« Dans les mégaprojets énergétiques, le temps perdu coûte souvent plus cher que les travaux eux-mêmes » (Cyrille Tetougueni)
Propos recueillis par Idriss Linge, Agence Ecofin.
Cyrille Tetougueni, expert des marchés énergétiques africains.
Cyrille Tetougueni.
Expert des marchés énergétiques africains, également fondateur d’Akili Energy, plateforme d’intelligence stratégique dédiée au secteur africain, Cyrille Tetougueni analyse les dynamiques qui transforment les marchés du continent. Dans cette interview exclusive, il aborde les retards des projets énergétiques en Afrique, où les attentes s’accumulent.
LA TRIBUNE AFRIQUE - Votre rapport « Retards et dérives des projets énergétiques en Afrique » propose une lecture stratégique des retards de livraison des grandes infrastructures énergétiques africaines. En quoi cette grille de lecture est-elle particulièrement pertinente aujourd'hui ?
CYRILLE TETOUGUENI - Pendant longtemps, les projets énergétiques africains ont évolué dans un environnement relativement favorable, marqué par des taux d’intérêt historiquement bas, un capital abondant et des bailleurs de fonds capables de porter des projets à long terme. Dans ce contexte, certaines inefficiences pouvaient encore être absorbées. Une clôture financière remontant à quelques années restait problématique mais demeurait gérable. Aujourd’hui, cette logique a radicalement changé. Depuis le resserrement monétaire mondial post-2022, chaque année de retard entraîne un impact financier beaucoup plus brutal. Le temps est devenu une variable économique critique.
Le cas du barrage de Kikot au Cameroun illustre parfaitement cet engrenage. Le projet, initialement estimé à environ 650 milliards de FCFA, dépasse désormais 1 620 milliards de FCFA. Bien sûr, une partie de cette hausse s’explique par l’inflation mondiale des matériaux et des équipements. Mais les retards accumulés, les révisions techniques, les tensions de gouvernance et l’augmentation du coût du capital ont également fortement contribué à cette dérive. Dans les mégaprojets énergétiques, le temps perdu finit souvent par coûter bien plus cher que les travaux eux-mêmes.
Le deuxième changement majeur concerne le repositionnement des bailleurs et la montée du capital privé dans le financement énergétique africain. Les projets dépendent désormais davantage de mécanismes de blended finance, de fonds d’infrastructure et d’investisseurs privés. Or le capital privé tolère beaucoup moins les retards, les incertitudes et les fragilités de gouvernance. La perception du risque est immédiatement intégrée dans le coût du financement. Et cela crée un effet cumulatif extrêmement important : chaque projet qui dérape contribue indirectement à augmenter la prime de risque du projet suivant.
Le troisième changement majeur est lié à la transition énergétique et à la pression climatique. Il y a dix ans, un retard énergétique signifiait principalement un déficit d’offre électrique. Aujourd’hui, le coût du retard est beaucoup plus large. Lorsqu’un projet hydroélectrique, gazier ou renouvelable est retardé, cela prolonge mécaniquement la dépendance à des solutions thermiques coûteuses et fortement émettrices. Le retard devient donc également un sujet climatique, réputationnel et financier, parce qu’il fragilise aussi l’accès aux financements verts et climatiques internationaux.
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Qu'est-ce qui, dans la conjoncture actuelle rend ce diagnostic plus urgent qu'il ne l'aurait été il y a dix ans ?
Le véritable changement d’échelle vient probablement de l’objectif des 1 000 GW de capacité supplémentaire que l’Afrique devra installer d’ici 2040 pour répondre à la croissance démographique, à l’urbanisation et aux besoins d’industrialisation du continent. Tant que les projets étaient analysés individuellement, les retards restaient perçus comme des difficultés ponctuelles. Aujourd’hui, la logique est totalement différente. L’Afrique doit désormais construire massivement, rapidement et simultanément. Chaque année perdue sur un mégaprojet devient donc une année retranchée à une trajectoire énergétique continentale déjà extrêmement contrainte.
Enfin, le post-COVID et les tensions géopolitiques actuelles n’ont pas créé les fragilités des projets africains. Elles les ont révélées et amplifiées. La pandémie, l’inflation mondiale et les ruptures logistiques ont agi comme un test de résistance mondial appliqué simultanément à tous les systèmes énergétiques. Et ce test a montré que les systèmes disposant d’institutions robustes, de marchés financiers profonds et de mécanismes d’arbitrage efficaces absorbaient beaucoup mieux les chocs. Les mégaprojets énergétiques sont complexes partout dans le monde. Aujourd’hui, avec les contraintes financières actuelles, les exigences climatiques et l’objectif des 1000 GW à horizon 2040, les retards énergétiques ne peuvent plus être considérés comme de simples inefficiences opérationnelles. Ils deviennent désormais un enjeu stratégique de développement, de compétitivité et de souveraineté énergétique.
Comment distinguez-vous, dans les cas africains, la part des retards qui relève d'une mauvaise gouvernance nationale (lenteur administrative, instabilité politique, défaillance de pilotage) et la part qui relève d'une complexité structurelle inhérente aux mégaprojets (incertitudes géologiques, chocs externes, complexité contractuelle) ?
Existe-t-il un ratio chiffrable, du type « 70% gouvernance, 30% complexité » ? Non, et toute personne qui vous avancerait un tel chiffre ferait preuve de malhonnêteté intellectuelle. La distinction est-elle pour autant artificielle ? Non plus — c'est, au contraire, la distinction la plus importante à faire. Ces deux affirmations ne sont contradictoires qu'en apparence ; tout est dans la manière dont on articule les deux dimensions.
L'erreur consiste à les penser comme deux grandeurs qui s'additionnent, comme si l'on pouvait verser le retard dans deux seaux distincts. Ce n'est pas ainsi qu'elles fonctionnent. Elles ne s'additionnent pas, elles se succèdent. La complexité structurelle est l'étincelle : elle explique pourquoi un retard apparaît. La gouvernance détermine si cette étincelle s'éteint ou devient un incendie : elle explique l'ampleur et la durée du retard. La complexité est l'intrant ; la gouvernance est la fonction de transfert qui décide de ce qu'on en fait.
Les mégaprojets énergétiques sont complexes partout dans le monde. Les incertitudes géologiques, les redesigns techniques, les arbitrages de sécurité, les problématiques EPC, les révisions réglementaires ou encore les tensions sur les chaînes logistiques ne sont absolument pas des spécificités africaines. Le barrage de Kikot l’illustre par les débats autour du débit de crue, du dimensionnement de l’ouvrage et de l’ajout éventuel d’une septième turbine, qui ont fortement fait dériver les coûts du projet. Mais les exemples internationaux montrent exactement les mêmes phénomènes : Flamanville 3 en France, Vogtle aux États-Unis ou encore le barrage des Trois-Gorges en Chine ont eux aussi connu des dépassements majeurs malgré des systèmes institutionnels parmi les plus solides au monde.
Existe-t-il, selon vous, un ratio observable, ou cette distinction est-elle artificielle parce que les deux dimensions s'alimentent mutuellement ?
Le cas camerounais est extrêmement intéressant à cet égard. Lorsque l’on compare Kikot et Nachtigal, on observe deux barrages hydroélectriques situés sur le même fleuve, développés dans le même cadre réglementaire et exposés aux mêmes chocs mondiaux, à savoir l’inflation et les perturbations logistiques. Pourtant, les trajectoires divergent fortement. Nachtigal a connu un retard relativement limité et sans explosion majeure des coûts, tandis que Kikot accumule les reports et voit son budget fortement dériver. Lorsque l’on neutralise ainsi une grande partie de la complexité structurelle — même technologie, même pays, même environnement — ce qui reste pour expliquer l’écart relève essentiellement de la structuration du projet, de la gouvernance et de la capacité de coordination entre les acteurs.
Cela ne signifie pas pour autant que tout serait uniquement une question de mauvaise gouvernance nationale. Ce serait une lecture trop simpliste. Il existe aussi des contraintes structurelles plus profondes : des marchés financiers encore peu profonds, une forte dépendance aux importations d’équipements, des marchés EPC parfois limités, un coût du capital élevé ou encore une exposition importante au risque de change. Ces éléments ne relèvent pas directement du pilotage quotidien d’un projet, mais ils fragilisent l’ensemble de l’écosystème dans lequel ces infrastructures doivent être développées.
Mais même là, la question centrale reste finalement celle de la capacité institutionnelle à absorber les chocs. Parce qu’au fond, les grands projets énergétiques ne déraillent pas uniquement lorsqu’un problème apparaît. Des problèmes surviennent partout. Ils déraillent surtout lorsque le système n’est plus capable de contenir les effets en chaîne : retard technique, dérive financière, litige contractuel, tensions politiques, ralentissement des décisions, puis une nouvelle dérive technique. C’est cette boucle que les systèmes les plus robustes parviennent généralement à rompre rapidement.
Si vous deviez retenir une recommandation prioritaire, à mettre en œuvre dès maintenant et qui aurait l'effet de levier le plus fort sur l'ensemble des projets énergétiques africains au cours des dix prochaines années, laquelle serait-ce ? Et à qui s'adresse-t-elle prioritairement ?
Si je ne devais en retenir qu'une : faire de la maturité d'un projet une condition d'accès au financement, opposable et non négociable. Autrement dit — et c'est la formule que je voudrais qu'on retienne — ne jamais autoriser le lancement d'un projet qui n'est pas prêt. Aucun décaissement, aucun premier coup de pioche tant que l'alignement n'est pas réglé et que le financement n'est pas bouclé. Un véritable « verrou de bancabilité » avant tout démarrage.
Pourquoi celle-ci, et pas une autre : Renforcer les institutions, former les compétences, créer des bureaux de gestion de projet : tout cela est utile, mais sans le même effet de levier. Car la maturité avant financement agit sur le seul point d'étranglement par lequel passent tous les projets et tous les acteurs : la clôture financière. Réformer la gouvernance d'un État prend une génération ; former les compétences, des années. Mais le closing est un goulot que nul ne contourne — l'instant unique où l'État, le développeur, le partenaire et les financeurs sont réunis autour de la même table. Une seule règle exigeante à ce point de passage discipline d'un coup tout ce qui se trouve en amont.
C'est exactement cette équation — capitaux, marchés et exécution — que nous avons voulu placer au cœur du débat. Avec Akili Energy, plateforme d'intelligence de marché sur les énergies en Afrique, nous organisons le 5 décembre 2026 la première édition d'un forum dédié à l'énergie en Afrique, sur le thème « Structurer l'avenir énergétique de l'Afrique : capitaux, marchés et exécution ». C'est là que cette conversation doit avoir lieu : non pour constater les retards, mais pour bâtir ensemble les conditions — financières, institutionnelles et opérationnelles — qui permettront à l'Afrique de financer et de livrer elle-même son avenir énergétique.
Propos recueillis par Idriss Linge, Agence Ecofin.