Au cœur de l'ex-RDA (1/3) : comment la Thuringe se refait une santé

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Le centre historique dErfurt, capitale de la Thuringe.
Le centre historique dErfurt, capitale de la Thuringe.
Symbole du patrimoine économique et culturel allemand, l'état libre de Thuringe tente, depuis dix ans, de se refaire une santé économique. Sous l'impulsion de dirigeants politiques proches d'Angela Merkel, l'état veut séduire une main d'oeuvre qualifiée, notamment en renforçant le potentiel du land dans les nouvelles technologies...

Eisenach, Weimar, Erfurt.... Ces villes de taille modeste, distantes de 25 kilomètres les unes des autres et dans lesquelles s'arrête scrupuleusement l'ICE Francfort-Liepzig de la Bundesbahn, disent assez ce que représente le land de Thuringe dans la culture et le patrimoine historique de l'Allemagne. Eisenach, ville natale de Jean-Sébastien Bach ; Weimar, où Goethe s'installe à 24 ans et où il finira ses jours à plus de 80 ans ; Erfurt, où Luther est ordonné prêtre en 1507 et où eut lieu la célèbre (et dernière...) entrevue entre Napoléon et le tsar Alexandre à l'automne 1808.

Mais l'Etat libre de Thuringe, comme on l'appelle officiellement, est aussi un symbole très contemporain, celui de la renaissance progressive d'un land de l'ex-Allemagne de l'Est, durement frappé par la désintégration économique de la RDA et qui depuis une dizaine d'années, s'est refait une santé et veut faire revivre l'esprit et le dynamisme qui furent ceux de la Thuringe avant la deuxième guerre mondiale et redonner vie à cette Mitteldeutschland, qu'elle forme avec ses voisins de Saxe (Dresde) et de Saxe-Anhalt (Magdebourg).

Lorsque l'on prend une carte de l'Allemagne et que l'on en cherche le centre, on ne peut que tomber sur la Thuringe. Depuis le Haut Moyen-Âge, elle est le centre névralgique de deux grandes voies commerciales européennes, la Via Regia (que les Allemands ont ensuite baptisée Hohe Strasse ou grand route) qui reliait Paris à Cracovie et la Via Imperii, entre Venise, la mer Baltique et, via Erfurt, Hambourg et les ports de la mer du Nord. Divisée en de multiples duchés et micro-états entre le XVème et le XIXème siècle (comme le grand-duché de Saxe-Weimar-Eisenach, ou le duché de Saxe-Cobourg-Gotha pour ne citer que les plus connus), la Thuringe fut unifiée en 1920 par la République de Weimar. Libéré par les troupes américaines en avril 1945, le land fut néanmoins attribué à la zone d'occupation soviétique en juillet de la même année avant d'être intégré en 1949 au sein de la RDA.

Wartburg, constructeur de la Trabant

La Thuringe a abrité son lot de brillants ingénieurs qui ont illustré son histoire économique depuis le XIXème siècle, au premier rang desquels figure probablement Johann August Röbling, né en 1806 à Mülhausen, dans le nord de la Thuringe, diplômé de l'école polytechnique royale de Berlin, émigré aux Etats-Unis et qui s'illustra outre-Atlantique en érigeant les premiers grands ponts suspendus dont celui qui enjambe le Niagara et le pont de Brooklyn à New York. L'histoire industrielle a aussi retenu le nom du troisième fondateur de l'industrie automobile allemande avec Gottlieb Daimler et Carl Benz, en la personne de Heinrich Ehrhardt, créateur de la firme de construction automobile Wartburg à Eisenach, en 1897. C'est de cette usine que sont sorties les désormais mythiques Trabant. Enfin comment passer sous silence Carl Zeiss, né en 1816 à Weimar, génie de l'optique et son jeune associé, l'ingénieur Ernst Abbe, né à Eisenach en 1840, qui furent à l'origine de deux entreprises mondialement connues, Carl Zeiss et Schott. Mais aussi brillant que fut son passé culturel, scientifique ou industriel, la Thuringe a du se reconstruire totalement à partir de 1990, ce qui lui a coûté de douloureuses restructurations et lui a imposé de redéfinir une stratégie de développement économique.

Grande coalition

L'Etat libre de Thuringe est dirigé depuis 2009 par une grande coalition sous la houlette de la Ministre-président, Christine Lieberknecht, née à Weimar, fille d'un pasteur évangéliste et pasteur elle-même jusqu'en 1990. Elle est une proche d'Angela Merkel, et est impliquée depuis la réunification dans le gouvernement du land. Matthias Machnig, 53 ans, l'une des figures du SPD, ancien directeur de campagne de Gerhard Schröder, est le ministre de l'Economie, du travail et des technologies.

Depuis son bureau du ministère, à Erfurt, il insiste sur les points clés de la stratégie de reconquête de la Thuringe : les infrastructures ( la gare d'Erfurt, complètement rénovée sera l'une des étapes de la future ligne à grande vitesse Munich-Berlin, qui ouvrira en 2017), un tissu de petites et moyennes entreprises très dense (environ 90 000 entreprises enregistrées dans le land, qui emploient 1,1 million de salariés sur 2,2 millions d'habitants), un potentiel de recherche et développement et des clusters d'entreprises dans les nouvelles technologies, notamment à Iéna, autour de l'université Friedrich Schiller, l'une des meilleures d'Allemagne mais aussi de Carl Zeiss.

Cette entreprise phare de l'ex RDA a suscité un certain nombre de spin-of dans le domaine de l'optique, comme Analytikjena, créée en mai 1990 par trois Zeissianers (ainsi que l'on nommait les salariés de Zeiss), dont deux dirigent toujours l'entreprise, Klaus Berka et Jens Adomat. La société est aujourd'hui l'un des grands fabricants allemands d'instruments scientifiques et a racheté à Zeiss en 1997 son activité d'optique de loisirs et de sport.

Carl Zeiss (qui employait 26 000 salariés en 1989 contre un peu plus de 2 000 aujourd'hui ) a permis à Iéna de reconstruire un potentiel scientifique et de recherche. Le campus de Beutenberg, sur les hauteurs de la ville, abrite des pépinières d'entreprise mais aussi de prestigieuses organisations de recherche et développement comme l'Institut Max Planck, l'Institut de Physique appliquée de l'université Schiller, l'Institut Fraunhofer pour l'optique appliquée et l'engineering de précision. Ces organisations jouent un rôle crucial en Allemagne dans la recherche appliquée à l'industrie.

C'est encore plus vrai dans une région qui a du se reconstruire presque entièrement mais qui possédait néanmoins des acquis en matière de technologies. On trouve aussi à Beutenberg deux incubateurs d'entreprises, l'un sur l'instrumentation biotech, l'autre sur l'optique. C'est là que s'est installé un jeune ingénieur français, Simon Renard, qui a étudié la physique à Berlin avant de se fixer à Iéna où son épouse est musicienne. Il a créé son entreprise, Tecnomis qui conçoit et développe des accessoires d'instrumentation scientifique. « Iéna est un très bon endroit pour développer mon entreprise » dit-il. « L'université et les instituts de recherche sont très ouverts aux partenariats avec des jeunes entreprises, nous travaillons en réseau, l'ouverture internationale est totale, les gens sont à la fois compétents et engagés dans ce qu'ils font » ajoute-t-il.

Et il fait, au passage une observation importante : en Allemagne, où l'on a le culte de la technique et de l'ingénieur, on ne néglige pas les jeunes qui n'ont pas pu entreprendre des études supérieures mais qui veulent néanmoins devenir des techniciens de haut niveau. « C'est une force considérable du système économique allemand dit encore Simon Renard, où l'on trouve des ouvriers et des techniciens très spécialisés, engagés dans leur travail, toujours à la recherche de solutions techniques nouvelles, apporteurs d'idées et de projets. »

Le défi de la main d'oeuvre qualifiée 

Comme l'indique Matthias Machnig, la Thuringe doit relever plusieurs défis. Le premier est celui de la population active. Dans les premières années de la réunification, la Thuringe perdait 35 000 habitants chaque année. Depuis quelques années le flux s'est inversé et le solde net est positif de quelques milliers de personnes. Mais les besoins en main d'?uvre qualifiée sont estimés à 200 000 personnes ans les dix ans qui viennent alors que le système d'enseignement et de formation local ne pourra en proposer que 140 000 au maximum. Il faudra donc attirer en Thuringe de jeunes techniciens et ingénieurs, qui font aujourd'hui l'objet d'opérations de séduction de beaucoup de régions allemandes, notamment dans le sud du pays.

Un autre challenge sera de densifier le potentiel intellectuel du land dans les nouvelles technologies. Des projets sont en cours dans des domaines comme l'électro-mobilité, l'automatisation industrielle et les énergies renouvelables. La Thuringe est d'ailleurs particulièrement concernée par l'Energie Wende puisque de nouveaux réseaux de transport d'électricité doivent être construits sur son territoire pour relier l'Allemagne du nord et la Bavière, ce qui ne plait guère aux défenseurs de la fameuse Thüringer Wald, la forêt de Thuringe, l'un des poumons verts de l'Allemagne. « Nous travaillons sur ce sujet, mais ces réseaux sont nécessaires et nous les construirons » affirme Matthias Machnig qui se fixe comme objectif que 45% de la consommation d'électricité de la Thuringe en 2020 soit produite par les énergies renouvelables. La région vient cependant d'encaisser une décision difficile, celle prise par Bosch d'arrêter ses activités dans le solaire d'ici début 2014, ce qui va entrainer la fermeture d'usine d'Erfurt de Bosch Solar Energy qui fabrique des films de silicone et emploie 130 salariés.

Cette décision illustre les contradictions dans lesquelles est engluée l'industrie du solaire en Allemagne, dont le développement spectaculaire a couté cher à l'Etat et aux contribuables, ce qui va conduire à la fin des subventions dans quelques années, alors que dans le même temps la production allemande de panneaux solaires est concurrencée par celle des entreprises chinoises... Pour autant les autorités locales ne renoncent pas à trouver une solution pour sauvegarder les emplois de Bosch. Une task force a été mise en place, présidée par Andreas Krey, Président de la LandesentwicklunggesellschaftThüringen (LEG), la structure qui est en charge de gérer le développement économique de la Thuringe

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Commentaires
a écrit le 09/01/2019 à 3:37 :
Juste une petite précision : L'usine d'automobiles WARTBURG n'a jamais produit de Trabant. Détenue par BMW entre les deux guerres, elle fabriquait les produits (autos et motos) de cette marque. Puis de façon autonome, elle a produit sur la base des mêmes chassis des véhicules sous la marque EMW et des IFA ( F9) avant de mettre au point la première EMW 311 (1955).renommée Wartburg 311 et déclinée jusqu'en 1965.Elle sera suivie du nouveau modèle Wartburg 353.
Cordialement.

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