« Où es-tu ? », « Lumières, lumières, lumières », « Séisme »... Notre sélection théâtre de la semaine
« Où es-tu ? » au Théâtre du Rond-Point, « Lumières, lumières, lumières » au Studio-Théâtre de la Comédie-Française, « Séisme » au Théâtre du Petit Saint-Martin... Découvrez notre sélection théâtre de la semaine du 8 juin 2026.
Au printemps 2020, tout s’arrêtait pour cause de confinement. L’une était dans les Cévennes, l’autre à Paris. Irène Jacob et Keren Ann, amies dans la vie et voisines à Montmartre en temps normal, ont alors entamé une correspondance très personnelle émaillée de chansons et de poèmes. Un matériau dont l’une et l’autre sont plus que familières puisque, adolescentes, elles en étaient déjà nourries.
On connaît l’allant poétique des chansons de Keren Ann, dix albums au compteur. On sait, aussi, le goût musical d’Irène Jacob qui, en parallèle de son parcours d’actrice, en a enregistré deux (Je sais nager en 2011 et En bas de chez moi en 2016) et qui se trouve être, cela se sait moins, plutôt bonne pianiste. « Je joue surtout des études de Bach, deux ou trois valses de Chopin, un peu Beethoven mais de moins en moins et parfois un peu de jazz», concède-t-elle presque gênée.
Irène envoyant des poèmes et Keren Ann lui répondant en chanson : c’est il y a six ans, au gré d’échanges toujours plus fournis où il était question ici de Leonard Cohen et là de Baudelaire ou de la poétesse togolaise Germaine Kouméalo Anaté, que les deux artistes se sont piquées au jeu. L’année suivante, à la faveur d’une invitation de la Maison de la poésie, elles se lancent et dévoilent leur duo singulier qui, l’année d’après sous l’impulsion d’un ami commun (Nicolas Boualami) s’improvisant producteur pour l’occasion, prendra la forme d’un projet de spectacle.
Sous l’œil bienveillant de la chorégraphe Joëlle Bouvier, accueillies en résidence à Sète (Théâtre Molière) puis à Annecy (scène nationale de Bonlieu), la chanteuse et la comédienne inventent ainsi Où es-tu?, spectacle où la musique, la poésie mais aussi leurs propres vies, rêves, peurs, élans, voyages et souvenirs se répondent en toute évidence.
Le résultat, inattendu, étonne programmateurs et spectateurs qui, très vite, en redemandent. La preuve, quatre ans et une bonne quarantaine de représentations plus tard, Où es-tu? est toujours à l’affiche, en l’occurrence actuellement au Théâtre du Rond-Point, à Paris, où il s’était déjà joué à guichets fermés en janvier.
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La bonne compagnie des poètes
Une situation qui a le don de réjouir les deux artistes malgré leurs agendas compliqués, l’une en tournée quand l’autre n’est pas en tournage avec Amos Gitaï ou Rithy Panh. Naïvement, on s’interroge : Où es-tu? pourrait-il se jouer encore dans cinq, dix ou quinze ans ? « Qui sait? répond Irène Jacob, l’œil rieur. Oui, on l’a créé dans l’idée de pouvoir se revoir régulièrement. On le rejouera en 2027, il pourrait évoluer ou s’inventer un jour une nouvelle version, de nouveaux complices, qui sait? »
Une chose est sûre, la bonne compagnie des poètes ici célébrée paraît plus qu’indiquée en ces temps troublés par les guerres d’Ukraine et du Proche-Orient ajoutées aux régressions politiques, écologiques, sociales, etc. À ce propos, c’est Le Cœur riant de Charles Bukowski qui vient à l’esprit d’Irène Jacob pour insuffler l’espoir. « Il y a une lumière quelque part, peu peut-être, mais elle brise les ténèbres, tu es merveilleux, les dieux attendent cette lumière en toi », souffle-t-elle de mémoire.
« Quand on écoute une chanson ou un poème, poursuit-elle, on se sent d’un coup vivant et c’est comme un baiser, ces moments d’éternité nous éclairent, passent toutes les frontières. » Ils rendent l’espoir et donnent la force car, continue-t-elle en évoquant cette fois le poème En danger de mots d’Andrée Chedid, les mots « brisent ou bien apaisent. Incendient ou délivrent. Ils modèlent nos visages. Saccagent ou donnent ferment »…
« Et puis, révèle Irène Jacob, j’ai grandi dans une famille qui n’allait jamais au théâtre, peu au cinéma, mais se disait toujours des poèmes à la fin des dîners, le dimanche. La poésie et la musique offrent des espaces qu’on peut habiter et partager partout. » Soudain, elle pense à sa belle-mère récemment disparue, qu’elle revoit, « très malade, sur son lit d’hôpital, soudain sourire et mettre ses bras en mouvement à l’écoute d’une valse de Chopin. Eh bien c’est ça le poème, ce miracle, cet émerveillement ». Essentiel assurément.
🎭 Où es-tu ? Théâtre du Rond-Point (Paris 8e). Jusqu'au 13 juin. 1 h 15. Informations et réservations sur Théâtre du Rond-Point.
Au pays des fantômes (4⭐️/5)
Le roman de Virginia Woolf La Promenade au phare, commencé en 1925 et repris deux ans plus tard, exerce un ascendant particulier sur les lecteurs. Comme Les Vagues, comme Orlando. Ce qui subjugue, dans ce texte parfois traduit Vers le phare (comme un lieu que l’on n’atteindra jamais), c’est l’évanescence des relations entre les êtres. C’est la spiritualité, l’au-delà.
L’autrice québécoise Évelyne de la Chenelière met en lumière deux femmes : l’aînée, mère de huit enfants, élégante et corsetée, flotte dans un monde qui n’a comme frontières que des rideaux de chaînes dorées et un piano écrasé. Une femme très belle et très mélancolique que l’on devine, ici et là, en transparence. Vit-elle ici au pur présent ? C’est Madame Ramsay, qu’incarne avec une profondeur sans rigidité Florence Viala, une fois de plus exceptionnelle.
À ses côtés, Lily Briscoe, une artiste, une peintre qui ne sacrifiera jamais ses désirs aux rigueurs de la société. Dans cette partition fluide et vive, Aymeline Alix confirme sa fraîcheur et sa personnalité. Le metteur en scène Florent Siaud signe un moment fascinant qui touche au plus profond. Il s’intéresse aux âmes captives qui cherchent délivrance. C’est bouleversant.
🎭 Lumières, lumières, lumières, d’après Virginia Woolf. Studio-Théâtre de la Comédie-Française, du mercredi au dimanche à 18h30. Durée: 1heure. Jusqu’au 28 juin. Informations et réservations sur le site de la Comédie Française.
Des aveux évanescents (4⭐️/5)
Elle est « F ». Il est « H ». Ils sont jeunes. Très jeunes. Elle parle à toute allure, comme beaucoup de filles de sa génération. Lui semble plus posé, mais on le devine secoué de grands éclairs intérieurs. Ainsi la fine et délicate Claire de La Rüe du Can dialogue-t-elle avec le profond et léger Jean Chevalier. Traduit par Séverine Magois, ce pas de deux composé par l’écrivain anglais Duncan Macmillan, Séisme (dont le titre original est Lungs) nous plonge au cœur des échanges d’un couple qui s’interroge sur son avenir. Sur le sens de la vie.
Cela peut sembler prosaïque : ainsi, F et H se demandent s’ils doivent avoir un enfant… On ne vous dira pas qui lance le débat. Dans un décor de verre et de lumière, de transparences et d’ombres, de voix relayées par des micros sensibles, de suspens, on scrute ce duo d’apparence furtif, aussi séduisant qu’énigmatique. Rien n’est simple dans cet espace qui dévoile et dissimule d’un même mouvement. La scénographie de Balthazar Lesage instaure une distance particulière : au cœur des plus intimes sentiments, mais sans indiscrétion. On se passionne pour ce va-et-vient, séduit par deux interprètes à la musicalité et à l’intelligence remarquables.
🎭 Séisme, de Duncan Macmillan. Théâtre du Petit Saint-Martin, du mercredi au samedi à 19 heures, dimanche à 17h30. Durée: 1h15. Jusqu’au 5 juillet. Informations et réservations sur le site du Théâtre du Petit Saint-Martin.