Le visage sympathique de la finance

Par Bruno Angles, Président France de Macquarie Infrastructure and Real Assets  |   |  1057  mots
Copyright Reuters (Crédits : DR)

Cela fait maintenant près de quatre ans que l?on évoque la refondation de la finance. Progressivement l?idée s?impose même aux plus récalcitrants, aidée par la conjonction de dérapages et d?excès incompréhensibles par l?opinion publique et de l?ampleur de la crise qui touche chaque jour davantage les Etats et les populations. Même les plus sceptiques sont désormais à court d?arguments devant certaines distorsions du système qui ont été mises à jour dans la période récente.

Cependant, la finance n?a pas qu?un seul visage. Elle a des visages divers parce qu?elle a des usages variés. Et oui, disons-le, la finance peut être utile, bénéfique et même irremplaçable. C?est pourquoi, il ne faut pas faire d?amalgames pernicieux qui reviendraient à placer par exemple sur le même plan l'investissement de long terme et le trading a haute fréquence; de même, ne pas distinguer les activités des fonds d'infrastructures, des fonds de private equity, et des hedge funds ne peut que conduire a des raisonnements réducteurs voire contre-productifs.

Le débat politique en Europe a placé la croissance par l?investissement au c?ur de l?actualité. Ce sujet n?est pas encore tranché, mais nous savons tous qu?il ne peut pas y avoir de politique publique volontaire d?investissement, s?il n?y a pas de relais des acteurs privés et notamment des acteurs financiers. C?est l?une des raisons pour laquelle les pouvoirs publics doivent s?attacher à donner du sens à la finance et la rendre pertinente pour soutenir l?activité économique et améliorer la vie quotidienne des citoyens. Le temps est maintenant venu d?optimiser l?instrument qu?est la finance au service de l?intérêt général et non pas de la sanctionner parce que ce serait un bouc-émissaire facile.

Dans la cas contraire, il existerait un risque de raréfaction des capacités d?investissement des acteurs financiers dans les infrastructures, et de découragement de nouveaux acteurs d?entrer sur un marché où les barrières sont déjà élevées. L?investissement en infrastructures est un investissement exigeant avec un coût d?entrée très important, une faible liquidité de l?actif et un besoin de mobilisation sur le long terme. Ne pas prendre en compte ces spécificités aurait pour conséquence mécanique, paradoxe ultime, de détourner l?investissement de long terme vers des activités plus risquées et plus spéculatives, au lieu de contribuer à financer des infrastructures au service de l?intérêt public : autoroutes, aéroports, infrastructures d?énergie,?

Or, les victimes d?une raréfaction des investissements dans les infrastructures seront ceux qui les utilisent : les citoyens. C?est pourquoi, il est primordial de préserver leur capacité d?attraction. Et plus particulièrement dans un contexte où l?investissement public au niveau mondial va diminuer.

Les acteurs privés investissant à long terme sont indispensables pour répondre aux besoins mondiaux en infrastructures pour le transport, l?énergie, l?eau et les télécommunications. Et ceux-ci sont colossaux, puisque selon une étude de l?OCDE, ils sont estimés à 40.000 milliards d?euros d?ici 2030.

L?Etat a donc tout intérêt, économiquement et politiquement, à créer des conditions favorables aux investissements en infrastructures. Un des enjeux de l?action publique en Europe pour les années à venir sera d?encourager ces investissements dans les infrastructures pour accroître le développement des territoires au service des citoyens.

Avec 65.000 milliards d?actifs détenus au sein de l?OCDE, les investisseurs institutionnels ont en effet un rôle primordial à jouer, pour contribuer sur le long terme au financement d?infrastructures d?utilité publique. Pourtant, au sein de l?Union Européenne, les infrastructures ne représentent aujourd?hui en moyenne que 1 à 3% de leur portefeuille.

Les projets qui témoignent de la pertinence et de l?efficacité du recours des Etats aux capitaux privés pour financer des infrastructures sont légion. Ils ont souvent permis d?aider les Etats à se désendetter en cédant à des partenaires dignes de confiance des infrastructures dont ils n?arrivaient plus à supporter seuls les coûts de fonctionnement et de modernisation. Le réseau d?autoroutes françaises APRR, l?aéroport de Bruxelles ou Thames Water, premier réseau de distribution d?eau et d?assainissement en Grande-Bretagne, sont de parfaites illustrations du support que peuvent apporter des partenaires privés investis sur le long terme. Sans eux, certaines infrastructures pèseraient encore lourdement dans les comptes d?Etats, qui sont déjà pour beaucoup surendettés, et certains grands projets, bien que nécessaires, seraient aujourd?hui inenvisageables.

Au-delà de permettre le financement d?infrastructures, les investissements de long terme sont sources de croissance et d?emplois. Et pas dans les sièges des grandes banques, mais dans les PME de province. Alors n?ayons pas peur de ce visage de la finance, ne lui tournons pas le dos. Au contraire, réfléchissons ensemble, fonds d?infrastructures et pouvoirs publics, à un schéma qui permette de pourvoir dans les années à venir aux besoins de nos concitoyens en matière d?infrastructures de qualité.

Bruno ANGLES est Président France de Macquarie Infrastructure and Real Assets. A ce titre, il est notamment Administrateur d?Autoroutes Paris-Rhin-Rhône et de l?Aéroport de Bruxelles. Il est également Président du Conseil d?administration d?Arlanda Express (lien ferroviaire à grande vitesse entre l?aéroport et le centre ville de Stockholm).Il est par ailleurs membre du Conseil de surveillance de la Société Saft et de Assystem.

Bruno Angles était précédemment Senior Partner de Mercer Delta (2006-2007) après avoir été Directeur Général de Vinci Energies (2004-2005). Auparavant, il a occupé divers postes chez McKinsey & Company de 1996 à 2004 dont il est devenu Directeur associé en 2000. Il a également été Directeur Général de la Société du Tunnel du Mont Blanc (SMTB) (1994-1996).

Bruno Angles est ancien élève de l?Ecole Polytechnique, Ingénieur des Ponts et Chaussées et diplômé du Collège des Ingénieurs.