Pour la création d’universités transnationales en France

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La Sorbonne, prochaine université glocalisée ? Ses campus à Abu-Dhabi, et ceux d'HEC au Qatar, sont significatifs d'un système d'enseignement supérieur qui doit muter pour s'adapter à la mondialisation. | REUTERS
La Sorbonne, prochaine université "glocalisée" ? Ses campus à Abu-Dhabi, et ceux d'HEC au Qatar, sont significatifs d'un système d'enseignement supérieur qui doit muter pour s'adapter à la mondialisation. | REUTERS
Face à la montée des grandes universités internationales, la France cherche encore son modèle... Par Mehdi Lazar, universitaire.

Alors que l'enseignement supérieur se mondialise, de plus en plus d'étudiants choisissant de franchir une frontière pour suivre des cours, les grandes universités internationales semblent devenir la norme dans le monde. Ces dernières restent cependant "nationales" dans de larges mesures et leur part d'opérations "globalisées" est comparativement faible, notamment en France.

A ce niveau la France semble d'ailleurs toujours "avoir un train de retard" et réagir sans être complètement convaincue des opportunités offertes par la globalisation de l'enseignement supérieur. Cela pourrait-il cesser ? Oui, mais il reste à inventer le type d'établissement pour cela.

Un système inadapté à l'internationalisation des étudiants

Certains voient le processus de mondialisation comme une menace pesant sur notre système d'enseignement supérieur. Bien sûr, notre système public d'enseignement supérieur est financé par nos contribuables et sert les objectifs de développement de l'hexagone et la formation de nos citoyens. Mais dorénavant il nous faut sortir des grilles de lecture fonctionnant uniquement à l'échelle nationale.

Tout d'abord, l'avenir économique ou géopolitique de notre pays est en Europe et dans le monde. De plus, beaucoup d'établissements en France forment aujourd'hui des non-ressortissants (il en existe deux sortes : les citoyens de l'UE et ceux hors Union-Européenne). Or ces étudiants internationaux ne cessent d'augmenter : il s'agit d'une tendance éducative lourde. D'ailleurs, ces étudiants payent les même frais de scolarité que les étudiants français, (dans la majeure partie des pays du monde les étudiants étrangers payent plus cher leur scolarité afin de couvrir leurs coûts au système public).


Des enseignants et des enseignement mobiles

De plus, de nombreux enseignants poursuivent leur carrière ou une partie de leur carrière à l'étranger, créant ainsi un marché de l'emploi mondial et fortement concurrentiel au sein duquel les Etats-Unis et l'Angleterre attirent les meilleurs "talents". Certains professeurs sont même des "stars" se partageant entre plusieurs établissements. La France commence à s'y mettre mais connait des difficultés en raison des conditions statutaires de recrutement des enseignants-chercheurs.

Par ailleurs, de nombreux établissement d'enseignement supérieur dans le monde ont créé des branches à l'étranger. Ces campus délocalisés (ou d'autres systèmes de franchises) permettent aux institutions d'offrir leurs programmes dans des pays aux marchés éducatifs dynamiques. C'est le cas de la Sorbonne (paris IV) installée à Abu Dahi ou d'HEC au Qatar. Ces deux institutions proposent des formations de haut niveau en français dans le Golfe, au milieu des nombreux établissements anglophones expatriés.

Enfin, l'enseignement à distance est maintenant offert à l'échelle mondiale. Que ce soit avec les MOOC (massive open online courses), les COIL (collaborative online international learning), mais aussi des institutions traditionnelles devenus des mastodontes de l'enseignement en ligne. C'est par exemple le cas de la Southern New Hampshire University, petite université crée en 1932 et qui a 2 750 étudiants de premier cycle inscrits en présentiel mais 25 000 en ligne.


La globalisation des universités est inégale

La globalisation de l'enseignement supérieur est une réalité. Mais elle ne se manifeste pas sur tous les territoires de la même manière : quoi de commun en effet entre l'University of Southern California qui reçoit plus de 25% de ses effectifs de l'étranger (sur 40 000 étudiants en 2012-2013) et une institution de province dans un pays en développement ?

Peut-être le fait qu'aucune de ces institutions n'est complètement mondialisée (par son financement, le droit qui la régit ou les programmes d'enseignement qui sont en majorité nationaux), mais aussi qu'à l'inverse aucune ne fonctionne en vase clos. Toutes ont des "éléments de mondialisation" dont le périmètre et l'intensité diffèrent. Or suivant les pays, les manifestations de cette globalisation et les réactions des différents acteurs impliqués peuvent être bien différentes.

Un protectionnisme légitime

En France on assiste souvent à des réactions protectionnistes - qui d'ailleurs s'appliquent à bien des secteurs. C'est évidemment compréhensible, notamment car l'éducation renvoie à notre construction nationale.

D'ailleurs ces réactions s'inscrivent dans le cadre de ce que Jean Gottmann appelait le "cloisonnement" de l'espace en réaction à une trop forte "circulation", dans ce cas la globalisation. Ailleurs dans le monde, ce protectionnisme est régulé par les Etats qui peuvent contraindre et limiter les mouvements des différents acteurs de l'enseignement supérieur.


Des mesure déconnectées de la réalité

Pour les étudiants la question des visas, des frais de scolarité ou des langues d'enseignement sont des variables très contraignantes. Pour les enseignants les visas ou les conditions de recrutement le sont aussi. Pour les institutions il peut être difficile d'entrer dans un système national, que ce soit virtuellement ou physiquement, en raison de règlements parfois très protecteurs, comme en Inde ou au Vietnam.

Si ces mesures sont compréhensibles, elles sont contre-productives et déconnectées des réalités de l'enseignement supérieur globalisé. En France comme ailleurs le sujet n'est pas de savoir si la globalisation de l'enseignement supérieur est une bonne ou mauvaise chose en soit : elle est une évidence. Il s'agit plutôt de voir comment la considérer comme une opportunité capable de faire progresser nos étudiants et notre pays.

L'université transnationale : une solution !

Afin de rester en phase avec les tendances de la globalisation de l'enseignement supérieur, nous pourrions créer en France un label destiné à modeler les institutions vers une nouvelle sorte d'établissement: l'université transnationale. Il s'agirait de former des établissements français pleinement engagés sur les marchés mondiaux. Ce label serait constitué d'un cahier des charges précis et d'un indice composite qui mesurerait l'activité globalisée.

Par exemple, un objectif de plus de 25% de "chiffre d'affaires" (issus des frais de scolarité notamment) et de contenus pédagogiques à l'international semble raisonnable. Ces établissements mettraient en place de nombreux partenariats pour lancer des projets de recherche globaux. Ces derniers permettraient notamment de travailler sur des sujets contemporains majeurs, que ce soit en recherche appliquée (énergies, biotechnologies, robotique, etc.) mais aussi en sciences sociales (afin de donner du sens au monde dans lequel nous vivons).


Pour mondialiser nos universités, il faut revoir leur financement

Un puissant réseau globalisé aiderait ces nouvelles universités françaises à faire entendre leur voix dans le monde et à disposer de la masse critique pour recruter les meilleurs enseignants et étudiants. Des diplômes de doctorat joints assureraient la circulation des fruits de la recherche dans des laboratoires communs. Pour cela une nouvelle réforme de la gouvernance des établissements devrait voir le jour, afin de leur assurer plus d'autonomie.

De même leur financement serait à revoir avec pourquoi pas des frais d'inscription plus importants (notamment pour les étudiants étrangers, mais pas seulement, couplés à des bourses plus importantes) et un plus grand recours aux financements privés.


Une réponse adaptée à l'éducation transnationale : l'exemple britannique

D'ailleurs selon cette approche des universités transnationales existent déjà dans le monde, mais peu ou pas en France. Ces établissements sont ceux qui dominent les classements internationaux et qui ont été pris en exemple dans de nombreuses publications (comme les travaux de Philippe Aghion et de ses collègues sur la performance des grandes universités de recherche).

Ce nouveau type d'université serait une réponse adaptée à l'éducation transnationale telle que définie Jane Knight comme la troisième étape de la globalisation de l'enseignement supérieur : toute forme d'enseignement délivré par un prestataire étranger dans un autre pays hôte. Or cette éducation transnationale est en plein boom : en 2012 davantage d'étudiants étrangers recevaient une éducation britannique à l'étranger qu'au Royaume-Uni. C'est ce qui fait de l'Angleterre le leader mondial de l'enseignement transnational, notamment grâce à son engagement précoce dans la globalisation de l'enseignement supérieur (dans les années 1980 le désengagement de l'Etat ayant forcé les établissements à aller chercher à l'étranger d'autres recettes).

 

Développer les campus délocalisés

La croissance de l'enseignement transnational permettrait aux établissements français de développer des opportunités financières (alors que les finances publiques sont en berne), mais aussi de former des étudiants français à l'étranger et des étudiants étrangers à la langue française et à notre vision du monde. Pour cela les campus délocalisés - comme celui de la Sorbonne Abu-Dhabi - ou d'autres programmes seront également à développer dans les prochaines années.

Tout comme le fait d'attirer des étudiants étrangers vers notre territoire, comme cela a été commencé par l'hexagone en 1998. Et le plus tôt sera le mieux car la concurrence est rude, notamment avec les grands pays anglophones mais aussi de nouveaux acteurs comme l'Australie et des "outsiders" ambitieux et bien dotés financièrement qui veulent devenir des "hubs" éducatifs. C'est le cas du Qatar avec l'université Hamad ben Khalifa University (crée en 1998 et qui regroupe de nombreux campus délocalisés étrangers) ou encore de la Malaisie ou de Singapour.

 

Une université pour profiter des avantages de la globalisation 

Avec l'augmentation constante du nombre d'étudiants voulant vivre une expérience internationale et l'arrivée de nombreux jeunes issus des nouvelles classes moyennes de pays d'Asie (comme en Chine, en Inde) et d'ailleurs (comme au Brésil et en Arabie Saoudite), le bouleversement de la globalisation de l'enseignement supérieur nécessite un changement de paradigme que la France doit saisir. L'avenir nécessite des établissements ayant une masse critique et le savoir-faire pour s'intégrer dans larges réseaux universitaires mondiaux alliant enseignement virtuel et en présentiel en direction d'un public international.

Cette nouvelle université "glocale", alliant le global et le local, sera à même de profiter des avantages offerts par la globalisation de l'enseignement supérieur. Les opportunités seront nombreuses pour ceux qui sauront les saisir mais pour cela de nouvelles façons de produire le savoir et d'enseigner sont à inventer. La création de laboratoires de recherche globaux dont les enseignements sont délivrés à distance et en présentiel à un public national et global est un défi. Pour le relever, l' "université transnationale" doit voir le jour en France.

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Commentaires
a écrit le 05/12/2013 à 14:40 :
Création du Savoir ...mondialisé ?
« Si l’humanité ne se résigne pas à devenir la consommatrice stérile des seules valeurs qu’elle a su créer dans le passé (…), elle devra réapprendre que toute création véritable implique une certaine surdité à l’appel d’autres valeurs, pouvant aller jusqu’à leur refus, sinon même leur négation. ».
Claude Levi-Strauss
"On a mis dans la tête des gens que la société relevait de la pensée abstraite alors qu’elle est faite d’habitudes, d’usages, et qu’en broyant ceux-ci sous les meules de la raison, on pulvérise des genres de vie fondés sur une longue tradition, on réduit les individus à l’état d’atomes interchangeables et anonymes."
Claude Levi-Strauss
a écrit le 05/12/2013 à 14:32 :
Hagiographie du nomadisme ou narcissisme universitaire ?
Monsieur Lazar semble prêcher pour un système de transmission du Savoir "Hors-Sol", comme l’agriculture du même nom, en oubliant que les universités sont d'abord un lieu de création de savoir, et donc ancrée sur une tradition, méthodologique et expérimentale. Ce n'est que par cet enracinement que la Recherche peut-être ouverte aux "collaborations" entre chercheurs ou équipes ayant des compétences, des approches, des cultures différentes. Encore faut-il que ces différences soient cultivées :"La civilisation mondiale ne saurait être autre chose que la coalition, à l’échelle mondiale, de cultures préservant chacune son originalité." Claude Levi-Strauss.
En temps qu'universitaire scientifique, il me semble que Monsieur Lazar ignore totalement ce qu'est un Laboratoire de recherche universitaire scientifique et le quotidien d'un enseignant-chercheur en Sciences. Je me vois mal trimballer de part le monde une tonne de matériels et produits dont j'ai besoin pour travailler au quotidien. Monsieur Lazar, le Temps de la Recherche se compte en décennies, ce qui induit un enracinement des recherches et pas en un picorage oisif et baladeur si cher à nos collègue littéraires.
a écrit le 05/12/2013 à 5:14 :
Les étudiants ont par définition les moyens de choisir l'enseignement qui leur apportera le plus . Dans ce contexte, si l'université française n'atteint pas d'elle même la capacité requise, elle sera tout simplement ignorée par les étudiants capables et devra se contenter de donner ce qu'elle pourra donner à ceux incapables d'obtenir mieux.

Donc, laissons faire.
a écrit le 04/12/2013 à 19:34 :
'dans la majeure partie des pays du monde les étudiants étrangers payent plus cher leur scolarité afin de couvrir leurs coûts au système public'

Moi pas compris, moi peut-être pas assez 'transnational' ?
a écrit le 04/12/2013 à 17:52 :
...ou privatiser les université pour faire gagner les investisseurs..;

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