Peter Mandelson avec Keir Starmer lors de sa visite à Washington l'an passé.
/FW1FP/Mark Potter - via REUTERS - 2025 Getty Images - Carl Court
Peter Mandelson, cité dans les dossiers Epstein, était à la fois ambassadeur du Royaume-Uni aux États-Unis et à la tête d’une entreprise de lobbying ayant Palantir pour client lorsque le contrat a été signé. L’opposition et plusieurs organisations de la société civile exigent des réponses.
Les informations à retenir
UN SÉISME ÉTHIQUE POUR KEIR STARMER
Le contrat de 240 millions de livres signé avec Palantir cristallise des soupçons de corruption systémique, suite aux révélations sur le rôle d'intermédiaire occulte joué par Peter Mandelson entre le 10 Downing Street et le géant américain de la donnée.
L'omniprésence de la société de lobbying Global Counsel dans l'attribution des marchés de défense et de santé (NHS) pose la question d'un conflit d'intérêts majeur au sommet de l'État britannique.
Cette crise de souveraineté technologique, accentuée par l'opacité des accords passés avec la Big Tech américaine, force le gouvernement à justifier l'intégrité de ses infrastructures critiques face aux pressions croissantes de l'ONG Foxglove et des parlementaires.
C’est une nouvelle affaire dont se serait bien passé Keir Starmer, le Premier ministre britannique, déjà confronté à des abîmes d’impopularité et à une vague de scandales autour de ses récentes nominations. Un contrat à 240 millions de livres sterling signé l’an passé avec Palantir par le ministère de la Défense est sous le feu des critiques, qui y voient à la fois un risque pour la sécurité nationale et une potentielle affaire de corruption.
En cause, notamment, le rôle qu’est suspecté d’avoir joué Peter Mandelson dans l'attribution de ce contrat. Nommé ambassadeur du Royaume-Uni aux États-Unis par Keir Starmer le 10 février 2025, cet aristocrate britannique est la cible d’une vive controverse depuis l’apparition à plusieurs reprises de son nom dans les fichiers Epstein.
Il est notamment accusé d’avoir entretenu une proche relation avec le trafiquant sexuel, d’avoir reçu des paiements de sa part et de lui avoir communiqué des secrets d’État lorsqu’il était membre du gouvernement Brown entre 2009 et 2010. À la suite des révélations, Mandelson a été démis de ses fonctions en septembre.
Un évident conflit d’intérêts
Mais ce départ est loin d’avoir dissipé le scandale qui éclabousse l’ex-ambassadeur et, à travers lui, le gouvernement britannique. L’affaire en a en effet révélé une autre : alors même qu’il organisait un rapprochement entre le gouvernement britannique et Palantir l’an passé, Mandelson détenait également des parts dans Global Counsel, une entreprise de lobbying qu’il a créée en 2010 et qui compte la société américaine parmi ses clients. « Il est très difficile de comprendre comment le gouvernement a pu laisser passer un conflit d’intérêts aussi évident », s’indigne auprès de La Tribune Donald Campbell, directeur plaidoyer chez Foxglove, une ONG spécialisée dans l’éthique du numérique. Elle fait actuellement pression auprès du gouvernement pour obtenir les éclaircissements nécessaires sur l’affaire Mandelson.
En février 2025, peu après sa nomination au poste d’ambassadeur, Mandelson a accompagné Keir Starmer lors de sa visite aux États-Unis, lors de laquelle le Premier ministre a visité la salle d’exposition de Palantir à Washington et rencontré le patron de l’entreprise, Alex Karp. Le contrat, en vertu duquel Palantir doit déployer ses algorithmes d'analyse de données au service de l’armée britannique, a été signé dans la foulée. Le rôle ambigu que Mandelson aurait par ailleurs pu jouer dans l’attribution d’un autre contrat à OpenAI, qui est elle aussi cliente de Global Counsel, pour déployer l’IA générative dans les services publics britanniques, suscite désormais aussi la suspicion.
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La présence de Palantir au Royaume-Uni en question
Face au scandale, certaines voix appellent également à suspendre un contrat à 330 millions de livres sterling entre Palantir et le National Health Service (NHS), le système de la santé publique du Royaume-Uni, cette fois-ci non plus pour des questions de corruption, mais de souveraineté technologique. « L’emprise de Palantir sur notre gouvernement, et le rôle joué par Peter Mandelson, désormais discrédité, dans cet accord, doivent faire l’objet d’une enquête urgente. En attendant, tous les contrats publics passés avec cette entreprise de technologie d’espionnage pro-Trump doivent être suspendus immédiatement », demande ainsi la parlementaire du parti écologiste Siân Berry.
Une inquiétude que partage Donald Campbell, de Foxglove. « Palantir est une Big Tech américaine qui a été impliquée dans le soutien aux paramilitaires de l’ICE de Trump et à l’armée israélienne à Gaza. Sa réputation suscite désormais l’inquiétude du public quant à son implication dans le Service national de santé du Royaume-Uni et d’autres secteurs des services publics du pays. »
Des relations opaques à clarifier
Au-delà du scandale Mandelson, l’activiste attend du gouvernement britannique davantage de transparence dans la façon dont il attribue des contrats aux entreprises américaines, comme en septembre 2025. Une visite en grande pompe de Donald Trump au Royaume-Uni, à laquelle Satya Nadella, de Microsoft, Sam Altman d’OpenAI et Jensen Huang de Nvidia étaient conviés, a également donné lieu à des accords en cascade autour de la tech, dont un investissement de 22 milliards de livres sterling de Microsoft et de cinq milliards de Google dans les centres de données d’IA, tandis que l’achat de 120 000 processeurs graphiques de pointe de Nvidia était annoncé, là encore pour renforcer les infrastructures britanniques autour de l’IA.
« Il y a encore bien trop de secrets autour des accords du gouvernement avec les géants américains de la tech. Par exemple, Foxglove a formulé une demande en vertu de la loi sur la liberté d’information pour obtenir une copie du partenariat signé l’an dernier entre Palantir et le ministère de la Défense, mais le gouvernement a refusé de communiquer toute information. Il faut que nous sachions quel rôle Lord Mandelson a joué dans ce genre d’accords, mais nous avons aussi besoin de bien plus de transparence sur les relations du gouvernement britannique avec les entreprises technologiques américaines », estime Donald Campbell.
Ces débats qui agitent actuellement le Royaume-Uni font à maints égards écho à ceux qui traversent la société française, où l’attribution du Health Data Hub à Microsoft est tout aussi controversée que celle du traitement des données de la NHS à Palantir, et où les liens entre Capgemini et l’ICE ont également fait scandale très récemment.