Ce qui reste de la "deuxième gauche"

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La première gauche a explosé avec l'Union soviétique. La deuxième gauche, qui a marqué les années 70, s'est diluée: ses idées ont été reprises, preuve de leur pertinence

En 2014, appeler son blog « deuxième gauche » serait-ce refuser la mode, se complaire dans un passé révolu, voire cultiver le goût de l'échec ? Car, par rapport à ses objectifs initiaux, la seconde gauche a échoué, même si elle subsiste comme culture et comme référence.

 Une grande ambition

La deuxième gauche des années 70 était antitotalitaire, décentralisatrice, régionaliste et autogestionnaire. Elle misait sur la société civile et valorisait l'expérimentation, la négociation sociale et le compromis. Elle rejetait la direction de l'économie par l'Etat et acceptait une économie de marché fortement régulée. Elle était européenne et tiers-mondiste -la plupart de militants s'étaient battus contre la guerre d'Algérie- et considéraient qu'une France diversifiée et métissée était un élément de richesse. Elle attachait une grande importance aux aspects qualitatifs du développement, à la valorisation du temps libre et des loisirs. Elle visait une transformation de la société, en donnant du temps au temps et ne croyait pas au « grand soir".

Une CFDT en pleine expansion

L'appellation « deuxième gauche » fut utilisée par Patrick Rotman à propos d'une CFDT en pleine expansion sous la houlette d'un chef charismatique, Edmond Maire. Elle fut surtout utilisée pour la minorité du PS à partir du discours de Michel Rocard au congrès de Nantes (1977) opposant la première et la seconde gauche. Ses adversaires furent au premier chef la première gauche, celle de Georges Marchais, de François Mitterrand et de la plupart des institutions de la gauche traditionnelle-CFDT exclue- attachée au jacobinisme, à la centralisation et au quantitativisme et encore sous influence lénino-marxiste. Ce fut elle qui accéda au pouvoir en 1981.

 Des résultats limités

 La deuxième gauche n'obtint qu'un strapontin dans le gouvernement de Pierre Mauroy, pour M Rocard, le second « rocardien » Jean- Pierre Cot ayant rapidement été chassé du ministère de la coopération. Jacques Delors, sans conteste de culture deuxième gauche, avait été choisi par François Mitterrand pour « faire de la deuxième gauche sans Rocard ou contre lui ».

Michel Rocard, marginalisé et écarté du dossier des nationalisations, ne put agir que sur quelques dossiers. Ayant en charge ce qui était appelé à l'époque le «  tiers secteur » devenu  « économie sociale et solidaire » il mit en place de nouveaux outils (délégation, institut de financement) pour favoriser son développement. Ce combat est actuel, puisque dans le gouvernement Ayrault, Benoît Hamon (qui ne se réclame nullement de la deuxième gauche) a exercé les fonctions de ministre délégué et qu'une loi a été adoptée en première lecture. Le poste de ministre délégué a disparu avec le gouvernement M Valls. Les tenants de la deuxième gauche sont toujours très présents dans ce secteur, comme l'admirable Claude Alphandéry, toujours à la tête du « laboratoire de l'économie sociale et solidaire ».

Le modèle de planification inadapté à la mondialisation

Ministre du Plan, Michel Rocard  fit adopter, dans un esprit décentralisateur le dispositif des « contrats de plan Etats/ Régions » qui avec le temps s'est bureaucratisé et complexifié. Mais il ne parvint pas à transformer le modèle de planification, sous une forme stratégique adaptée à la mondialisation. On retrouve les rocardiens dans la préparation des lois Auroux sur l'élargissement des droits des travailleurs, qui sont dans la ligne directe de la deuxième gauche.

Comme ministre de l'agriculture, il réussit, grâce à la négociation avec le secteur privé et l'Eglise, à faire passer une loi sur l'enseignement agricole, qui contrastait avec les avatars de la loi Savary.

 Peu de textes relèvent de la deuxième gauche

Pour lever définitivement l'hypothèque Rocard, François Mitterrand le nomme Premier Ministre en 1988 et l'encadre strictement. La réussite de la négociation sur la Nouvelle Calédonie, associant les deux ennemis, Lafleur et Tjibaou, dans les premiers jours de son gouvernement augurait bien de la suite. A la vérité, peu de textes adoptés durant les trois ans passés à Matignon relèvent explicitement de la deuxième gauche. On peut citer la méthode choisie pour l'évaluation du RMI, indépendante de l'administration et directement ouverte aux usagers.

En 1994, Jacques Delors ne voulut pas être candidat à l'élection présidentielle et Michel Rocard ne le put. C'en était fait des espoirs de la deuxième gauche d'accéder au pouvoir. Les rocardiens essaimèrent, on en retrouve dans les équipes Jospin, Ayrault ou Vals, mais il ne s'agit plus que d'aventures individuelles.

Dans les municipalités, la seconde gauche, toujours en lutte contre la première, eut des réalisations. Grenoble fut longtemps considéré comme un laboratoire, qu'il s'agisse d'urbanisme, de participation des habitants ou de la place de la culture. L'échec de la liste socialiste aux dernières élections municipales est vivement ressenti par tous ceux qui se souviennent de la grande période d'expérimentation et d'innovation.

Le bilan est honorable mais limité. Comment expliquer ce semi échec ?

 Affadissement et lacunes

Constater que les « réalistes » de la première gauche l'ont emporté sur les «  idéalistes » de la seconde ne suffit pas. Il est vrai que marqués par une culture de minoritaires (minorités de la CFDT, de l'UNEF, de la SFIO) ses partisans. n'étaient pas les plus habiles dans les jeux d'appareil et les alliances tactiques et que leur appétit de pouvoir était moins fort, comme l'atteste la reculade de Jacques Delors en 1974. Il est vrai aussi que le « recentrage » de la CFDT l'a coupé de relais dans les milieux syndicaux et que l'occupation par ses adversaires de la plupart des postes de décision politique, à l'intérieur comme à l'extérieur du PS, entravait son développement. Il est d'autres explications.

L'affadissement avec le temps est indéniable. L'autogestion ne relevait pas seulement du mythe, elle pouvait inspirer de nombreuses et profondes transformations. Il existe un potentiel d'initiative et d'innovation dans une société française hiérarchisée et centralisée à l'excès. Les gaullistes-les vrais- parlent de « participation » les catholiques de « subsidiarité » Ce potentiel en friche est présent non seulement dans les entreprises, mais dans les collectivités locales et de nombreuses institutions publiques et privées.

Certes, le mouvement autogestionnaire n'est pas spontané et une pression constante doit être exercée sur tous les « chefs » petits et grands, de droite et de gauche, qui résistent à tout partage du pouvoir. La seconde gauche a cessé assez rapidement d'exercer une pression. Cette carence est toujours actuelle. Des allègements financiers vont être accordés aux entreprises, sans véritable contrepartie en termes de pouvoir. Le choix devrait être offert entre une représentation significative au conseil d'administration ou dans les conseils de surveillance.

 Le souci du compromis et la valorisation de l'entreprise

Le souci légitime du compromis et de la valorisation de l'entreprise comme lieu de production et de création a pu aboutir à des réformes molles ou squelettiques. Les tenants du pouvoir économique, désireux de diviser la gauche et de l'affaiblir, ont fait preuve d'amabilité à l'égard de la « gauche raisonnable » et ont su la manipuler avec habileté. Débattre en permanence avec les patrons est une nécessité dans une économie de marché, à condition de ne pas oublier que ce débat se situe à l'intérieur d'un rapport de force. De façon plus générale, la seconde gauche a fait preuve d'une certaine naïveté concernant le fonctionnement de l'Etat.

Une compréhension tardive des transformations du capitalisme

Cet affadissement a été d'autant plus marqué que l'analyse initiale était lacunaire. La seconde gauche n'a compris qu'avec retard les transformations du capitalisme:  financiarisation et rôle des banques, prise de pouvoir par les actionnaires et effacement des managers, poids de l'Asie et concurrence accrue, ainsi que sa traduction politique avec le néolibéralisme incarné par Thatcher et Reagan. Elle n'en a pas vu les conséquences sur le fonctionnement d'une Europe élargie, la réduction des politiques communes au profit de l'extension de marchés peu régulés. Bref, comme toute la classe politique française, elle est restée hexagonale et ne s'est pas située dans ce nouveau monde de la globalisation. Elle a préféré la défensive, cherchant principalement à ralentir les effets de ces mutations. Les progrès de l'Islam, notamment sous des formes sectaires dans les banlieues, qui mettaient en cause le principe de laïcité, l'ont pris de court.

Enfin l'effacement du catholicisme de gauche, la montée de l'individualisme et de l'appétence pour un enrichissement rapide n'ont pas été sans conséquences négatives sur le comportement de ses militants, de ses responsables et sur le renouvellement des générations militantes.

 

Ce qui reste de la deuxième gauche, quand a première a explosé

Se poser la question est déjà positif, au moins pour la politique économique et sociale, car personne ne se la pose à propos des orientations de la première gauche. Dirigisme économique, déficits systématiques, nationalisations massives à 100%, augmentation des salaires supérieure à celle de la productivité. Toutes ces billevesées sont tombées dans la poubelle de l'histoire avec la décomposition de l'Union Soviétique, sans que leurs thuriféraires, comme Laurent Fabius, aient jamais fait amende honorable. Ce match, la seconde gauche l'a gagné.

 Ce qui reste de positif s'est dilué dans la société et a été récupéré, à droite comme à gauche, au point que les initiateurs sont oubliés. L'importance de la société civile, la nécessité de la négociation et du compromis, l'intérêt de l'expérimentation, la poursuite d'une décentralisation simplifiée, le développement de l'économie sociale ne sont plus guère contestées, même si le débat sur les mesures à prendre reste ouvert.

S'agissant de la gestion des villes, les expériences conduites dans les municipalités de la seconde gauche ont inspiré les politiques d'autres villes pas nécessairement de gauche : consultation des habitants, urbanisme ouvert, mixité sociale, liens entre les quartiers. Les propos de Ségolène Royale sur la démocratie participative lors de sa campagne présidentielle fleuraient bon la seconde gauche. En ce sens, la seconde gauche a gagné en se diluant. On peut parler d'une « culture deuxième gauche »

Ce qui reste, ce sont des épisodes significatifs comme la négociation sur la Nouvelle Calédonie et la popularité intacte de leurs deux leaders octogénaires, Michel Rocard et Jacques Delors. C'est l'idée que l'on pourrait faire de la politique autrement en « parlant vrai » et en étant pédagogue (une des grandes qualités de Jacques Delors)?

Appeler son blog « deuxième gauche » c'est affirmer que les valeurs énoncées dans les années 70 ont gardé leur pertinence. Il ne s'agit ni de rabâcher ni se référer à des recettes toutes faites mais d'inventer une approche adaptée au monde du vingt et unième siècle. La France a sa place à trouver dans la mondialisation, en jouant sur ses nombreux atouts. Il lui faut commencer par regarder lucidement autour d'elle et à partir d'une vision partagée définir un nouveau cheminement. Elle le fera en s'appuyant sur ses acquis, ses expériences et ce qui a été dit et fait par les hommes et les femmes de la deuxième gauche.

Non, appeler son blog « deuxième gauche » ce n'est pas de la nostalgie, c'est une ouverture sur un avenir à inventer et construire, une tâche qui incombera à la génération qui succédera à François Hollande.

 

Pierre-Yves Cossé

10 Mai 2014      

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Commentaires
a écrit le 16/05/2014 à 10:10 :
quel bel article sensé et intelligent!

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