La concurrence, l’ultime frontière

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Arnaud Montebourg, premier défenseur des rentes historiques et de fait, pourfendeur de l'innovation ?
Arnaud Montebourg, premier défenseur des rentes historiques et de fait, pourfendeur de l'innovation ? (Crédits : AFP)
La France a du mal avec la concurrence, comme en témoignent les débats publics autour des télécoms, des taxis et des VTC. La politique, de culture colbertiste ("L’Etat, c’est moi"), vit douloureusement l’apparition d’autorités de régulation indépendantes. Surtout, la lourdeur de la sphère publique protège les plus forts et les rentiers, au détriment des PME et de l’innovation.

Les récentes déclarations enflammées d'Arnaud Montebourg contre la concurrence, sa morgue affichée à l'endroit de l'autorité indépendante qui a mission de la garantir (« Vous, vous êtes nommé, moi, je suis élu. Donc, qui a raison ? Forcément, moi ! »), tout cela pourrait relever de l'anecdote. Une énième rodomontade d'un des spécimens les plus remarquables et constants de la classe politique française dans ses penchants étatistes, colbertistes et protectionnistes... Mais l'incident est bien plus révélateur qu'il n'y paraît. Autour de la concurrence et de son libre cours, se jouent la plupart des batailles de la modernisation de notre économie. Et, on peut toujours l'espérer, d'une forme d'exercice du pouvoir politique.

 Ce fut flagrant ces dernières années dans le domaine des télécoms, qui a suscité ces envolées du ministre du redressement productif. C'est aussi de concurrence dont il est question depuis des mois dans cet affrontement ubuesque entre taxis et VTC, là où les tentatives de réforme par le haut étaient restées enterrées au fil des années dans les rapports qui les préconisaient. C'est encore elle qui agite le terrain de l'optique, de la vente de livres, de la distribution en général ou celui de l'hôtellerie. C'est la concurrence qui a poussé au débat sur les niveaux de TVA dans la presse. Et c'est en son nom que le gouvernement a été deux fois retoqué au Conseil constitutionnel en 2013 en matière d'assurance santé, ne pouvant imposer exclusivité ou avantage fiscal à certains acteurs au motif qu'une branche professionnelle les aurait choisis.

 

La douloureuse affirmation de l'Etat de droit

 La classe politique française, dans sa grande majorité, honnit cette concurrence qui l'entrave. « Ce n'est pas une politique, la concurrence ; c'est l'absence de politique… », avait asséné Arnaud Montebourg dans sa dernière saillie. Un extraordinaire aveu, peut-être inconscient, de ce qu'est pour lui - mais aussi pour bien d'autres - la « politique » : une culture de l'impérium, du juridique soumis à la volonté de la majorité, à l'instar du fameux « juridiquement tort car politiquement minoritaire » d'André Laignel dans le débat sur les nationalisations de 1981. Et dont le « Qui a raison ? Forcément, moi ! » d'Arnaud Montebourg n'est qu'une nouvelle version, plus de 30 ans après.

 Ce faisant, cette « politique »-là vit douloureusement l'affirmation de l'Etat de droit. Conseil constitutionnel, Conseil d'Etat, Autorité de la concurrence, Arcep… Toutes juridictions et autorités qui, en France et le cas échéant au niveau européen, viennent brider sa créativité et ses grands ou petits desseins. Car pour ce monde politique tant imprégné de grandeur passée, de raison d'Etat, de culture de l'Homme providentiel et de sacralisation du suffrage universel dont l'onction autoriserait tout, il est pénible d'avoir à se plier à des décisions de simples juges et fonctionnaires. Au pays de Montesquieu, paradoxalement, la séparation des pouvoirs, les principes fondamentaux du droit et le bloc de constitutionnalité passent ainsi pour de fâcheux empêcheurs de légiférer en rond.


"Le triomphe sans partage de l'économie de marché"

 Il y a des raisons institutionnelles à cette culture politique française, qui ne connaît pas vraiment de frontières partisanes. D'abord la confiscation du législatif par l'exécutif. Celui-ci a toutes les incitations à délaisser la gestion pratique et quotidienne de ses administrations et établissements au profit de la production de lois qui sont bien plus médiatiques et rentables pour la carrière d'un politique. Y compris lorsqu'elles restent incantatoires, bavardes ou sans effet. Et surtout dans un univers où la norme est la carrière politique à vie, faute de limitation au cumul des mandats dans le temps, et où la communication des faits et gestes les plus marquants tient lieu d'états de service.

 Au-delà du fonctionnement institutionnel, il y a le sentiment d'une remise en cause des marges de manœuvre de ces prérogatives privilégiées. Du fait de la construction européenne et d'une affirmation d'autorités judiciaires et administratives. Mais plus encore sous l'effet de la mondialisation et du triomphe sans partage de l'économie de marché. Au fond, si les Français n'aiment guère l'une et l'autre, c'est déjà parce que les politiques de tous bords s'en méfient, voire les détestent.

 

La défense des rentes contre l'innovation

Pour un politique français, s'affirmer dans ce contexte totalement chamboulé en trois décennies, c'est donc revendiquer son droit au meccano industriel ou financier, à la protection de rentes et à la fortification de barrières à l'entrée sur un marché. Au nom de l'édification de « champions nationaux », qui lui ont pourtant logiquement échappé au fur et à mesure de leur construction. Ou encore au prétexte de la défense de ceux qui sont attaqués par l'innovation, en confondant déni du changement et accompagnement de ses conséquences. Et parfois juste pour le plaisir d'affirmer son autorité, voire pour des raisons prosaïques inavouables, quand pointent les conflits d'intérêts.

 Quel gâchis. Car défendre et promouvoir la concurrence, c'est justement le meilleur moyen de réconcilier des citoyens à la fois consommateurs et salariés. Le côté pile qui aime les prix bas et le côté face qui craint pour l'emploi et le salaire. Une vraie politique de concurrence, c'est le seul levier pour donner sa chance aux plus petits face aux plus puissants, pour dynamiser un terreau entrepreneurial national qui reste sinon étouffé par les monopoles publics ou privés et les importateurs.

 

Un recentrage indispensable

 Et cela doit aller très loin, par exemple en réalisant qu'un modèle social très lourd et uniforme, avec ses dispositions légales et les couches que rajoutent les conventions collectives, est la première entrave à une concurrence non faussée. Les contraintes que des grands groupes savent absorber et mutualiser, et parfois tourner à leur avantage, sont souvent des obstacles dirimants au développement des petites entreprises.

De même qu'une sphère publique hypertrophiée, c'est autant d'avantages indirects et souvent imperceptibles pour les plus forts. Le meilleur des « Small Business Act », ce serait déjà de faire reculer fortement la part du secteur public dans l'économie et les rentes inévitables qui en résultent pour les mieux armés.

 Il ne faut bien sûr être ni naïf, ni simpliste, et dans bien des cas, définir les règles optimales de concurrence peut être complexe, par exemple quand il faut partager une ressource rare, un réseau unique, etc. Ou quand les règles sont faussées en matière de commerce international, et qu'il faut savoir répliquer à des soutiens asymétriques qui ne sont pas justifiés par des phases différentes de développement. Mais avec un recentrage indispensable sur la réforme et la gestion d'une sphère publique qui en a tant besoin, l'engagement à garantir et favoriser la concurrence devrait être la nouvelle frontière de l'action politique en France.

 

 

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Commentaires
a écrit le 14/02/2014 à 10:23 :
La concurrence ne fait pas abstraction de l’État, de l'environnement, de la coopération, des lobbies et n'impose pas de règle.
a écrit le 13/02/2014 à 13:18 :
@amalgames... : bien sûr que c'est compliqué de trouver les bonnes règles, comme indiqué, sur certains marchés qui sont compliqués. Et des mesures correctrices ne sont pas des entraves, mais bien des conditions indispensables à ce que la concurrence puisse exister. Le drame est de s'opposer par principe à la concurrence, de refuser au nom de la protection d'opérateurs existants en pensant que ça sera mieux pour l'emploi et l'activité... Si toutes les entreprises au CAC 40 existaient sous ou une forme ou une autre il y a plusieurs décennies, ce n'est pas un hasard, et ce n'est pas très sain.
a écrit le 13/02/2014 à 13:10 :
Promouvoir le dogme d'une "concurrence libre et non faussée" c'est déjà la contraindre car les ententes font parti de la concurrence!
Réponse de le 16/02/2014 à 12:45 :
L'entente apparait lorsqu'il y a dysfonctionnement comme dans le cas de l'oligopole. En situation de concurrence pure et parfaite, lorsque les forces economiques sont libérées, l'entente n'a pas de prise.
a écrit le 12/02/2014 à 23:33 :
pas d'accord, si la concurrence est totale, c'est trés simple, chacun travaille pour lui et il n'y a pas besoin de régulateurs. Or les régulateurs à la française ne font que gérer des intérêts particuliers sur le dos de la béte, donc de celui qui est obligé d'aider les autres, c'est tout simplement mafieux tout en laissant croire que c'est nécessaire !! énorme embrouille, le ministre a raison d'y regarder de plus prés, n'en déplaise aux bénéficiaires de ces aides occultes
a écrit le 12/02/2014 à 23:05 :
montebourg ne critique pas la vraie concurrence, au contraire il met à plat la fausse concurrence au profit de lobbys qui tirent le couverture grâce à de fausses régulations et il analyse les conséquences réelles.que cachent bien sûr ceux qui profitent d'un système obscur. De même qu'il alerte sur le dumping social à importer des produits réalisés dans des conditions inhumaines et qui détruisent nos emplois, il a pleinement raison.
a écrit le 12/02/2014 à 23:00 :
il y a tout et son contraire dans cet article, sans aucune analyse de fond. Les taxis ont raison de râler car ils payent une licence plus de 200ke et la concurrence ne paie pas de licence, donc oui à la concurrence à condition de rembourser la licence aux premiers. De même, les opérateurs télécom ne sont pas en concurrence (sinon l'AdC suffirait) mais bénéficient de distorsions concurrentielles imposées par le régulateur (orange est obliger de louer à prix coûtant tous ses investissements numériques à ses concurrents et de donner ses parts de marchés) et d'aides personnalisées (licences moins chéres, surfacturation des terminaisons d'appel) qui font que certains n'ont pas besoin d'investir et peuvent torpiller le marché par des tarifs de dumping tout en se cantonnant à écrémer le marché en zones urbaines. Le ministre a raison d'examiner les conséquences emplois et investissement de tout ça (qui n'a rien d'une concurrence équitable), car free ne peut pas financer des réseaux avec ses tarifs (profite des autres réseaux) s'il assumait seul ses décisions avec ses moyens propres, il serait obligé d'avoir des offres bien différentes. besoin de rétablir la vérité et de faire du ménage.
a écrit le 12/02/2014 à 20:29 :
Bravo pour l'article reflétant bien le problème !
a écrit le 12/02/2014 à 19:19 :
peut- etre régler le probleme des taxis car ils genent bcp de citoyens , ceux qui sont malades et doivent se rendre ds les hopitaiux pour "des rayons ou de la chimio" ,il ne faut pas les oublier ; je pense que le gouvernement devrait régler ce pb au plus vite -
a écrit le 12/02/2014 à 16:43 :
Sus à Montebourg et aux autres défenseurs des ententes. Et vive nos nouveaux chevaliers Niel, Simoncini et consorts !
Réponse de le 12/02/2014 à 23:08 :
ah bon, le milliardaire du minitel rose fait dans le social ? il a 14 millions rien qu'en dividende par an, il ne cherche qu'à faire augmenter sa bulle financière d'opérateur qui vit grâce à orange et ensuite il va tout vendre, parce qu'il ne va pas regarder son capital fondre une fois au bout de l'impasse du dumping évident ; on ne peut rien financer avec un tarif à deux euros, la preuve, il n'investit rien en regard des autres
a écrit le 12/02/2014 à 16:16 :
"triomphe sans partage de l'économie de marché" dites vous ! ce qui me conduit à la rejeter est qu'en fait il s'agit du triomphe de l'économie de marché SANS PARTAGE !
Dit autrement il s'agit de la domination de l'humain par l'économie , comprenez qu'il s'agit là de choix de valeurs , de société , et vous lirez l'article autrement me semble t'il.
Bien à vous .
a écrit le 12/02/2014 à 15:46 :
cette haine de la concurrence et plus globalement du liberalisme a quelque chose d etrange au pays de tocqueville et bastiat.
un siècle de socialisme suffit a l expliquer, cette ideologie importée des steppes européennes de l est qui a formaté nos consciences pour longtemps
Réponse de le 16/02/2014 à 11:57 :
J'avoue, Poincaré, De GAulle, Pompidou, Giscard, de grands gauchistes. Bon c'est sur, étant donné que la droite s'était compromise avec le nazisme, la gauche a pu en profiter pour imposer quelques règlementations à tout ça.
a écrit le 12/02/2014 à 15:40 :
premier article intéressant contre cet incompétent au ministère de l’Establishment et ami de Bouygues. il n'a jamais parlé à ce monsieur du secteur de BTP et des marges et autres terme pour dire les prix si élevé et si exorbitant. Non, c'est le ressort d'une ministre; que je ne partage pas les idées mais; que je respecte dans son combat pour libérer ce secteur. Malheureusement, pour l'économie numérique, on a une fonctionnaire et sans aucun leadership pour dire à notre incompétent de la boucler...
Jadis dans l'opposition, il appelait bouygues ami de sarko, aujourd'hui..Il est devenu son serviteur dans les telecom et jamais un mot sur les BTP....Dans l'opposition, il disait Merci Free, dans les affaires, Merci Bouygues...Mon rôle dans les prochaines échéances, c'est de lui dire merci et au revoir...
a écrit le 12/02/2014 à 14:40 :
Le debut et prometteur. Dommage que la fin finisse par l antienne classique du medef: supprimer el code du travail et reduire le nombre de fonctionnaire. D ailleurs en quoi un modele social uniforme est un handicap ? a priori ca serait le ocntraire puisqu on aurait pas un systeme qui favorise certains par rapport a d autres. Le gros probleme de la concurrence est que ca gene la rente et les situation acquise et que les francais adorent la rente. Leurs politiciens (tout parti confondu, l UMP n est pas mieux que le PS la dessus) ne font la que les carresser dans le sens du poil.
Réponse de le 12/02/2014 à 23:56 :
la mauvaise dépense publique tue l'emploi par la hausse des impôts et charges et c'est au moins 200 milliards d'économies possibles, de quoi fortement relancer l'emploi et la croissance, qui s'en plaindra ? et montebourg prône la vraie concurrence et non les aides déguisées qui faussent la concurrence et détruisent l'emploi, qui s'en plaindra ?
a écrit le 12/02/2014 à 12:55 :
Quel est le domaine où les avancées tant technologiques que marketing sont les plus avancées ? Les télécoms... pourquoi ? Parce que l'Etat ne peut pas TOUT réguler là dedans.
Quel est le secteur où la qualité de service se dégrade vitesse grand V ? Le médical !
Pourquoi ? L'état régule le nombre de médécins et le nombre de pharmaciens... et pour les médecins on en manque cruellement dans certaines régions...
a écrit le 12/02/2014 à 12:53 :
Lorsque l'on sait, et cela est la raison de la crise actuelle, que le "libéralisme" est le fait de se construire une rente et de la pérenniser à tout prix, le texte ci-dessus est clairement fait pour défendre justement les rentiers. Grand bien leur fasse, leur crise va les rattraper.
a écrit le 12/02/2014 à 12:33 :
l'industrie française a été toujours assistée et protégée.Maintenant avec la globalisation on se
retrouve avec les coui... dans les mains...
a écrit le 12/02/2014 à 11:30 :
Bravo ! La concurrence créée le marché. Et sans marché l'économie se tasse comme c'est le cas avec le redressement improductif....
a écrit le 12/02/2014 à 11:20 :
Quel gâchis depuis si longtemps ! Mais, les rodomontades et saillies sont de chaque côté des donneurs de leçons. Recentrer par des règles optimales de concurrence révèle bien l'échec d'une concurrence idéalisée pour petits face aux puissants. Le foirail de maquignons bruxellois est le mauvais exemple, comme le meccano financier régalien qui a montré la flagrance de ses dégâts il y a plus de six ans. La France depuis un demi-siècle reste bloquée dans sa politique de monarchie obscure. Les Suisses, eux, ont le courage de poser honnêtement et ouvertement leur souci humain et social.
a écrit le 12/02/2014 à 11:03 :
Excellent article de Jean-Charles Simon, mais qui montre que malheureusement on n'est pas sorti de l'auberge, tant certains ministres (et la plupart des militants) sont loin d'avoir compris le problème...
Réponse de le 12/02/2014 à 18:52 :
Beaucoup de nos compatriotes sont très éloignés des concepts liés à l'économie de marché , dommage
a écrit le 12/02/2014 à 10:49 :
Il n'y a pas si longtemps c'est la nation France qui était concurrente et toute les entreprises privées et nationales n’avaient qu'un but la faire gagner! De là s'explique l' incompréhension aux réformes! Maintenant le voisin de palier est votre concurrent alors qu'il n'y a pas si longtemps il était votre collègue!
Réponse de le 12/02/2014 à 10:56 :
Vous avez là une vision très romantique du passé.
Réponse de le 12/02/2014 à 11:13 :
Vous avez une vision plutôt patriotique du passé, les mauvaises langues diraient nationalistes
a écrit le 12/02/2014 à 10:18 :
Bon texte. Les défenses de la concurrence sont trop rares en France, où la droite comme la gauche veulent intervenir en permanence. Bravo !

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