Pour mieux comprendre le débat sur le gaz de schiste

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Pour l'ingénieur, tout ce qui se mesure s'améliore. Pour l'économiste, les débats publics doivent être éclairés par les chiffres. Le débat qui fait actuellement rage sur l'exploitation des gaz de schiste gagnera d'être éclairé par quelques chiffres pertinents.

Le sujet du gaz de schiste a fait irruption sur la scène politique et dans les médias il y a deux ans, suite à l'exploitation massive des gisements recencés aux Etats-Unis. Celle-ci a débuté quelque cinq ans auparavant, à partir de 2005 donc, et a donné lieu à plusieurs dizaines de milliers de puits forés de façon parfois anarchique. Le débat en France s'est cristallisé autour des questions environnementales, au point de conduire à une interdiction de la fracturation hydraulique pour toute activité d'exploration et d'exploitation des gaz et huiles de roche mère (GHRM) sur le territoire français (loi du 11 juillet 2011). Interdiction confirmée par le président Hollande cet automne lors de la conférence environnementale.

Le « peak oil », enfin ?

En premier lieu, il faut s'interroger sur les raisons qui ont amené les Etats-Unis à développer ces hydrocarbures avec un si spectaculaire enthousiasme. Il est généralement établi que le facteur déclenchant de ce prodigieux développement est le prix atteint, en 2006, par le gaz sur le marché spot aux Etats-Unis (de l'ordre de 13 dollars le million de BTU). Mais la mise en production à grande échelle du gaz de schiste n'aurait pas été possible sans la disponibilité et la conjonction de deux technologies clés qui sont le forage horizontal et la fracturation hydraulique. Le discours présentant la perspective d'une autonomie gazière des Etats-Unis sur plusieurs décennies a par ailleurs convaincu les investisseurs qu'un nouvel eldorado était en vue, ce qui a amené de nombreuses compagnies à se positionner sur cette activité.

Or ces technologies sont connues de longue date et il n'y a pas eu d'innovation de rupture depuis. Pourquoi maintenant ? La question d'une bulle spéculative est clairement posée. L'important volume de gaz produit a de fait conduit les niveaux de prix spot (moins de 2 dollars le million de BTU en avril, et aux alentours de 3,5 dollars actuellement) très en deçà des limites de profitabilité de nombre d'opérateurs.

En conséquence une réorientation des plateformes de forages (en 2012, le nombre de forages, tous hydrocarbures confondus, devrait se situer aux alentours de 45000 pour les seuls Etats-Unis) a été amorcée, faisant passer le taux de plateformes de forage visant les gisements de gaz, de 43% en novembre 2011, à 23% un an plus tard, ce qui, compte tenu du déclin rapide des puits à gaz de schiste, laisse augurer une diminution de la production de gaz américain dans les années qui viennent.

Quelles perspectives en France

Le cas américain n'est pas totalement pertinent pour éclairer le choix français. Car l'Amérique, royaume des foreurs, dispose de larges espaces. Plus utile au débat est le cas de la Pologne qui, à l'instar d'autres pays européens, a entamé des opérations d'exploration à grande échelle. Sur la base d'une estimation initiale de 5000 milliards de m3 de ressources en gaz de schiste techniquement récupérables (estimation issue de l'administration américaine de l'énergie), ce pays a lancé en 2011 un programme d'évaluation précise des ressources gazières techniquement récupérables. L'enjeu pour la Pologne est principalement la réduction de la part du charbon-roi et la diminution de sa dépendance énergétique à l'égard du gaz russe.

Depuis, l'enthousiasme initial est quelque peu retombé. L'Institut de géologie polonais a révisé à la baisse les ressources techniquement récupérables pour ne retenir désormais que 2000 milliards de m3 de gaz, les réserves (i.e. les ressources techniquement et économiquement exploitables) étant quant à elles évaluées, par le même institut, entre 350 et 770 milliards de m3.

A ce jour, 120 permis d'exploration ont été accordés et 33 puits (à comparer aux prévisions établies en 2011 qui envisageaient 100 à 150 puits forés à fin 2012) ont été forés ces 2 dernières années, dont 2 horizontaux et 10 suivis de fracturations (à titre de comparaison, 900 puits environ ont été fracturés en Europe ces 50 dernières années). Par ailleurs, 270 forages sont prévus sur les 5 prochaines années. Ainsi en supposant que ces puits soient tous producteurs, et qu'ils produisent tous 38 millions de m3 sur 15 ans (productivité moyenne des puits de la formation de Barnett aux USA, avec une courbe de déclin sur 15 ans. Source : IEA / WEO2009), la production totale, lors de la cinquième année, serait de l'ordre de 1,7 milliards de m3, soit environ 16% du volume de gaz importé en 2010 (le volume importé par la Pologne en 2010 a été de l'ordre de 10 milliard de m3. Source : BP statistical review - Juin 2011).

En maintenant ce rythme de forages, et sous les mêmes hypothèses de production par puits, un régime de croisière serait atteint au bout de 15 ans, avec une production de l'ordre de 2,3 milliards de m3/an, soit environ 23% du volume importé en 2010, et 56% des volumes de gaz produits par la Pologne cette même année. L'objectif d'indépendance gazière vis-à-vis de la Russie nécessiterait donc pour la Pologne un effort beaucoup plus conséquent que ce que laissent supposer les déclarations entendues, des 2 côtés de l'Atlantique, sur le nouvel eldorado gazier.

Quel bilan tirer après ces cinq ans ?

Les Etats-Unis restent les champions en matière de gaz de schiste avec une production de l'ordre de 270 milliards de m3/an. Toutefois, ces prochaines années, et dans les conditions mentionnées plus haut, il sera difficile de compenser le déclin annuel de plus de 30% constaté sur l'ensemble des puits de production gazière domestique dont les volumes extraits semblent marquer une pause dans leur mouvement d'ascension de ces dernières années.

Cette situation n'est pas sans rappeler celle constatée sur le marché pétrolier où le niveau de production pétrolière tous liquides confondus, semble installé sur un plateau depuis 2004, et où l'agence internationale de l'énergie a confirmé (WEO2011) que le pétrole conventionnel avait, en 2008, franchi son pic à 70,4 millions de barils/jour.

Un partout donc. Contre les « anti- » : l'Amérique fait école dans le monde entier, à des rythmes différents, selon les dotations naturelles en espaces et en ressources. Contre les « pro- » : le discours sur l'indépendance énergétique sort clairement relativisé. Il faut désormais passer de la politique des ragots à la politique des ratios.

Didier Pillet est ingénieur en chef des mines au Conseil général de l'économie, de l'industrie de l'énergie et des technologies au ministère de l'économie et des finances et est co-auteur du rapport administratif officiel sur le gaz de schiste.

Note : L'Office parlementaire des choix scientifiques et technologiques vient de désigner comme co-rapporteurs sur le gaz de schiste le député Christian Bataille (PS - Nord), déjà auteur de la loi fondamentale régissant les déchets nucléaires) et le sénateur-maire Jean Claude Lenoir (UMP - Orne).
 

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Commentaires
a écrit le 20/12/2012 à 19:41 :
Comment faire confiance à ceux qui déterminent le volume des réserves (A.I.E) et compagnie...tous ces chiffres
sont revus à la baisse, une fois la pollution entamée....n'y aurait il pas de spéculations à la baisse sur le prix du gaz avec un billet vert qui va souffrir, avec une incidence sur le coup des importations d' énergie...

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