Quand le nucléaire bascule vers les émergents

Par François Lévêque  |   |  811  mots
(Crédits : Reuters)
L'industrie nucléaire française va devoir s'adapter à cette nouvelle donne: l'avenir du nucléaire est dans les pays émergents, et en tous cas hors d'Europe. par François Lévêque Professeur d'Economie / Centre d'économie industrielle (Cerna) - Mines ParisTech*

L'énergie nucléaire est marquée par de nombreuses incertitudes, en particulier sur le coût, le risque d'accident et la part de marché dans la production future d'électricité mondiale.  Un rapport récent de l'Agence Internationale de l'Energie (World Energy Outlook 2014) vient opportunément de nous le rappeler. Il montre néanmoins que nous pouvons être sûr d'une chose : l'énergie nucléaire bascule du monde développé ancien vers le reste de la planète. Longtemps l'apanage des nations industrialisées (Amérique du Nord, Japon, Union européenne), cette technologie migre vers de nouveaux territoires. Le parc nucléaire chinois dépassera en taille le parc américain en 2030. La part du nucléaire dans le mix énergétique des pays de l'OCDE baisse tandis que celle des pays non OCDE s'accroît.

Jusqu'en 2000, cinq pays détiennent les deux tiers du parc

Jusqu'en 2000, les centrales nucléaires sont construites pour plus des quatre cinquièmes dans les pays développés. Cinq pays, les Etats-Unis, la France, le Japon, la Corée et le Canada détiennent alors à eux seuls plus des deux tiers du parc mondial installé. Parmi, les pays non OCDE, seule la Russie se distingue. Elle est à l'époque la plus engagée, de très loin, dans cette technologie. Le monde de l'énergie nucléaire se divise alors schématiquement en deux : le bloc OCDE dans lequel le nucléaire représente 23% de la production d'électricité et le bloc non-OCDE avec 5%.

En Chine, mais aussi ailleurs

Aujourd'hui, la majorité des centrales nucléaires en construction est localisée hors des pays de l'OCDE. 56 GW de capacité y sont en cours d'installation contre 20 dans les pays de l'OCDE. Notons que la Chine où l'essor du nucléaire est le plus rapide n'est pas l'arbre qui cache la forêt. Même sans la Chine, les pays non-OCDE construisent aujourd'hui plus de centrales nucléaires que les pays OCDE. En termes de constructions nouvelles le basculement géographique s'est déjà produit.

Un basculement vers 2050

Selon l'AIE, le basculement en termes de puissance installée devrait se produire au milieu du siècle. On comptera alors plus de centrales nucléaires dans les pays non-OCDE que dans les pays de l'OCDE. Ce basculement se produira encore plus tôt si la durée de vie des centrales construites dans les pays de l'OCDE n'est pas allongée comme prévu à 50 ou 60 ans. La transition géographique du nucléaire est en effet le résultat d'un double mouvement.  D'un côté l'addition de nouvelles unités de production, d'un autre la fermeture des anciennes. Les pays de l'OCDE, les premiers à s'être équipés, sont à la tête d'un parc âgé, 30 ans en moyenne.

Un parc nucléaire constant dans les pays de l'OCDE

La plupart de ces centrales seront donc fermées en 2040. Or il est probable selon l'AIE que l'on construira dans ces pays à peine plus de centrales nouvelles que l'on fermera de centrales anciennes. Le parc nucléaire OCDE devrait ainsi rester à peu près constant en nombre d'unités. Bien évidemment si la fermeture des centrales existantes est accélérée, à l'instar de ce qui s'est passé en  Allemagne, ou de ce qui pourrait se passer au Japon si les centrales aujourd'hui toutes à l'arrêt ne sont pas majoritairement redémarrées. Dans un tel scénario, l'AIE prévoit une capacité nucléaire installée en 2040 dans les pays de l'OCDE moitié moindre de celle d'aujourd'hui. Le nucléaire régresserait. La situation est tout autre dans les pays non-OCDE car le nombre de nouvelles centrales nucléaires surpassera de très loin le nombre de centrales âgées qu'il faudra fermer. Le nucléaire progressera. Il y progressera, selon l'AIE, même légèrement plus vite que la production d'électricité tous moyens de production confondus, conduisant ainsi à une part du nucléaire dans le mix énergétique supérieure à celle d'aujourd'hui.

Une forte diminution en Europe

Le rapport de l'AIE éclaire de façon beaucoup plus précise, en particulier par pays et par grandes zones géographiques, cette transition géographique du nucléaire qui a  été uniquement examinée ici selon le découpage OCDE et non-OCDE. Une de ces précisions est fondamentale à citer pour conclure. L'Union européenne contrairement aux Etats-Unis ou à la Corée devrait voir dans tous les cas de figure une diminution forte de sa capacité nucléaire installée. Ce serait faire preuve d'aveuglement de penser que l'avenir de la filière nucléaire française à long terme réside principalement en France et Europe.

François Lévêque

Professeur d'Economie / Centre d'économie industrielle (Cerna) - Mines ParisTech

Dernier ouvrage : "The Economics and Uncertainties of Nuclear Power", Cambridge University Press, December 2014