Anne Hidalgo : "Paris doit devenir la capitale de l'économie sociale et solidaire"

Par Isabelle Lefort  |   |  1095  mots
Anne Hidalgo, Muhammad Yunus, Nicolas Hazard
Anne Hidalgo a fixé le cap à l’occasion de la troisième édition de la rencontre internationale Impact 2. Cette déclaration d’intention paraît très ambitieuse. Est-elle un vœu pieu ? La France a les cartes en mains pour prendre la tête du mouvement.

Organisée à l'hôtel de ville, mercredi soir, sur l'impulsion de Nicolas Hazard, président du Comptoir de l'Innovation, la manifestation Impact 2, a réuni plus de 1500 personnes, entrepreneurs sociaux, représentants des collectivités, et personnalités venues de 50 pays. En quelques mots, Anne Hidalgo s'est montrée une nouvelle fois engagée et convaincante sur l'un de ses thèmes de campagne : l'ESS. «  Nous sommes aujourd'hui en mesure de faire de notre capitale un haut lieu de la nouvelle économie de l'entrepreneuriat social. Nous ne pouvons pas passer à côté d'un mouvement aussi porteur. Grandes entreprises, PME, associations, particuliers, nous devons nous mobiliser pour affirmer qu'une autre voie est possible. A nous de faire de Paris la capitale de l'ESS» Nicolas Hazard, le président du Comptoir de l'Innovation enfonce le clou « Plus de 2,4 millions de personnes travaillent aujourd'hui au sein d'une structure de l'ESS, ce qui représente près de 12 % de l'emploi et plus de 10 % du PIB. » Diplômé d'HEC et Sciences Po, ce trentenaire promeut l'entrepreneuriat social, partout dans le monde, de Bruxelles à Séoul, en passant par Rome et Paname. Vice-président du groupe SOS en charge de l'international, il est convaincu que Paris possède d'ores déjà de multiples atouts pour prendre la tête de ce mouvement. « La ville est émaillée d'incubateurs, de jeunes entrepreneurs et d'associations qui créent une vraie dynamique. C'est un tissu actif soutenu par de grandes entreprises comme Danone, Veolia, Schneider Electric, le groupe SOS. L'Ile de France dispose aussi de grandes écoles, d'HEC à Science-Po, en passant par l'ESSEC, qui forment des jeunes diplômés depuis plus de 10 ans maintenant, au sein des chaires de l'ESS. C'est unique au monde. En France, en particulier, les représentants de la génération Y sont désireux de donner un sens à leur vie professionnelle, ils veulent être utiles pour la collectivité. L'entrepreneuriat social répond à leurs attentes. »

Selon Opinion Way, au delà de la manne de l'épargne salariale orientée vers les entreprises sociales, 73 % des Français souhaitent aujourd'hui investir une partie de leur épargne dans des entreprises sociales (contre 60 % en 2012). Pour la majorité des personnes interrogées (1063 personnes, interviewées entre le 29 et le 30 avril) la finance solidaire est un moyen privilégié pour sauver le modèle social français.

Sous les ors de la salle de réception de l'hôtel de ville, les 1500 entrepreneurs sociaux, étudiants, personnalités des medias et des entreprises, écoutent doctement les promoteurs de la finance sociale. Tous affirment qu'un autre capitalisme est possible. Aucun ne remet en question l'idée première selon laquelle toute entreprise doit faire du profit, - c'est sa fonction première -, mais c'est la finalité des bénéfices qu'ils interrogent. La profitabilité ne doit pas seulement venir grossir les porte-feuilles des actionnaires, elle doit être réinvestie pour lutter contre les inégalités et ainsi éviter les conflits sociaux et protéger l'environnement, deux conditions essentielles à la croissance du business à long terme. Contrairement à ce que pourraient penser les plus conservateurs, il n'est pas ici question d'utopie mais de pragmatisme d'investisseur.

Pour Sir Ronald Cohen, cofondateur d'Apax Partner, l'intérêt grandissant pour l'ESS des actionnaires et des entreprises s'explique pour une large part par le potentiel de développement « Dans les 10 ans qui viennent, ce secteur va générer 600 000 créations d'emplois. » Le monde n'est pas manichéen ; il n'y a pas d'un côté les bons, de l'autre, les méchants. A l'initiative de la Social Impact Investment Taskforce, lancée au sein du G 8, qui réunit les quatre établissements bancaires les plus dotés au Royaume Uni, il pilote un investissement de plus d'1 milliard d'euros dans l'ESS. Les initiatives naissent de toutes parts, le phénomène est mondial. « L'Europe doit s'emparer de ce sujet, affirme Nicolas Schmit, ministre du travail, de l'emploi et de l'ESS du Grand Duché du Luxembourg. « Alors que la prochaine échéance électorale européenne confirme que la passion pour l'Europe s'émousse, ce secteur est un formidable atout pour lutter contre le chômage et recréer du lien social. Il n'y a pas de personnes inemployables. C'est l'une des voies de sortie de la crise. Nous devons mettre en œuvre des incitations fiscales. »

Philippe Gravier, directeur général d'Aviva Vie, observe et soutient l'ESS. Sur scène, il confirme un investissement de 10 millions d'euros en fonds propres au profit du Comptoir de l'Innovation. « Nous n'avons pas le choix, explique-t-il. Notre société était jusqu'à présent fondée sur le principe de l'égalité des chances ; dans les faits, c'est un slogan vide de sens. Le succès du livre de Thomas Piketty (Le Capital au XXIème siècle, Le Seuil) l'atteste, la lutte contre les inégalités et les écarts grandissants entre les plus fortunés et les plus démunis est un enjeu majeur dans les 10 ans qui viennent pour l'ensemble des pouvoirs publics, mais aussi les entreprises. »

François Villeroy de Gallau, directeur général délégué BNP pilote le financement des entreprises sociales. Le groupe bancaire a la puissance pour mener une politique ambitieuse. D'ici 2015, 200 millions d'euros seront investis dans ce secteur d'activité. Déjà, 50 agents sont formés pour veiller à répondre aux besoins spécifiques des entrepreneurs sociaux dans toute la France. « Ceux qui nous accusent de social washing n'ont rien compris. Investir en Ile de France dans l'entrepreneuriat est une priorité, le faire dans les entreprises sociales une nécessité. »

Franck Riboud, pdg de Danone, est l'un des promoteurs les plus engagés depuis vingt ans en faveur du social business. « Je n'y suis pour rien, j'ai été éduqué comme ca. Mon père, en 1972, a tenu, à Marseille, un discours prophétique pour le groupe où il interrogeait chacun sur la finalité de notre action. Une entreprise qui ne fait pas de bénéfices ne fait pas son métier. Mais cela ne nous empêche pas de faire des choses ensemble pour être utile à la collectivité, il faut associer croissance et qualité de vie. Lorsque nous avons lancé Danone Communities, 99 % des actionnaires ont approuvé cette initiative en assemblée générale. Je ne veux pas sauver le monde. Mais, à la tête d'une multinationale, qui réalise plus de 20 milliards d'euros de chiffre d'affaires et emploie plus de 200 000 salariés, nous ne pouvons pas nous contenter de distribuer des bonus à quelques uns. Nous avons la puissance, nous essayons de la partager pour agir. Concrètement. »