Municipales 2014 : Montreuil, la ville-frontière oubliée du Grand Paris

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Le quartier de la Croix-de-Chavaux, un des centres, avec la place de la mairie, d’une ville morcelée, coupée par l’autoroute A3./ Reuters
Le quartier de la Croix-de-Chavaux, un des centres, avec la place de la mairie, d’une ville morcelée, coupée par l’autoroute A3./ Reuters (Crédits : DR)
Dans la perspective des élections municipales, La Tribune a analysé les enjeux du scrutin dans dix villes emblématiques. Dernier volet : Montreuil, où la question du logement est au centre des débats. La deuxième ville la plus peuplée de Seine-Saint-Denis n’a, en effet, jamais eu de politique d’urbanisme cohérente.

Sur la carte des projets du Grand Paris, Montreuil est terra incognita. Rien. Comme si cette commune de plus de 100.000 habitants, une des plus peuplées de la petite couronne, avait été oubliée ou, plus exactement, n'existait pas. Que s'est-il passé pour que s'opère cette disparition symbolique ? Dominique Voynet, maire de la ville ces six dernières années, avance deux explications.

« Longtemps, Montreuil a été une île, au sens où ses élus refusaient toute coopération intercommunale. »

Comprenez : la politique isolationniste de Jean-Pierre Brard, l'ancien maire apparenté communiste, qu'elle a détrôné en 2008 après vingt-quatre années de règne.

« Ensuite, on a pris la question de notre intégration au Grand Paris de façon singulière, poursuit la maire écologiste. Au lieu de se demander ce que la métropole pouvait nous apporter, on s'est demandé ce qu'on pouvait lui donner. C'est comme si on avait pris la question à l'envers. »

On peut avancer une troisième explication au manque de visibilité de Montreuil : la ville ne souffre pas uniquement de ses politiques locales, mais plus globalement d'un manque d'identité. Montreuil, c'est quoi ? Elle n'est plus cette commune imprégnée par une double histoire horticole et ouvrière, comme en témoignent les murs à pêches et les hangars désaffectés.

Dans les années 1970, ce modèle disparaît. Les usines ferment, le tissu urbain se transforme. Artistes, photographes, journalistes investissent des espaces aux mètres carrés bien moins chers qu'à Paris. On y compte aujourd'hui 2.000 intermittents du spectacle, 7.200 architectes et 100 troupes de théâtre. Montreuil, c'est aussi une ville avec deux centres, Croix-de-Chavaux et la place de la mairie. C'est un territoire morcelé où les quartiers communiquent peu entre eux.

A gauche, pas moins de sept candidats déclarés

La commune est une sorte de mille-feuille fait de commerces, de petits immeubles, de cités, de logements insalubres et de maisons individuelles où logent près de 20% des habitants. On trouve d'anciennes fermes datant des XVIIe et XVIIIe siècles, des pavillons standardisés, des hôtels particuliers du XIXe, et encore des demeures cossues en meulière jouxtant des maisons ouvrières en briques.

Montreuil est multiple et métissée, avec une forte immigration malienne. Elle est surtout pauvre. Plus de 17% de ses habitants sont au chômage (11% au niveau national), 25% d'entre eux vivent sous le seuil de pauvreté (contre 14%), 6.000 touchent le RSA, 8.000 habitent dans un habitat indigne, 30.000 dans une HLM et 6.500 espèrent obtenir un logement social.

L'enjeu politique est là : comment redonner à Montreuil une cohésion sociale et spatiale, comment loger les plus démunis, freiner la spéculation sur les terrains mitoyens de la capitale, désenclaver les quartiers les plus isolés, et accentuer la mixité. Le tout sur fond de densification de la ville dont la population ne cesse d'augmenter chaque année.

Les transports vont se densifier

Et qui va augmenter de plus en plus avec le prolongement de la ligne 11 du métro, prévu en 2020, et dès 2017 avec l'arrivée du tramway, à condition que le maire centriste de Noisy-le-Sec arrête sa guérilla juridique pour bloquer sa construction. Des quartiers loin de la frontière parisienne comme les Ruffins, Montreau ou Boissière vont alors devenir de véritables pôles d'attraction avec la proximité des nouvelles stations qui relieront le centre de Paris, mais aussi les gares de RER. Un plan local d'urbanisme (PLU) a été mis en place, et un programme national de requalification des quartiers anciens dégradés (PNRQAD) est également en cours de réalisation.

Enfin, 3.500 logements sociaux ont été bâtis en six ans. Montreuil visait le chiffre de 40%, elle atteint les 38%, certes bien mieux que les communes de l'Ouest parisien, mais encore insuffisant. Ici, le logement est une priorité légitimement placée au coeur de cette campagne où la gauche se déchire, en présentant pas moins de sept candidats.

Jean-Pierre Brard a mené une campagne électorale d'une totale simplicité programmatique : geler toutes les décisions prises par celle qui a eu l'audace de le battre en 2008. Fini le PLU, à la trappe les plans de constructions en cours, terminée l'intégration de la commune dans Est Ensemble. Le Grand Paris ? L'idée même le fait éclater de rire : « Mais il ne se fera jamais! » La revanche comme réflexion politique…

En face, le député socialiste de Montreuil et Bagnolet, Razzy Hammadi, a défini un vaste plan d'actions à mener.

« Il y a trop de projets en friche mais pas assez de friches en projet », résume-t-il.

Son idée majeure : donner une colonne verticale à la ville, grâce à une circulation cohérente. Pour cela, il s'agit de créer une continuité entre les quartiers habités, marchands et festifs, de recoller le haut et le bas Montreuil, l'est et l'ouest de cette ville coupée par une autoroute, afin de donner une âme, un esprit et donc une envie d'y habiter.

Des habitants frondeurs attachés à leurs jardins

Deuxième préoccupation : freiner la spéculation immobilière. Pour lutter contre l'augmentation du prix du mètre carré, Razzy Hammadi explique qu'il faut utiliser trois leviers : préempter les logements et terrains, imposer aux promoteurs de réserver dans leur construction un pourcentage incompressible de logements sociaux et enfin rechercher des partenariats privé-public.

Des idées, il y en a d'autres : renforcer les projets de développement des quartiers de La Noue, Bel Air, Montreau et Morillon!; réhabiliter les foyers de travailleurs migrants, encourager la colocation, créer un plan anti crise en s'appuyant sur les collectivités, "Est Ensemble", le conseil général, le conseil régional et la future métropole parisienne.

Enfin, la liste socialiste espère créer 4.000 logements pendant la prochaine mandature. Un chantier titanesque qui, si elle est élue, devra être mené avec doigté. Un chantier que n'a pas su mener Dominique Voynet, qui a eu de bonnes idées (tout le monde à Montreuil le reconnaît), mais n'a jamais eu la pugnacité pour aller chercher au conseil régional, à l'intercommunalité d'Est Ensemble, à l'Anru et partout ailleurs les financements nécessaires à leur réalisation.

Sa stratégie urbaine est donc devenue rapidement illisible, elle a réussi quelques coups, mais les mêmes qui l'avaient élue, socialistes et « bobos » de Montreuil, se sont assez rapidement retournés contre elle.

Les Montreuillois sont en effet très attachés à leurs jardins et à leurs espaces verts. Ils voient d'un mauvais oeil l'arrivée d'immeubles qui leur cachent le soleil ou modifient leur cadre de vie. Des coordinations de riverains protestant contre les conséquences de la densification surgissent à la moindre occasion. Ils ont ainsi hurlé contre la disparition d'un square dont les les arbres avaient été rasés pour construire une école. À cet esprit de quartier frondeur et animé, s'ajoute l'existence de difficultés - voire d'absurdités - avec lesquelles il faudra composer.

Place de la mairie, par exemple, qui, malgré le nouveau théâtre, le cinéma Le Méliès et la galerie marchande, n'est qu'un lieu de passage entre la sortie du métro et le départ des bus. À gauche, coincé entre deux immeubles, un terrain vague sur lequel un promoteur va construire sans qu'on sache sous quelles conditions. En face, une immense tour de bureaux, l'ex-tour des Urssaf, complètement vide à l'exception des quatre derniers étages, alors que Montreuil cherche des mètres carrés de logements. À droite, la cité de l'Espoir réhabilitée l'année dernière, mais qui vit repliée sur elle-même en y enfermant ses multiples problèmes sociaux. Identité, friche, densification, habitat, quatre problèmes concentrés sur un même espace, quatre difficultés emblématiques de toutes celles de Montreuil, cette ville-frontière, si proche et si lointaine.

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Sondage : à Montreuil, Jean-Pierre Brard et Patrice Bessac sont les mieux placés

Dirigée par le PCF de 1935 à 2008, Montreuil est une ville acquise à la gauche. Sans véritable espace électoral, la droite représentée par une liste d'union UMP-Modem-UDI ne recueille que 14% d'intentions de vote, selon l'enquête Ipsos/Steria réalisée pour France 3 Paris Ile-de-France à deux semaines du scrutin. Très fragmentée par sept listes concurrentes, la gauche se partage les 86% des suffrages restants.

Deux forces émergent dans cette compétition à gauche : la liste divers-gauche conduite par l'ancien maire (de 1984 à 2008) Jean-Pierre Brard, qui recueille 27% d'intentions de vote, et la liste Front de Gauche conduite par Patrice Bessac, à 22%.

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Commentaires
a écrit le 20/03/2014 à 19:21 :
Montreuil est la plus grosse ville malienne dit-on !!!
Réponse de le 20/03/2014 à 22:10 :
Oui.
Source un collaborateur de la mairie me la confirmer.
Montreuil n'est pas dans le grand paris car plus en France mouhahaha
AgainParis
a écrit le 20/03/2014 à 17:25 :
7200 architectes ???

Alors que l'ordre en compte 29 831 sur toute la France ? Je dubite un peu...
a écrit le 20/03/2014 à 16:46 :
Erreur dans la légende de la photo. Montreuil n'est pas une coupée par l'A3. Il y a seulement la A186 qui passe par Montreuil mais se transforme en rue. Et elle va disparaître. Pas encore lu l'article mais j'espère que ce n'est pas un avant-goût des erreurs qui suivent.
a écrit le 20/03/2014 à 15:39 :
Encore une belle illustration de l'égoisme des habitants: ils ont un logement, ils ne souhaitent pas que d'autres puissent en avoir un si ça leur fait un peu d'ombre.
a écrit le 20/03/2014 à 14:53 :
pourquoi,considérer que Montreuil est ville frontière du grand Paris????
vous avez aussi les villes front de seine du 95,comme Bezons,et surtout Argenteuil,qui n'ont pour approche du Grand Paris,que la liaison StLazare15 minutes et La Defense Tram en 20 minutes depuis Bezons.
Cette agglo fait environ 150000 personnes,et se débat dans un endettement épouvantable,à un point tel,qu'une revue hebdo a dénoncé cette incapacité de gérer de la part des élus en place.
Alors pour la 3 eme ville de l'Idf un petit reportage sera le bienvenu.

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