Quand le pouvoir s’intéresse à l’art

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La vaste demeure de Yanukovitch à quelques kilomètres de Kiev rassemblait de nombreuses œuvres d'art que l'Ukraine a déjà récupéré...
La vaste demeure de Yanukovitch à quelques kilomètres de Kiev rassemblait de nombreuses œuvres d'art que l'Ukraine a déjà récupéré... (Crédits : Reuters)
L'art a toujours eu une place prépondérante dans la diplomatie : qu'on l'offre ou qu'on le pille, il demeure le symbole l'identité et l'héritage culturel d'un pays. Pas étonnant donc que les dirigeants en soient souvent mordus...

Quand les activistes Ukrainiens entrèrent dans le domaine de Viktor Yanukovych à la fin du mois de février, les penchants pour le luxe de l'ex-président éclatèrent au grand jour. Situé à vingt kilomètres de Kiev, le domaine Mejyhiria était le théâtre d'une opulence presque absurde : un élevage d'autruches, un parcours de golf privé et un restaurant privé - ayant la forme d'un bateau.

Il était de notoriété publique que le domaine était inaccessible aux Ukrainiens - donc à la presse. En 2012, le journaliste Sergii Leshchenko avouait qu'il y avait une "compétition informelle" entre les "journalistes indépendants Ukrainiens" sur qui serait en mesure de "fournir les premières photographies de ce monument national de la corruption".

L'excentricité de Mejyhiria n'a pas déçu les photographes et des vidéos de la résidence ont très vite été diffusées dans la presse internationale. Cependant, la demeure de Viktor Yanukovych n'accueillait pas uniquement des chevaux, des bouteilles de whisky personnalisées ou des tables de billard. Le joyau du domaine était une magnifique collection d'art, dont une large partie avait été récupérée dans les musées nationaux.

Art Media Agency s'est intéressé aux surprenants liens entre l'art et la politique ­- des œuvres qui se retrouvent entraînées dans les méandres des conflits, jusqu'aux pièces qui sont acquises par de hautes figures politiques.

 

L'art : un dommage collatéral des conflits politiques

Les bandes de vidéosurveillance du départ précipité de Viktor Yanukovych montrent l'ex-président ukrainien, dans ce qui semble être les caves de sa propriété, empaqueter avec hâte plusieurs œuvres d'art, qui semble-t-il, ont disparu avec la lui dans la nature. Les œuvres qui sont restées dans la propriété - dont de nombreux vases et sculptures - sont retournées dans les musées ukrainiens, où elles ont été analysées par des experts et inventoriées.

Parmi les pièces retrouvées se trouvent treize œuvres d'artistes ukrainiens - dont Oleksii Shoykunenko et Sergei Shishko - dont la valeur a été estimée à 870.000 dollars. Utilisées afin de décorer les salons des Affaires Etrangères ukrainiennes depuis 2008, les œuvres ont été rendues au musée d'histoire de Kiev.

Dix autres œuvres - estimées quant à elles à 2,8 millions de dollars - ont été utilisées depuis 2013 afin de décorer la résidence officielle du président. Souvent surnommée "La maison aux chimères" du fait de ses façades richement élaborées, la demeure abritait notamment une œuvre de Nicolas Lancret,Une scène galante, estimée à 2 millions de dollars. Il a été rapporté que l'œuvre aurait été rendue au Museum of Western and Oriental Art, son écrin d'origine.

Bien que, de manière compréhensible, la couverture médiatique consacrée aux œuvres d'art a été assez périphérique, il n'en demeure pas moins que ce sujet n'est pas passé inaperçu. Alors que le pays doit se focaliser sur des problématiques beaucoup plus immédiates et importantes, il reste un désir, qui n'est pas tout à fait inaudible, de préserver le patrimoine ukrainien.

 

Une propriété publique ?

Les récents conflits au Moyen-Orient ont vu les mêmes craintes émerger. Les œuvres d'art et pièces représentatives de l'héritage culturel des pays concernés ont été victimes de la violence ambiante et les autorités et institutions sont venues restaurer et protéger les œuvres et leurs écrins afin d'assurer leur visibilité - malgré les conflits.

En août 2013, les médias relayaient avec horreur le pillage du Musée Mallawi, en Egypte, qui vit de nombreuses œuvres détruites ou volées. Située à 300 kilomètres au sud du Caire, l'institution a été la plus durement touchée par les violences qui ont suivi la destitution du président Mohammed Morsi : 1.060 objets parmi les 1.089 de l'institution auraient été altérés ou volés.

Les tentatives de vendre au marché noir les œuvres volées n'ont cependant pas été couronnées de succès. La police, bien qu'elle ait également à gérer la globalité du soulèvement est parvenue à intercepter les transactions illicites. Les objets volés ont ainsi rapidement été filtrés de ce marché noir. Ainsi environ quinze pièces volées ont été retrouvées chez un boucher du Caire qui avait utilisé le pillage du musée afin de diversifier ses activités !

Selon le ministre égyptien des antiquités, Mohammad Ibrahim, près de 400 objets ont été retrouvés de cette manière. Cette opération a été suivie par un listage clair des dommages subis par le musée, dressé par une équipe d'experts de l'UNESCO. Le ministre a effectivement confié à The Art Newspaperque "malgré le fait que l'enceinte du musée n'ait pas été endommagée, 600 pièces de la collection du musée étaient manquantes".

 

Un héritage culturel important 

En Syrie, The International Council of Museum a publié une "liste rouge" des œuvres passibles d'être pillées et revendues dans les marchés illicites. Publiée en septembre, cette liste - d'une triste longueur - a été distribuée aux douanes, à la police, aux maisons de ventes et aux musées à travers le monde. Le but de cette manœuvre est d'assurer le retour des œuvres dans les collections des musées syriens. Tout comme en Égypte et en Ukraine, la volonté est de conserver les œuvres sur le territoire national, d'assurer leur visibilité et leur préservation.

Thomas Campbell, directeur du Metropolitan Museum, a confié à The Art Newspaper qu'il trouvait la situation "aussi troublante que triste", ajoutant qu'il s'agirait bien d'une seconde tragédie si "l'héritage culturel du pays était définitivement perdu". Le directeur a précisé sa vision en concluant : "le renouveau économique futur de la Syrie dépend notamment de la préservation de son patrimoine culturel" - selon lui, la valeur symbolique est autant importante que celle financière.

 

Les despotes collectionneurs

Le fait est significatif : dans son départ précipité, Yanukovych a décidé d'emballer certaines de ses œuvres et de partir avec. De tous les objets qui appartenaient à l'ancien président, l'art semble occuper une place de première importance.

Ses motivations demeurent cependant inconnues. Étaient-elles purement financières ? Esthétiques ? Était-ce un désir nostalgique de garder près de lui certaines reliques de son ancienne demeure ? Alors que ce départ, œuvres sous le bras représente l'une des excentricités les plus profondes de Yanukovych, son appétence pour l'art semble être un point commun partagé avec de nombreux hommes d'État.

Parmi les plus grands amoureux de l'art, on peut compter - peut-être assez étonnamment - un nombre important de dictateurs et despotes de l'histoire moderne et contemporaine.

Pourtant connu pour sa violente censure de l'art moderne - qu'il classait comme "art dégénéré" - Adolf Hitler avait une appétence particulière pour les peintres autrichiens et bavarois, comme Carl Spitzweg et Eduard Grutzner, ou les artistes romantiques comme Caspar David Friedrich. Hitler lui-même avait souhaité devenir aquarelliste, et par deux fois avait été rejeté de l'Académie d'art de Vienne.

 

Un attrait à double tranchant

Durant la Seconde Guerre mondiale, une énergie colossale a été dépensée afin de piller les musées - les nazis réclamant un certain nombre d'œuvres qu'ils avançaient être de leur patrimoine. Nous percevons toujours aujourd'hui les conséquences de ces vols. L'année dernière, la découverte des œuvres de Cornélius Gurlitt - prises dans l'optique de purger l'art dégénéré - en est une conséquence directe. Aujourd'hui, les avocats de Gurlitt recherchent toujours les ayants droit de ces œuvres - dont seulement six ont été retrouvés.

Parmi les autres grandes figures politiques collectionneuses d'art, l'on peut citer Ferdinand Marcos, ancien président des Philippines. Ce dernier a collectionné avec sa femme, Imelda Marcos, les plus grands artistes à l'instar de Van Gogh, Cézanne, Renoir, Manet, Picasso ou Rembrandt. Après la chute de son régime, les œuvres ont mystérieusement disparu et sont réapparues quand l'ancien secrétaire d'Imelda Mzarcos essaya de vendre des œuvres de Monet et Sisley

Mais l'attrait du monde politique pour l'art peut également jouer de mauvais tours à ces passionnés. Goran Hadzic, ancien président de l'éphémère République de la Krajina serbe pendant la guerre d'indépendance de Croatie, a été accusé de torture, déportation massive et du massacre de centaines de non-Serbes par le tribunal spécial de l'ONU en 2004. Pendant son règne, Hadzic avait accumulé une importante collection d'art, et, alors que l'ancien président est resté introuvable jusqu'en 2011, sa tentative de vendre une œuvre de Modigliani, Portrait d'un homme, a permis aux autorités de retrouver sa trace et de l'arrêter.

 

Des œuvres d'art chargées de signification politique

Tandis que maints dirigeants politiques ont utilisé leur position afin de s'accaparer certaines des plus belles œuvres d'art de leur nation, d'autres ont utilisé ces œuvres à des fins diplomatiques.

Durant la Renaissance, le don d'un portrait - plus particulièrement si celui-ci avait été exécuté par un artiste renommé comme Raphaël ou Titien - ouvrait une voie diplomatique entre deux nations. Si le sujet du portrait était l'homme d'État à qui l'œuvre était offerte, la volonté de séduire était d'autant plus grande. À défaut, tous les portraits de célébrités portaient un poids politique considérable.

Les dirigeants politiques actuels perpétuent cette tradition ancienne. Parmi les analyses les plus sérieuses de relations internationales, les rapports concernant des cadeaux artistiques échangés sont un clin d'œil anachronique vers une ère oubliée, dans laquelle les symboles de respect mutuel sont aussi importants que les actes.

En 2010, les médias des deux côtés de l'Atlantique ont décrypté avec intérêt un échange entre Barack Obama et le dirigeant britannique David Cameron. Étant le résultat présumé de plusieurs mois de planification stratégique, le cadeau était finalement dépourvu de toute spontanéité ou générosité.

Les premières analyses de la décision d'Obama ont été incroyablement simples : la décision du président d'offrir Column with Speed Lines d'Ed Ruscha a été justifiée par l'explication très directe que le bleu, le rouge et le blanc de l'œuvre étaient adaptés aux couleurs des drapeaux des deux pays. Alors que son raisonnement manquait peut-être d'imagination, il a laissé très peu de place à d'hypothétiques critiques - mettant d'ailleurs en lumière le côté quelque peu artificiel de l'entreprise.

 

Un symbole de l'identité d'un pays

En retour, le choix de Cameron a été salué comme plus audacieux. Le premier ministre britannique a choisi d'offrir aux États-Unis un graffiti de Ben Eine : Twenty First Century City. Cette œuvre dénote l'affection inattendue pour le street art de Cameron que certains commentateurs ont loué - et d'autres critiqués. Ces œuvres sont installées dans les collections personnelles des deux chefs d'État, et restent à l'abri du regard du public. Cependant, pour le magazine Vogue, Letitia Baldrige, la secrétaire sociale de Jacqueline Kennedy, a déclaré :

"Quand vous avez une telle œuvre qui a été magnifiquement recherchée, et qui a un sens dans le cœur de la population d'un pays, cette œuvre va résonner pendant des siècles".

Tandis que les œuvres d'art sont habituellement considérées comme des entités isolées, il semble presque impossible de ne pas prendre en compte leur poids symbolique ou politique. Lors d'un achat - ou d'une acquisition plus forcée - par un dirigeant politique, le sens intrinsèque de l'œuvre change et se charge d'un contexte politique fort. L'œuvre devient symboliquement associée à un régime, à un contexte politique - un indice visuel témoin de problématiques diplomatiques beaucoup plus profondes. Quand il est volé ou censuré, l'art se retrouve vite au centre des débats, ou de la perception d'un pays, et devient même parfois un symbole de son identité plus large.

L'art est souvent considéré comme un sujet très périphérique, un luxe inessentiel qui, bien que parfois agréable à regarder, est inutile. L'association continue de l'art avec le paysage politique suggère cependant le contraire.

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Commentaires
a écrit le 06/04/2014 à 15:23 :
bonjour j ai declare une œuvre d art en 1997 a mon centre des impots il mon dit verbalement si dans dix annee personnes ne la reclame je devient proprietaire que dit la loi
a écrit le 04/04/2014 à 10:20 :
Le " pouvoir " s'intéresse à l'art parce qu'il est devenu nul , comme la pseudo " élite " dont il fait partie. Ainsi , les marchands d'art peuvent leur vendre à prix d'or , des " oeuvres " qui termineront leur carrière dans les bennes à ordures.
a écrit le 04/04/2014 à 8:52 :
Il faut instituer une forte taxe sur l'art. Il n'est absolument pas normal que les richent échappent à l'impôt par ce biais.
On mesurera le courage du gouvernement sur la suppression de cet avantage éhonté.
a écrit le 04/04/2014 à 8:47 :
L'art est quelque chose de mauvais , parce qu'il veut nous faire croire que le beau existe , or l'art couche avec le fric , pour du fric , et ça c'est pas beau.
L'art est donc comparable à une prostituée.
a écrit le 04/04/2014 à 8:06 :
pour planquer des ronds, c'est bien l'ART" !
a écrit le 03/04/2014 à 17:31 :
C'est de la merde...à l'origine de toutes les trahisons.
a écrit le 03/04/2014 à 17:30 :
la cul-ture , ça vieillit mal , c'est comme la pomme.
Toute façon , ssa nou intéraiss pas.
a écrit le 03/04/2014 à 17:28 :
la chulture , c'es pour les fats
a écrit le 03/04/2014 à 17:28 :
La confiture , c'est comme la cul ture.
a écrit le 03/04/2014 à 17:27 :
C'est comme la confiture.
a écrit le 03/04/2014 à 17:26 :
Je suis un homme de pouvoir...les hommes et les femmes me craignent.
Mais , je n'aime pas l'art...chaque fois que j'en ai acheté , ça a toujours baissé.
Maintenant je n'achète plus d'art.
J'ai acheté une usine de jambon... Et ça rapporte plein pot. Entre le lard et le cochon , j'ai finalement bien choisi.
Réponse de le 03/04/2014 à 17:31 :
NB : je fais aussi des pots de rillettes.
a écrit le 03/04/2014 à 10:41 :
Le pillage de guerre par les vainqueurs, l'appropriation des oeuvres d'art par les puissants
ont toujours existé : On ne refait pas le monde . C'est un postulat .
a écrit le 03/04/2014 à 0:15 :
La culture c'est comme la confiture... Ceci dit beau publireportage!

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