Quelques expos de printemps

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(Crédits : DR)
Une balade à travers les expositions les plus marquantes

L'automne avait été exceptionnel, le printemps ne l'est pas moins. Il est vrai que Paris s'affirme de plus en plus comme ville de musées et d'expositions, le public ayant plus que doublé en quarante ans.

Visiteur solitaire, l'absence de queues est un critère de choix, qui l'emporte parfois sur mes préférences, retardant l'expo Van Gogh. Ici, je retiens l'ordre chronologique.

 

Auguste

 Surprise, ce n'est pas le Louvre qui accueille l'expo mais un Grand Palais offrant aux visiteurs des volumes spacieux plus adaptés aux statues monumentales. Une expo sur un tel thème peut ennuyer. Je me souviens de cette allée de statues à l'entrée de l'ancien Louvre et de certains cours de latin…

Rome, chacun croit connaître : Astérix, ruines en Europe et en Afrique, ainsi qu'un peu d'histoire, quoique celle d'Auguste, digne d'un western avec ses multiples rebondissements et ses innombrables batailles, soit difficile à retenir. Certes, il a succédé à César assassiné (tu filii quoque…) et il est venu à bout de Marc Antoine trop longtemps empêtré dans les jupes de Cléopâtre. Mais après…

Le risque est habilement contourné avec un rez de chaussée centré sur les « techniques » de contrôle politique auxquelles recourt le chef tenant d'un pouvoir personnel, qui sont de tous les temps.

Le « boss » veut faire connaître son image, et ne disposant pas de la télévision, il fait fabriquer des bustes, avec quatre modèles aux fortes ressemblances, et les diffusent dans tout l'empire. La coiffure est particulièrement soignée, en particulier les « mèches » Il ajoute à sa représentation celle de sa famille, dont l'épouse la plus connue, Livie, au toupet caractéristique. Son image, il la met aussi sur les pièces de monnaie, les bagues et autres camées. Lorsqu'il est présenté en pied, l'apparence est soignée (armure et glaive) Cela nous vaut d'admirer des bustes venus d'un peu partout, les plus beaux étant en marbre et en bronze (Londres) Certains étaient en Gaule (Béziers et Hiragana au sud de Toulouse)

Le chef fait connaître ses exploits. Le mieux, c'est de les écrire soi -même dans tous leurs détails, en grec sur un bas relief : « J'ai libéré la mer des pirates…agrandi les frontières, pacifié les provinces de Gaule et des Hispanies ainsi que la Germanie (exagéré, son général Varus a été vaincu) ajouté L'Egypte à l'empire, installé des colonies de soldats… » Déjà proclamé Imperator par le Sénat, en tant que général victorieux, il énumère tous ses titres, « Père de la Patrie » tout en se vantant de respecter les lois, et conclut « Je l'emporte sur tous en autorité » Auguste était un vrai « professionnel » il sauvegarde les apparences, respecte les Sénateurs et le Sénat de la République, tout en monopolisant la réalité du pouvoir.

Un « chef » est un grand constructeur. On ne construisait pas encore des musées, mais des temples et des théâtres, dont celui d'Arles (une gigantesque statue de l'Empereur décorait le mur d'entrée) Un chef est aussi un aménageur ; il rénove en marbre plus de 80 monuments à Rome et crée de nouveaux forums. Divers documents, dont des photos et des vidéos, illustrent son œuvre.

Pour être respecté, il vaut mieux que le chef ait les apparences de la vertu et de la simplicité. Auguste ne se fait pas construire de palais mais des maisons, sur le Mont Palatin tout de même.

Enfin, un grand chef prépare ses obsèques, qui contribueront à sa légende. C'est d'autant plus important pour un empereur romain, qu'il est en contact direct avec les dieux. A sa mort, Auguste est divinisé, ce que peuvent difficilement espérer les autocrates modernes (à la rigueur les papes puisque l'habitude de les canoniser semble se développer)

Le premier étage est plus conventionnel avec une présentation de l'organisation de l'Empire et de l'art de vivre dans les maisons romaines. On peut admirer une argenterie finement ciselée, des verres mosaïqués, des céramiques sigillées et des reproductions de fresques.

 

Joséphine

 Nous sommes encore dans un monde impérial mais féminisé et harmonieux. Une plaisante exposition qui a pour cadre le Luxembourg, peu chargée mais coûteuse.

Marie - Josèphe Rose de la Pagerie a vu son prénom modifié par Bonaparte qui jugeant le prénom de Rose peu convenable pour l'épouse d'un général voué à un grand avenir imposa celui de Joséphine.

Venue des îles, Joséphine, langoureuse et belle, dut séduire beaucoup d'hommes pour survivre. Son art de vivre fait tout le charme de l'exposition. Son élégance fait penser à Marie-Antoinette : taffetas somptueux, châles en mousseline et en cachemire, broderies incrustées d'or ou d'argent. Son goût pour les petits meubles (guéridons) et objets (boîtes) fait oublier la lourdeur du style empire. Une part de ce qui est exposé vient de la Malmaison.

Joséphine fut beaucoup plus qu'une courtisane. Musicienne, elle jouait de la guitare et peut être de la harpe. Botaniste, elle constitua une collection de fleurs rares, dont des roses, et aménagea un grand jardin à Malmaison. Curieuse, elle fit venir des animaux de pays lointains.

Impératrice, elle tint son rôle dignement, rejoignant parfois son époux dans des pays étrangers et n'intervenant que peu en politique (il est vrai qu'un corse consulte rarement les femmes dans ce domaine). Elle fut également digne après avoir été répudiée. Elle fut bien traitée, l'ex-mari, qui l'avait beaucoup aimé, lui laissa le titre d'impératrice, la Malmaison et des moyens financiers. Elle voyagea, notamment en Savoie et Suisse (elle y découvrit des peintres) Son rayonnement était tel que le plus grand souverain de l'époque, le tsar Alexandre Premier vint en 1814 lui rendre visite à la Malmaison et fut charmé par sa conversation.

 J'ai révisé mon jugement sur Joséphine : ce n'est pas seulement une aventurière sur qui tout le Directoire est passé, qui a beaucoup trompé le jeune général de l'Armée d'Italie et qui a conseillé à l'Empereur le rétablissement de l'esclavage. L'exposition m'a donné l'envie de revoir la Malmaison, qui a été restaurée, après la fin de l'exposition.

 

Voyage de l'obélisque de Louxor 1829/36

 L'égyptomanie ne disparut avec l'Empire et Joséphine. Avec Champollion, elle connut un nouvel essor. Ce fut d'ailleurs lui qui négocia avec Mehmet Ali la substitution des deux obélisques de Louxor, initialement réservées aux anglais, à celles d'Alexandrie moins bien conservées. La négociation fut plus aisée que le transport de ce monolithe de 230 tonnes. L'opération, qui dura six ans, est fort bien racontée au Musée de la Marine. Il fallut construire un bateau de quarante- trois mètres, hélé par la première frégate à vapeur de la marine royale, qui devait souvent faire escale pour faire le plein de charbon. L'expédition rassembla plus de deux cents personnes. Il fallut abattre l'obélisque, la charger sur le bateau, attendre la montée du Nil, résister aux maladies, à une tempête dans le golf de Gascogne, remonter la Seine avant de l'ériger place de la Concorde. Louis- Philippe, qui avait choisi le site dans un souci d'unité nationale, ne rejoignit les centaines de milliers de parisiens qui attendaient depuis plusieurs heures que lorsque le succès de l'opération fut garanti. Il s'était mis au balcon du ministère de la Marine, pendant que l'ingénieur commandant les opérations et sûr de ses calculs restait sous le monolithe. L'opération couta tellement cher que le second obélisque resta sur place. C'est de Gaulle qui le rendit officiellement à l'Egypte.

 

Gustave Doré

 Toujours l'Empire mais le second. Sans le savoir, peut-être, vous connaissez Gustave. Ses visions ont inspiré de nombreux films que vous avez vus, depuis le « voyage dans la lune de Méliès » « la Belle et la Bête » « la guerre des étoiles » et des dessins animés (« le chat botté » Selon les hommes de cinéma, son regard est celui d'une caméra. Quelques extraits sont présentés dans les hauteurs du Musée d'Orsay.

Gustave est un polyvalent : dessinateur, auteur de livres pour enfants (les futures bandes dessinées) peintre, graveur, sculpteur. Celui qu'on aime le plus, c'est le caricaturiste. Ce conservateur alsacien, réfugié à Versailles pendant la Commune, caricaturait les insurgés- des pétroleuses dégénérées- mais il faisait preuve de la même méchanceté pour les parlementaires de l'assemblée conservatrice, gras et bouffis de bêtise et de méchanceté. Ce fut un illustrateur de livres exceptionnel qui donnait aux ouvrages un supplément d'âme : Don Quichotte (il s'était rendu en Espagne) la Bible, Gargantua. Par le dessin et la plume, il a fait vivre le Londres de Dickens avec ses bas fonds sombres et ses champs de course lumineux. Il existe à Londres une « Dore Gallery » très visitée.

Mieux vaut presser le pas devant ses toiles gigantesques d'inspiration religieuse, mélange de naturalisme et de symbolisme (quand on pense à ce que faisait Manet à la même époque…) garder le pas rapide devant les sculptures réalistes mais ralentir pour les aquarelles ; ce passionné d'alpinisme a peint des paysages montagneux « pittoresques et sublimes »

L'arrière petit neveu, Julien Doré, chanteur, « serial lover » qui, paraît-il, fait chavirer son public a aimé l'exposition.

 

Clemenceau

 Passons à un farouche adversaire du second empire, le républicain Georges Clemenceau. Il fut un orientaliste passionné, ce que montre le musée Guimet à tous ceux qui l'ignoraient, soit le plus grand nombre. Sa connaissance des civilisations asiatiques est présente dans son grand discours anticolonialiste de 1885, ridiculisant l'opposition de Jules Ferry entre « races supérieures et races inférieures » « C'est bien tôt dit…Race inférieure les Hindous ! Avec cette civilisation raffinée qui se perd dans la nuit des temps et cette grande religion bouddhiste…Race inférieure, les Chinois ! Avec cette civilisation dont les origines sont inconnues. Inférieur Confucius ! » Ce « bouffe curés » s'intéressa aux religions orientales au point d'assister à trois cérémonies bouddhistes célébrées par des bonzes dans le salon du premier étage du musée Guimet. Des statuettes de l'Eveillé l'accompagneront dans son bureau du Ministère de la Guerre. Dans un édito, il écrira « Il va falloir maintenant compter avec ces frères d'Asie qui nous ont précédé dans la civilisation »

Il collectionne quelque 800 objets (pas très anciens), dont une partie fut dispersée en 1894, lorsque traité à tort de « chéquard » lors du scandale de Panama, il fut battu aux élections et dut vendre. Il attrape le virus du japonisme et fréquente les rares experts français. Les centaines de boites à essence japonaises- les kôgô- sont revenues du Québec pour l'exposition. Des estampes, masques, céramiques, meubles ont été conservées dans sa maison de la rue Franklin (qui se visite) et sa longère vendéenne, aux murs blanchis à la chaux, séparée de l'océan par un jardin touffu inspiré par son grand ami Monnet. Il prête ses estampes pour la première exposition des maîtres japonais en 1890.Il utilise son poids politique pour faire acheter par le Louvre ses deux premières œuvres japonaises (1891)

Il écrit une pièce de théâtre, exotique et chinoise « Le voile du Bonheur » jouée quatorze fois au théâtre de la Renaissance et reprise dans un film tourné après la Grande Guerre, qui a été perdu.

Il fut l'exécuteur testamentaire de Clémence d'Ennery, qui fit don à l'Etat de plusieurs milliers de « chinoiseries » installées dans un petit hôtel qu'elle fit construire avenue du Bois. Cette collectionneuse, qui avait le « goût du bizarre » mais aucune connaissance particulière, achetait par lots selon ses goûts. Clemenceau la conseilla dans ses achats et défendit les intérêts de l'Etat lorsque le testament fut contesté, après la mort de l'époux, par une « fille naturelle » C'est le musée Guimet qui a en charge, depuis 1908, le Musée d'Ennery et qui s'en occupe médiocrement faute de moyens financiers. Son accès est gratuit, condition posée par la donatrice. Faut-il encore qu'il soit ouvert, ce qui est peu fréquent. Le musée abonde en objets de moyenne et de petite taille : chimères, boîtes, laquiers, vases, coffres, jades. Ce sont surtout les centaines de netsukes japonais, en bois ou en ivoire, suspendus à la ceinture, qui font la célébrité de la collection ; ils représentent des animaux ou des personnages de la vie courante souvent caricaturés. Selon les goûts de l'époque, les objets s'accumulent mais heureusement Clémence passa commande à un ébéniste de la rue Saint Antoine de grandes vitrines faites à partir de meubles orientaux décorés de nacre. Le résultat est superbe.

Après son échec à l'élection présidentielle, en 1920 à 80 ans, il fait un périple de six mois en Asie : Ceylan, Java (Borobudur et Bali) Birmanie, Inde. Il la traverse du sud au nord pour terminer au Rajasthan, où un maradjah ami organise pour le Tigre une chasse aux tigres. Malade à Calcutta, il s'écrie « Ou je mourrai, ou je visiterai l'Inde » Des photos et des documents illustrent ce périple. Ridicule dans un costume trois pièces, il porte avec prestance le costume et le casque colonial.

 

Bill Viola

 Ma découverte de ce vidéaste anglais remonte à 2001.Il exposait à la National Gallery, où je me trouvais en compagnie de ma fille qui habitait alors Londres. Nous avions été saisis par un ruissellement d'images. Je revis une vidéo à l'exposition Pineau à la Conciergerie, peu imaginative, sans grande consistance.

Pour cette première exposition à Paris, vingt vidéos ont été rassemblées. Préparez vous à un culte moderne pratiqué par de nombreux jeunes et à vous mouvoir dans une semi obscurité, le recueillement et la lenteur (7 à 35 minutes par scène). Les images se modifient de façon presque insensible. Ainsi, quatre personnages grandeur nature expriment toute une gamme des sentiments, affliction, inquiétude, angoisse, interrogation, par le seul jeu du regard, de la bouche et des mains qui change lentement, une quinzaine de minutes pour exprimer tous les sentiments. C'est une réussite.

L'eau et le feu jouent un grand rôle dans la symbolique de Viola avec des réminiscences chrétiennes évidentes (baptême, ascension, enfer) Dans « Fire Woman » une silhouette de femme avance devant un immense mur de flammes (on dirait un Turner) et tombe dans une eau jusque là invisible. Dans « Transfiguration » trois femmes de trois âges différents passent d'un arrière plan en noir à un premier plan en couleurs en traversant un rideau d'eau.

Certaines scènes font penser au surréalisme belge ; des passants devant une façade d'un immeuble moderne néoclassique et une porte cochère, tout est apparemment normal…quoique le trottoir soit très étroit et qu'il soit difficile de ne pas se frôler, puis brutalement (au bout d'une quinzaine de minutes) un torrent d'eau dévale l'escalier, passe par la porte cochère, inonde la rue et fait fuir les passants.

La vision de marche lente, individuelle (walking the edge) ou collective, peut inciter à des réflexions métaphysiques, comme semble le souhaiter le vidéaste, ou …à prendre le large, ce qui vous fera manquer le dénouement qui donne du sens à la scène.

 Certaines vidéos m'ont laissé indifférent (les dreamers) ou me sont apparues déplaisantes, comme ces deux vieillards nus décharnés regardant pendant de longues minutes tous les détails de leur anatomie. A croire que je me suis vu. Si vous n'êtes pas jeune et si vous n'aimez pas vous asseoir par terre (et vous relever) apportez un pliant.

Vous vous souviendrez de cette exposition.

 

Le Trésor de Saint Maurice d'Agaune

 Remontons le temps de mille cinq cent ans et pénétrons dans une abbaye du Valais, dont le trésor est actuellement exposé au Louvre. Des chefs d'œuvre de l'orfèvrerie mérovingienne et carolingienne, qui n'ont pas leur équivalent en France, sont exposés : vases, reliquaires, coffrets. Le travail des métaux précieux et l'agencement des pierres précieuses vous laissent pantois (en particulier l'aiguière dite de Charlemagne) L'influence byzantine et germanique est évidente.

 

 

Pierre-Yves Cossé

1 Avril

 

 

 

PS

             Ai jeté un coup d'œil rapide sur l'exposition Jaurès, aux archives nationales.

             Les apparences du pape du socialisme français sont celles d'un bourgeois de province, ventripotent et bon mangeur, qui commença par exercer la profession honorable de prof de philo.

             Il ne fut que 3è à Normale Sup mais avant lui, il y avait… Bergson.

          Cet orateur exceptionnel fut un journaliste prolifique et un correspondant régulier de la Dépêche. Son souvenir est très présent au Capitole et ses mânes ne pourront que se révulser lorsque la « réaction bourgeoise » va s'asseoir à nouveau dans les fauteuils réservés au maire et aux adjoints.

           Cet internationaliste fut un patriote convaincu et son fils unique, engagé volontaire, fut tué au Chemin des Dames en 18.

On se prend à rêver, si au lieu de la guerre, il y avait eu un gouvernement Jaurès/ Caillaux…

 

 

 

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Commentaires
a écrit le 01/05/2014 à 12:52 :
Ne pas oublier l'extraordinaire expo Henri Cartier-Bresson dont les photos en grand nombre sont exposées au centre G.Pompidou. Ce dernier étant ouvert jusqu'à 23 h, on n'est pas obligé de faire la queue !
On comprend toute la richesse du regard de cet homme, humaniste, architecte, poète,sociologue, curieux... merveilleux.

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