Au coeur de la RDA (2/3) : le singulier destin de l'officier parachutiste Andreas Krey

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LEG Thuringer
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On sait finalement assez peu, en France, ce qui s'est réellement passé en ex RDA concernant les conséquences concrètes de la réunification de l'Allemagne en matière économique et sociale, si ce n'est le choc formidable que cela a produit, les fermetures d'entreprises et la mise au chômage presque instantanée de dizaines de milliers de salariés.

Rappelons-nous le fil des évènements, désignés en allemand par le terme Wende, ou tournant. Officiellement, il s?est agi du Beitritt der DDR zum Geltungsbereich des Grundgesetzes der BDR ou « Accession de la RDA à la zone de validité de la Loi fondamentale de la RFA », mise en vigueur le 23 août 1990 par le parlement de la RDA. La réunification fut effective le 3 octobre 1990, presque un an après la chute du mur, le 9 novembre 1989. Le 14 novembre 1990, à Varsovie, est signé le traité qui fixe définitivement les frontières de l?Allemagne réunifiée avec la Pologne sur la fameuse ligne Oder-Neisse, la frontière effective depuis 1945. Ainsi sont recréés les länder de Brandebourg, Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, Saxe, Saxe-Anhalt et Thuringe, que la réforme territoriale de 1952 en RDA avait dissous.

Officier parachutiste dans l'armée est-allemande

En 1989, Andreas Krey, natif d?Erfurt, est âgé de 26 ans, il est officier parachutiste dans l?armée de la RDA et au moment de la chute du Mur, à Berlin, il est à l?hôpital avec la malaria, une maladie contractée lors d?une mission en Ethiopie. Quel est l?avenir d?un membre des forces armées de l?ex-RDA dans l?Allemagne réunifiée ? Une partie des effectifs de la Nationale Volksarmee ont été intégrés dans la Bundeswehr, mais les officiers les plus hauts gradés furent mis à la retraite d?office. Le jeune Krey décide de quitter l?armée, au sein de laquelle il ne se voyait plus un grand avenir et il refuse donc le reclassement qu?on lui propose. Il rejoint la nouvelle administration de Thuringe au sein d?un service consacré à l?organisation du retrait de l?armée soviétique qui comptait 350 000 hommes en RDA en 1989 dont 80 000 pour la seule Thuringe qui abritait des fusées intercontinentales munies de têtes nucléaires et des régiments parmi les plus glorieux de l?URSS, dont certains s?étaient illustrés à Stalingrad. Le processus de retrait a duré jusqu?en 1992 en Thuringe.

En 1993, le gouvernement de Thuringe créé sa société de développement économique (LEG). Andreas Krey propose ses services pour « gérer » les anciennes bases soviétiques abandonnées et leur trouver un nouveau destin. Et en 1994, LEG Thuringe rachète pour un mark symbolique au gouvernement fédéral l?ensemble des installations russes, terrains, casernes, aéroports et zones forestières destinées à l?entrainement et aux man?uvres.

C?est une nouvelle vie qui commence pour l?ancien parachutiste. « Il était important que nous soyons propriétaires de ces terrains » dit-il aujourd?hui, « car cela nous donnait les mains libres pour les valoriser, agir rapidement, générer des ressources financières qui nous permettrait de financer des actions de développement économique. » Il faut noter que tous les länder de l?est n?ont pas emprunté la même méthode. Mais le fait que la société de développement joue un rôle moteur dans la gestion d?un certains nombres d?actifs, militaires ou industriels, lui a permis de prendre assez rapidement des décisions concrètes. D?ailleurs la LEG de Thuringe (dont le land détient 100% du capital) est la seule à demeurer opérationnelle aujourd?hui. Toutes les autres ont été dissoutes, à l?exception de celle du Bade-Wurtemberg, qui est présente surtout dans les projets immobiliers.

Deux semaines pour décider du sort d'une entreprise

Andreas Krey est donc aux premières loges pour observer le processus de privatisation géré d?abord par la Treuehandanstalt, créée en juin 1990 ( dont le premier président Detlev Rohwedder fut assassiné par la Fraction Armée Rouge en 1991 et dont son successeur, Birgit Breuel assurat la direction jusqu?à sa dissolution en 1994). « La Treuehand devait se faire une opinion en quinze jours sur les entreprises qui pouvaient être privatisées et celles qui devaient fermer » se souvient Andreas Kreis, « et dans un premier temps, ses experts, qui venaient de l?Allemagne de l?ouest ont surtout fait le tri de ce qui pouvait être repris par les entreprises de l?ouest ».

Le processus fut brutal, certains égarements ne purent être évités, et notamment le fait que des investisseurs étrangers ont pris le cash proposé par la Treuehand aux candidats non allemands à la privatisation de certaines entreprises, et ont purement et simplement disparu dans la nature. « Je me souviens d?un groupe d?investisseurs de Malaisie qui devaient reprendre un combinat chimique à Rudolstadt, qui ont reçu 9 millions de DM, et que l?on n?a jamais revus » raconte Krey.

Pouvait-on éviter un processus aussi radical ? Andreas Krey ne le croît pas. « Oui, cela fût violent, mais au moins, les décisions ont été prises rapidement, ce qui permettait aux salariés concernés d?être fixés sur leur sort et de se repositionner dans d?autres emplois et d?autres activités. Il fallait aller vite, prendre des décisions, oublier les consultants internationaux qui ne nous présentaient que des stratégies de repli. Il est préférable de travailler plutôt que passer son temps à formuler des stratégies? » Finalement, ce que les experts considéraient comme un point faible de la Thuringe, trop de petites et moyennes entreprises, s?est avéré une force. Elles ont été capables, pour un grand nombre d?entre elles, de modifier leur organisation, de moderniser leurs structures et de rénover leurs produits.

Un centre de logistique deplus en plus important

Andreas Krey est aujourd?hui le co-président et porte-parole de LEG Thuringe. En quelques années, les investisseurs sont revenus en Thuringe comme Opel (1,5 milliard d?euros investis dans l?usine d?Eisenach depuis 1990), Daimler-Benz (usine de moteurs diesel), Lufthansa et Rolls Royce (joint-venture pour la maintenance d?éléments de moteurs des Airbus A330 et A380), Redcoon (commerce en ligne de produits électroniques grand public), Mazda, Ikea, Zalando (vente de chaussures et de vêtements en ligne)? La situation géographique d?Erfurt, sur le tracé de grandes autoroutes ouest-est et nord-sud la désigne pour développer de nouveaux centres logistiques, comme celui que va installer la Bundeswehr (400 nouveaux emplois créés).

Une organisation spécialisée américaine Site Selection a classé la Thuringe, en 2010, comme l?un des cinq meilleurs sites d?investissement d?Europe occidentale. De jeunes start-up prometteuses ont vu le jour comme Iosono, issue de l?Institut Fraunhofer, créée par Karlheinz Brandenbourg, le père du format de compression du son MP3, et qui a mis au point une technologie révolutionnaire de restitution et la propagation du son dans l?espace, déjà vendue à l?opéra de Sydney et à Hollywood. Aujourd?hui, le taux de chômage en Thuringe se situe aux alentours de 7%, soit au niveau du taux de chômage allemand (6,9% en mars 2013), mais inférieur de 2 à 2,5 points à ce qu?il est dans les autres länder de l?est.

Quelles leçons Andreas Krey tire-t-il de son expérience ? La première est que pour être efficace une société de développement économique ne doit pas se contenter d?être une sorte de bureau d?études ou de société de conseil. Elle doit être un acteur opérationnel du développement de projets. A l?heure actuelle, LEG Thuringe est en train de créer 700 hectares de surfaces viabilisées pour des investissements dans les énergies renouvelables, des terrains qui lui appartiennent. La seconde est que l?histoire n?est jamais écrite d?avance et que pour combattre les difficultés et sortir du trou, c?est l?action qui compte d?abord?.

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