: la flexibilisation, le marché unique, l'ouverture à la concurrence, des investissements dans l'innovation. Malheureusement, en Italie en particulier, nous ne faisons pas ce qui construirait notre avenir. Cela devrait faire l'objet d'une correction politique. Aurait-il été utile d'anticiper en Italie, comme en Allemagne ou au Japon, les élections législatives prévues pour le printemps 2006? J'ai apprécié les décisions de Schröder et Koizumi en l'espèce car effectivement le coût d'une période préélectorale prolongée peut être très élevé. Les prévisions sur les déficits publics italiens évoquent déjà un dérapage supérieur à 4% du PIB cette année et l'an prochain. Partagez-vous cette inquiétude? Je ne serais pas inquiet si les déficits correspondaient à des investissements de long terme pour aider l'Italie compétitive de demain. Mais comme ces déficits dépendent surtout de la simple dépense courante, alors cela est préoccupant. A propos de votre pays, on parle d'innovation sans recherche, d'une faible présence dans la production des nouveaux biens... Nous attendons de la part des pouvoirs publics des investissements plus importants dans la recherche. Tous les pays, y compris les Etats-Unis, qui ont réussi le passage aux nouvelles technologies sont les pays où l'Etat a su investir en recherche pure de long terme pour ensuite la transmettre au secteur privé. La recherche dans des champs complexes peut difficilement venir du privé. A fortiori dans les pays comme l'Italie où rares sont les entreprises de taille suffisante pour se permettre des budgets de recherche de long terme. L'accroissement des ressources consacrées à la recherche devrait être une des toutes premières mesures de tout nouveau gouvernement en Italie. Craignez-vous l'effet du pétrole cher sur la consommation en Italie et en Europe? Cela n'aura évidemment pas un effet positif. Je crois que nos gouvernements devraient intervenir sur la composition fiscale des prix des produits dérivés du pétrole pour réduire l'impact des augmentations. Le prix du pétrole est un signal d'alarme pour un pays comme le nôtre qui dépend totalement des ressources importées pour son énergie. Ces dernières décennies, la France a fait dans ce domaine des choix plus raisonnables que nous. Nous devrions faire plus en termes de recherche et d'économies d'énergie. Il faut aussi remettre l'énergie sur l'Agenda de l'Union européenne. Vous avez investi en Croatie et en Serbie et envisagez de le faire en Turquie. Or le processus d'accession à l'Union des deux premiers pays est actuellement paralysé. En êtes-vous inquiet? Il faut faire attention à ne pas interrompre un processus ouvert avec ces peuples, à ne pas supprimer cet espoir et objectif fort. Selon moi, revenir en arrière là-dessus, notamment vis-à-vis de la Turquie, serait une erreur grave. La Croatie et la Serbie doivent-elles aussi faire des efforts? Ma crainte est que le courage européen de parfaire la construction de l'Union se réduise. Ce ne sont plus en effet les firmes ou les pays seuls qui concourent sur les marchés mondiaux mais bien plus les macro-systèmes continentaux à l'instar des Etats-Unis, de l'Asie. L'Europe ne doit pas rater la chance de concourir comme macro-système continental. Or abriter en son sein des régions comme les pays d'Europe centrale et orientale est une grande chance pour augmenter notre compétitivité et notre croissance globale. Achever le projet de 500-600 millions de citoyens européens participant à la même économie intégrée, compétitive et soucieuse de la cohésion sociale pourrait donner à l'Europe aujourd'hui ce dont elle a besoin pour jouer un rôle très important au niveau mondial.

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