Se détacher de la phobie du faux pas

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(Crédits : Reuters)
Le principe de précaution et un environnement anxiogène créent chez les Français une forte aversion pour le risque et des signes dépressifs. Or sans singularité et préférences personnelles, pas de confiance en soi. Il est grand temps de réapprendre à désirer.

C'est une histoire de fou. D'un côté, on nous serine à longueur de temps qu'il nous faut savoir prendre des risques, écouter nos désirs, développer notre confiance, nous réaliser, être nous-mêmes, et j'en passe…

De l'autre, harnachés de ceintures et bretelles, nous ne prenons pas de décision sans avoir enquêter au préalable autour de nous et recueillis sur la toile tous les avis possibles et imaginables, de peur de sortir du cadre.

Un restaurant? Mieux vaut se rendre sur la toile

Ainsi plus question de prendre le risque (ou le temps) de partir le nez au vent chercher un petit restaurant de quartier. Non. Pour assurer un rendez-vous à J-2, qu'il soit galant ou d'affaires, mieux vaut se rendre sur la toile, là où tous nos « amis » ont renseigné moult sites sur leur table de prédilection. Ainsi pas d'angoisse de dernière minute. On sait que c'est bien puisque qu'on nous l'a dit et répété.

Même sentiment d'assurance tranquille sur Amazon quand, les yeux fermés, on place dans son panier les ouvrages estampillés « ils ont aimé aussi ». Et que dire des voyages, où il n'est plus question de partir dans un lieu sur lequel personne n'aurait donné son blanc seing. Même chose dans l'entreprise, où il est désormais inconcevable de recruter quelqu'un sur lequel on n'obtiendrait pas trente-six témoignages assurant de sa compétence et de son bon caractère, ou de commander pléthores d'enquêtes avant même d'avoir réfléchi à ses besoins.

L'injonction paradoxale ou encore la double contrainte

Bref, on est désormais incapable de compter sur nous, sur notre capacité d'analyse et de décision. Après tout çà, allons demander aux managers et dirigeants d'aujourd'hui de prendre des risques et d'avoir confiance en eux !

Ce processus porte un nom : l'injonction paradoxale ou encore la double contrainte. Si l'expression date des années 1950 dans le contexte de la présentation d'une théorie des causes de la schizophrénie sous l'impulsion de Gregory Bateson, son mécanisme est à l'œuvre dans la tragédie antique, en particulier chez "Antigone", la pièce de Sophocle.

L'impératif paradoxal: "Sois spontané"

Ce sont deux ordres explicites ou implicites intimés à quelqu'un qui ne peut en satisfaire un sans violer l'autre ou l'obligation conjointe de faire et ne pas faire une même chose. La meilleure illustration en est l'impératif: « sois spontané », où l'individu devenant spontané en obéissant à un ordre se retrouve dans une impasse.

En d'autres termes, cela revient à être acculé à une situation impossible, le problème étant que le fait de dépasser l'absurdité soit intimé comme une obligation. Phénomènes assez courant dans les familles, on le retrouve aussi à l'œuvre dans le comportement économique et social, des individus aux nations. Un grand classique des régimes totalitaires où il ne suffit pas de le subir puisqu'il faut aussi y adhérer « spontanément ».

Le maintien dans le panurgisme

Quand tout porte les individus à se sécuriser dans leurs choix, quand la société de consommation les maintient dans le panurgisme, quand les messages se révèlent contradictoires, on finit par développer la phobie du faux pas.

Exception faite de quelques exemptés, estampillés « personnalités exceptionnelles » (comme par hasard des people) et des créatifs portés aux nues, ceux capables de mener le troupeau par le bout du nez. On pourrait multiplier à l'infini les exemples de cette société « sécuritaire » « amicale » et « rassurante ». Tous disent à quel point nous sommes anxieux et peu sûr de nous.

Ne pas singer le groupe

Dans ces conditions, comment s'affranchir du groupe ? Comment oser aimer quelque chose que les autres n'aimeraient pas ? D'autant plus essentiel que développer sa confiance en soi consiste justement pour chaque individu à établir son socle de préférences personnelles. Ne pas singer le groupe mais croître à partir d'éléments singuliers.

Pour l'heure, chacun maintient sa cohésion individuelle ou sociale en glissant, non sans culpabilité et désarroi, vers le compromis. Un piège en somme. En sortir, ce serait s'autoriser à sortir du cadre pour créer un espace de possibilité d'autant plus investi que le besoin est grand. Et se fier à l'intelligence du contexte où l'individu est à même d'exercer son désir. Promis, demain on s'en remet à soi. C'est-à-dire en 2014...

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Commentaires
a écrit le 03/01/2014 à 11:08 :
Le propos est juste. Les anglais ont une bonne expression pour ça : "damned if you do, damned if you don't".
L'ennui de la culture latine spécifiquement française, c'est que tout le monde est d'accord tant que l'on est dans l'incantatoire, les bonnes intentions. Lorsqu’il s’agit de mettre en application, avec toutes les contraintes de la vraie vie que cela implique, il y a beaucoup moins de monde.
Un exemple : beaucoup de professionnels de la RH se gargarisent avec des stratégies et des solutions sophistiquées, alors que la réalité du terrain quotidien reste cantonnée à de la gestion administrative, dans un pays où « RH » est une porte que l’on ne franchit que deux fois : au recrutement et pour se faire signifier son licenciement. Je ne généralise pas, je prends le risque du faux pas…
a écrit le 13/12/2013 à 17:27 :
C'est la même remarque que fait l’adolescent face à ses parents quant il veut s'émanciper!
Mais on remarque que pour les plus jeune ce ne sont que des caprices!
a écrit le 13/12/2013 à 14:47 :
Si l'école méprisait moins l'erreur, et traitait moins les enfants comme de la m..., la France ne s'est porterait que mieux, c'est sûr.
Réponse de le 02/01/2014 à 10:07 :
Oui je suis d'accord, le système de note par exemple n'est pas adéquat. Personnellement, je n'ai pas eu beaucoup de prof qui m'ont donné l'envie d'apprendre, la plupart était certain d'avoir la connaissance absolue dans leur domaine. Je ne généralise pas.
a écrit le 13/12/2013 à 13:21 :
Bonjour,

C'est un article très intéressant qui met en lumière un vrai problème de santé public : ne pas prendre de risque à cause du sacro-saint principe de précaution. Alors qu'il faut avancer et donc prendre des risques pour que la vie soit pleinement réussie.

Le parallèle existe avec l'économie ou le principe de précaution tue toutes les velléités et empêche tous les projets originaux d'être lancés. De la même manière les profils originaux ne sont pas employés par les sociétés car trop risqués.

Problème de santé publique car ce principe soit-disant louable nous étouffe.
a écrit le 13/12/2013 à 13:13 :
Tout ça pour dire que la précaution n'est pas une qualité mais un défaut, que l'on peut envoyer des astronautes dans des "boites de conserves", que l'on ne doit pas mettre de panneau sur les routes ou les entretenir mais il est de bon goût d'accepter ce que l'on ne connait pas!
Réponse de le 16/12/2013 à 5:13 :
N'imp -_-

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