La France et l'innovation

En promettant deux milliards d'euros sur trois ans à une "Agence de l'Innovation Industrielle", Jacques Chirac a remis sur le devant de la scène un sujet essentiel, mais aussi suscité une vaste polémique.La démarche du président de la République se fonde sur deux constats qui ne sauraient être contestés. Un, l'innovation est l'une des meilleures, sinon la meilleure garantie de la croissance et des emplois de demain. La théorie économique a certes fait de vastes progrès depuis Joseph Schumpeter et son "processus de destruction créatrice", mais même les modèles de croissance les plus récents, notamment les modèles dits de "croissance endogène" (1), sont dans une vaste mesure articulés autour des effets de l'innovation.Le second constat est que l'Europe en général et la France en particulier ont accumulé un retard certain sur ce plan par rapport aux économies les plus dynamiques, notamment les Etats-Unis. Le ministère britannique de l'Industrie et du Commerce a classé les 700 plus importantes entreprises au monde par le niveau de leurs dépenses en recherche-développement. 38% de ces entreprises sont américaines, 22% sont japonaises. La France n'en compte que... 6,5% - trois seulement dans les logiciels, et pas une seule dans la biotechnologie. En 2001, selon les statistiques de l'Observatoire des Sciences et des Techniques, la France a consacré 2,23% de son PIB à la recherche développement, le Japon 2,75% et les Etats-Unis 3,06% (la "Stratégie de Lisbonne" a fixé à l'Europe des Vingt-Cinq un objectif de 3% du PIB investi dans la R&D d'ici 2010).Si la nécessité de corriger cette situation fait l'unanimité, la stratégie proposée par le chef de l'Etat est contestée pour trois raisons au moins. D'abord, les plus ardents partisans de l'économie de marché ont regretté de l'entendre affirmer que "l'Etat doit inciter les entreprises à se lancer dans des activités nouvelles". Ils se demandent en quoi les employés de l'Agence pour l'Innovation Industrielle seront mieux qualifiés que des entrepreneurs pour détecter les meilleures opportunités d'investissement. Les mêmes redoutent la complexité administrative et s'inquiètent de la compatibilité de l'AII avec les structures existantes, à commencer par l'ANVAR.Ensuite, l'AII financera "des projets ciblés, développés par des grands groupes, notamment privés, en association avec des PME et des centres de recherche publics," selon l'initiateur du projet, le PDG de Saint-Gobain Jean-Louis Beffa. Les grands groupes ont les moyens d'investir, mais pas toujours les PME, qui sont les plus innovantes et les plus créatrices d'emplois, soulignent d'autres experts : ce sont ces petites et moyennes entreprises auxquelles l'aide devrait selon eux être destinée en priorité.Enfin, tandis que les deux milliards d'euros promis à l'AII représentent 20% du budget de l'enseignement supérieur (2), on peut regretter que les universités et les grandes écoles françaises ne soient pas placées au coeur d'un nouveau dispositif de soutien à l'innovation. Associé à la stagnation des budgets des établissements publics de recherche, cet oubli expose le projet de Jacques Chirac à la critique de n'être qu'un cadeau de plus aux grandes entreprises.Thierry Arnaud (1) Lire à ce sujet "La croissance et l'innovation", Cahiers Français numéro 323, La Documentation Française, novembre - décembre 2004.(2) "Un mauvais choix pour la recherche", Thomas Piketty, Libération, 10 janvier 2005

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