Retour au réel pour la rénovation énergétique de l'habitat

Par Pierre Pommelet  |   |  1655  mots
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Cinq ans et une crise plus tard, que reste-t-il des vélléités de rénovation énergétique de l'habitat du Grenelle de l'environnement? Notre contributeur, Pierre Pommelet, ancien directeur général de l'Agence Nationale de l'habitat, revient sur les priorités données par les gouvernements, et s'autorise quelques propositions...

La baisse historique du budget du ministère de l'Environnement, qui vient d'avoir des conséquences fâcheuses pour son titulaire, marque la fin d'une époque qui vit l'environnement -et en particulier les économies d'énergie- au centre des préoccupations gouvernementales. Le « Grenelle de l'environnement » fut le point d'acmé de cette période brusquement interrompue par la crise de 2008. Où en sommes- nous aujourd'hui ?

 

 

Les vastes perspectives du Grenelle

 

A long terme nous serons tous morts disait le grand Keynes! C'est bien le fond du débat sur la rénovation énergétique des bâtiments anciens qui n'a, depuis 40 ans d'existence de cette politique, jamais été véritablement tranché : faut -il viser le traitement d'économie d'énergie définitif mais coûteux et peu rentable ou multiplier les petites interventions à bref temps de retour sur investissement ?

 

Le dernier épisode marquant fut le Grenelle de l'environnement où les préoccupations écologiques étaient dominantes du fait de la forte hausse du prix du pétrole qui semblait annoncer la fin prochaine des énergies fossiles et de la crainte du réchauffement climatique: la fonte d'été exceptionnelle des glaces du pôle nord de 2007 avait particulièrement frappé les imaginations et poussé les décideurs politiques à agir vite et fort.

L'imprévisible économie bouleverse les bonnes intentions écologiques

 

En conséquence c'est le choix des performances les plus ambitieuses qui fut fait aussi bien pour le logement neuf que pour l'habitat ancien où se situe l'essentiel du gisement : l'objectif était de diviser rapidement par le facteur quatre la dépense énergétique annuelle qu'il fallait ramener de 240 Kwh à 60 Kwh au m². La question de la rentabilité de cet immense programme ne se posait pas compte tenu du caractère impératif de l'enjeu : selon les termes de Michel Rocard, « pouvait-t-on accepter que les générations futures terminent dans une friture » ?

 

Mais l'imprévisible est au c?ur de l'économie et trois événements majeurs ont porté un coup sensible aux axiomes justifiant le choix du long terme :

 

  • Le premier a été évidemment la crise économique qui imposa la réduction des budgets publics et la baisse du revenu des ménages qui redonna toute son importance à la recherche de temps de retour court sur investissement .
     
  • Le deuxième a résulté de la révision en forte hausse des réserves d'énergie carbonée et en particulier des pétroles et gaz de schiste qui semblent repousser au prochain siècle le déclin annoncé.
     
  • Enfin la stabilisation apparente de la température moyenne du globe constatée par l'office météorologique britannique depuis 1995 ; cette pause, sans doute provisoire, a rendu moins actuel et surtout moins médiatique le débat sur le réchauffement climatique.

 

En raison de la crise, le sauvetage de la planète est remis à une date ultérieure

 

Fondé comme on l'a vu sur la recherche de l'excellence thermique hors contrainte financière, ignorant superbement l'hétérogénéité d'un parc ancien de 32 millions d'unités où se situe l'essentiel du gisement des économies d'énergie, le Grenelle de l'environnement a oublié que la qualité d'un sentier énergétique se jugeait en réalité sur son commencement, c'est-à-dire sur le niveau de performance accessible à moyen terme, sur le type de travaux les plus rentables à réaliser en priorité, sur la mise en ?uvre d'une ingénierie financière adaptée.

 

La problématique n'est pas celle du logement neuf où il est aisé d'imposer des normes ambitieuses (et coûteuses!) aux constructeurs. Dans l'habitat ancien, la norme est impuissante : 5 ans après le Grenelle, le marché de la rénovation énergétique ne concerne que dans 5% des cas l'isolation des parois opaques et vitrées ; ce sont les opérations dîtes « trois étoiles » dont le coût varie entre 15 000 et 20 000 euros par logement

Des objectifs politiques intenables

 

Quant aux objectifs politiques de la dernière campagne présidentielle, ils demeurent obscurs: les 500 000 logements par an qu'il est prévu de traiter sont un objectif trop important pour être réalisé en opération « trois étoiles » -le nombre actuel de ce type d'opérations est de 120 000- et trop faible par rapport aux 2 400 000 opérations ayant un impact énergétique, mais traitées le plus souvent dans le cadre du gros entretien courant comme le changement de chaudière ou la réfection de la toiture.

 

En réalité ce sont ces opérations « une étoile » les seules à la portée des revenus de la majorité des citoyens, qui ont à la fois la rentabilité la plus forte et l'impact global le plus élevé, compte tenu de leur nombre, sur le total des économies d'énergie dans le bâtiment.

Répartir les travaux de rénovation énergétique de l'habitat

 

Ajoutons que le processus des gaz à effet de serre étant cumulatif, plusieurs millions de petits travaux performants réalisés à court terme ont un meilleur effet que de trop rares opérations complètes.

 

Il convient donc d'en prendre acte et de déterminer le niveau de performance qui doit être recherché sur les différents segments du marché général de la rénovation qui atteint 65 milliards d'euros par an, les phases successives de réalisation, le rôle des opérateurs publics et privés, le meilleur type de financement.

 

Quelle performance thermique optimale?

 

La direction technique de l'Agence Nationale de l'Habitat a réalisé une étude récente très originale en utilisant l'approche marginaliste qui fut celle de Marcel Boiteux pour construire avec le meilleur rapport coût /avantage le beau réseau maillé de l'EDF.

 

Il apparaît qu'en utilisant la notion de temps de retour marginal (et non de temps moyen qui agrège à la manière des « subprimes » des travaux à temps de retour de 2 ans avec d'autres qui peuvent dépasser 30 ans, comme l'isolation des vitrages ).

 

L'étude dégage trois conclusions instructives pour une action véritablement opérationnelle:

 

  • Malgré l'extrême hétérogénéité du parc, les travaux d'économie d'énergie ont des performances et des rentabilités hiérarchisées de façon quasiment identique avec en tête l'isolation des combles puis le remplacement des chaudières, l'isolation des murs et enfin, loin derrière, le remplacement des vitrages. Ce sont pourtant ces derniers qui font l'objet de la démarche commerciale la plus active.
     
  • La localisation géographique a un impact majeur sur la rentabilité des travaux. En visant un temps de retour marginal de 10 ans qui correspond à un horizon temporel acceptable pour la grande majorité des ménages, seule l'isolation des combles a un intérêt dans les Bouches du Rhône pour une maison individuelle chauffée au fioul alors qu'un réfection complète s'avère rentable dans le Jura pour un coût pourtant cinq fois plus élevé.
     
  • Le type d'énergie utilisé induit également des fluctuations de même ampleur dans les départements à hiver rigoureux.

Le propriétaire a intérêt à faire cinq fois plus de travaux dont la rentabilité demeure élevée s'il se chauffe au fioul plutôt qu'avec des panneaux rayonnants fonctionnant à l'électricité. Dans le sud de la France, le type d'énergie a moins d'impact.

 

Renoncer aux standard élevés

 

En définitive quels pourraient être les éléments de référence d'un politique d'économie d'énergie optimale au sens de Pareto, c'est-à-dire présentant une efficacité maximale à court et moyen terme sous contrainte de revenus souvent modestes d'un grande partie des propriétaires ?

 

Tout d'abord renoncer à des standards de performance trop élevés, incompatibles avec un parc aussi hétérogène et des conditions climatiques aussi variées que celles du territoire métropolitain. Le cas des dom-tom est encore différent.

Développer les études préalables et favoriser les aides publiques

 

En revanche multiplier les études préalables réalisées par des bureaux d'études réellement indépendants utilisant les logiciels très élaborés disponibles et capables de faire des diagnostics sur mesure subventionnés le cas échéant par l'ANAH ou l'Agence Nationale de Rénovation Urbaine..

 

Ensuite favoriser les aides publiques directement liées au temps de retour marginal c'est-à-dire des emprunts remboursables sur les économies réalisées type éco-prêts à taux zéro ou certificats d'énergie. Dans ce dernier cas les fournisseurs (les obligés) ont en effet intérêt à préconiser en priorité des travaux à faible temps de retour sur investissement.

Réserver les subventions aux "passoires thermiques"

 

Pour les grandes copropriétés, développer les contrats de performance énergétique permettant de financer et de réaliser des travaux induisant des économies de chauffage remboursant les annuités d'emprunt.

 

Enfin réserver les subventions à fond perdu aux personnes « précaires énergétiques » qui occupent souvent des passoires thermiques où des interventions légères ont un efficacité maximale. Dans le parc privé, les réseaux Pact Arim doivent jouer un rôle essentiel de conseil pour éviter notamment les démarcheurs de travaux inutiles qui s'attaquent préférentiellement aux propriétaires âgés peu informés.

Mettre en oeuvre un sentier énergétique optimal

 

Il reste à souhaiter que le débat sur la transition énergétique en cours soit l'occasion de stabiliser enfin la fluctuante politique d'économie d'énergie dans le parc ancien. Certes l'excellence thermique pour tous -objectif du Grenelle- doit être recherchée à long terme. Mais dès maintenant doit être mis en ?uvre un sentier énergétique optimal compatible avec les revenus de nos concitoyens et avec le budget du Ministère de l'Ecologie.

Celui-ci, comme on sait, va accuser en 2014 une baisse historique de sept pour cent - en partie compensée par la taxe sur les poids lourds qui ne bénéficiera qu'au secteur des transports.