Comment lutter à la fois contre la pauvreté et le changement climatique

Par Sandrine Mathy  |   |  1117  mots
(Crédits : reuters.com)
La croissance économique des pays en développement peut s'articuler avec la lutte contre le changement climatique. Voici comment. par Sandrine Mathy, PACTE-EDDEN, Université Grenoble Alpes

Deux dossiers majeurs vont occuper la scène internationale dans les prochains mois. D'un côté la Conférence de Paris sur le changement climatique (CC) devra préserver les chances de limiter le réchauffement planétaire à 2°C et de l'autre les pays devront fixer de nouveaux objectifs de développement pour le millénaire à l'horizon 2030. Jusqu'à présent les deux processus sont restés distincts. Pourtant les enjeux sont inextricablement liés.

Les pays en développement (PED) n'ont eu de cesse de rappeler que la lutte contre le CC ne devra pas constituer une contrainte supplémentaire sur leur développement. A ce titre ils refusent d'adopter des engagements contraignants de réduction des émissions et n'acceptent de mettre en œuvre des actions de réduction des émissions que si elles sont soutenues financièrement ou technologiquement par les pays industrialisés.

 Le changement climatique fragilisera notamment les populations les plus vulnérables

Pourtant leur participation aux réductions d'émission est indispensable. Chine, Inde et Brésil sont respectivement les 1er, 3ème et 5ème pays émetteurs de GES en 2010. Mais ces chiffres agrégés au niveau national sont à considérer plus précisément : si un Chinois émet à peu près autant qu'un européen, un indien émet 5 fois moins et un brésilien 3 fois moins. Ceci traduit entre autres les niveaux différents de développement atteints dans ces pays. En effet, même si la pauvreté a significativement décru depuis les années 1990, en 2010 1,2 milliard de personnes vivait avec moins de 1,25 $ par jour[1] : 400 millions de ces personnes vivent en Inde, 400 millions en Afrique Subsaharienne et 230 millions en Chine. Cette pauvreté se double de forts déficits de satisfaction des besoins fondamentaux. 840 millions de personnes dans le monde souffrent de faim. 2,5 milliards de personnes ne disposent pas de services d'assainissement améliorés. 863 millions d'urbains vivent dans des taudis. En Afrique Subsaharienne, seuls 34% de la population ont accès à l'électricité, en Inde 75%. Il n'est donc pas étonnant donc que la priorité dans ces pays reste la satisfaction des besoins fondamentaux et non la lutte contre le CC.

Or les impacts du CC, même avec un réchauffement limité à 2°C seront multiples[2], fragilisant davantage encore les populations les plus vulnérables et le terrain gagné ces dernières années sur la pauvreté.

Lutter contre la pauvreté tout en intégrant une contrainte carbone

Le récent rapport du GIEC nous alarme sur la nécessaire neutralité carbone au niveau mondial dans la seconde moitié du XXIème siècle et le récent rapport Deep Decarbonization Pathways Project [3] sur la sévérité des trajectoires de GES d'ici 2050 pour préserver l'objectif de 2°C. Est-il alors possible que l'électrification des 300 millions d'indiens par exemple se fasse avec des centrales à charbon ? Étant donnée la durée de vie des infrastructures et des équipements, et afin d'éviter un gaspillage massif d'investissements, tous les moyens consacrés à la lutte contre la pauvreté devraient donc intégrer une contrainte carbone.

Autant la lutte contre le CC ne peut se faire sans prendre en compte le développement et la lutte contre la pauvreté, autant les politiques de développement ne peuvent s'affranchir d'une approche décarbonée et d'une prise en compte des besoins d'adaptation aux impacts du CC. Apparait ainsi l'opportunité de créer un agenda positif pour la mise en œuvre de synergies fortes entre négociations internationales sur le climat et nouveaux objectifs de développement pour le millénaire.

Inciter les pays en développement à combattre le changement climatique: un soutien financier sous conditions

Comment procéder ? Dans cette perspective, le futur accord de Paris en 2015 pourrait établir des mécanismes permettant de cibler directement la satisfaction des besoins fondamentaux par des modes de développement décarbonés et résilients aux impacts du CC, soutenus par du transfert de technologie et différents types d'aides. L'idée est de développer une architecture flexible et incitative à la participation des PED dans la lutte contre le CC.

La pierre angulaire d'un tel système serait un système de reporting qui regrouperait une série d'indicateurs témoignant du niveau de satisfaction de certains besoins fondamentaux, ainsi que les engagements des pays par secteur[4]. En dessous d'un certain seuil (à définir) de satisfaction de ces besoins fondamentaux, les pays seraient de facto éligibles à des soutiens soit financiers soit technologiques visant à réduire la précarité en échange de l'engagement sur un objectif de développement bas carbone dans le secteur visé. Si l'objectif à la fin de la période n'était pas respecté ou si le reporting n'était pas fait, le pays ne serait plus éligible au soutien financier ou au transfert de technologie dans ce secteur.

 Un menu d'engagements sectoriels

Cette approche s'inspire du Protocole de Montréal qui a permis une participation large notamment des PED et l'atteinte des objectifs grâce à : (i) une flexibilité sur le délai accordé pour l'atteinte des objectifs pour les pays ayant une consommation inférieure à un certain niveau de consommation des produits visés par le Protocole, (ii) un mécanisme de soutien constituant à la fois une incitation à l'action et un mécanisme de sanction (retrait du soutien en cas de non respect de l'objectif ou en cas de non reporting).

Cette proposition privilégie une approche par un menu d'engagements sectoriels selon les priorités de développement. Un pays peut d'abord cibler un secteur ou un besoin fondamental avant d'élargir progressivement son spectre d'action.

 Lever les points de blocage

Discutées dans le cadre des négociations internationales sur le climat, une telle architecture permettrait de lever simultanément plusieurs points de blocages. Tout d'abord elle répondrait aux préoccupations des PED qui ne veulent pas que la lutte contre le CC constitue une entrave au développement. Elle propose une forme d'incitation forte à la mise en convergence des priorités de développement avec la nécessaire lutte contre le CC et la résilience des modes de développements aux impacts du CC. Cependant la crédibilité du soutien financier ou des mécanismes de transfert de technologie serait primordiale pour entraîner l'adhésion des PED. Enfin ce type d'engagement des PED répondrait aux revendications des pays industrialisés les plus récalcitrants, autre point de crispation qui a empêché jusqu'à aujourd'hui la signature d'un accord climatique global.

 [1] définition de l'extrême pauvreté selon la Banque Mondiale.

[2] Cf IPCC AR5 WG2, 2013

[3] http://unsdsn.org/what-we-do/deep-decarbonization-pathways/

[4] Cette démarche est compatible notamment avec les equity reference framework proposés par le Climate Action Network.