Le low-cost long-courrier : une menace pour la concurrence et l'emploi

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Ryan Air a annoncé un vol Paris New-York pour 10 euros. Mais cela pourrait bien menacer l'emploi en Europe... | REUTERS
Ryan Air a annoncé un vol Paris New-York pour 10 euros. Mais cela pourrait bien menacer l'emploi en Europe... | REUTERS (Crédits : reuters.com)
Le low-cost long courrier suscite le débat. Pour Olivier Jahan, – président du Comité sectoriel européen du dialogue social pour l'Aviation Civile, il pourrait mettre en danger de nombreux emplois...

Dans un article de La Tribune du 25 juillet 2014, M Emmanuel Combe et Laurent Perrier constatent l'arrivée de compagnies low-cost long courriers à partir de l'Europe et leur analyse économique est pertinente.

L'idée de nouveaux entrants long courriers dans le marché européen peut être séduisante car il est vrai que la concurrence de compagnies low-cost a aidé les entreprises à mieux se structurer pour adapter leurs coûts à la demande des consommateurs.

Mais dans cette frénésie financière et économique mondiale, les fondamentaux de nos sociétés - souvent complexes - ne doivent jamais être oubliés. Et d'ailleurs, les auteurs de l'analyse précitée en sont conscients et se limitent volontairement à des aspects économiques.

 

Le consommateur est avant tout un citoyen 

Mais la responsabilité des partenaires sociaux est d'analyser les interactions réciproques des différents volets d'une même action économique et c'est le rôle du comité européen de dialogue social de formaliser ces questions à un niveau transnational.

En effet, un consommateur reste avant tout un citoyen avec sa culture, qui vote non pas en fonction du prix de son billet d'avion ou de son abonnement téléphonique, mais en fonction de son bien être dans la société où il vit, en particulier l'offre en emplois, une sécurité dans un Etat de droit et plus généralement, un contexte où il se sent protégé par ses institutions nationales ou européennes.

Ces nouvelles politiques doivent tenir compte des expériences passées et ne peuvent occulter les dégâts causés en terme d'emplois mais aussi de capacité économique propre des États, par une désindustrialisation de nos économies due au mirage court-termiste de coûts inférieurs en Asie ou en Amérique du Sud. Aujourd'hui les USA et l'Europe sont contraints de se réindustrialiser.

 

Concurrence déloyale ?

Mais même abstraction faite de toutes considérations sociétales, les règles du jeu concurrentiel sont-elles identiques entre une compagnie aérienne européenne et celles dont les personnels navigants sont déclarés en Asie ou dans les pays du Golfe, quelles que soient leurs nationalités, avec des conditions de transparence financière et des normes sociales qui seraient déclarées illégales en Europe ?

Y a -t-il concurrence loyale lorsque ces compagnies du Golfe qui associent une clientèle haute contribution à une typologie de clients « low-cost », sont 100% étatiques avec des charges aéroportuaires payées par ces États alors que ces mêmes critères auraient entraîné des sanctions de la part de la Commission européenne si ces compagnies avaient été européennes ?

Y a t-il concurrence loyale lorsque ces compagnies asiatiques ou enregistrées hors de l'Union européenne, déclarent leurs salariés européens dans des États tiers comme le font des armateurs pour leurs bateaux afin ne pas payer des charges en Europe ?

 

Norwegian air international : une entreprise fictive en Irlande

Le cas de la filiale irlandaise long-courrier de Norwegian (Norwegian Air International - NAI) est le symbole du détournement des lois européennes. En effet, cette compagnie dont la société mère n'appartient pourtant pas à l'Union Européenne, a été créée en 2014 en Irlande avec l'agrément des autorités de ce pays, pour bénéficier de l'accord de « ciel ouvert » entre l'Europe et les États Unis via un certificat de transporteur aérien européen. Norwegian Air International n'a aucun vol long courrier à partir de l'Irlande, ses avions y sont enregistrés mais non physiquement basés et ses navigants, y compris européens, sont déclarés en Thaïlande et « paient » leur sécurité sociale dans ce pays. C'est donc une entreprise fictive comme le sont celles qui permettent de détourner les lois nationales dans le secteur de la construction en « employant » des salariés faux indépendants. D'ailleurs, le Department Of Transportation américain (DOT) n'a toujours pas donné son accord depuis 6 mois tant il se pose des questions sur la réalité de cette entreprise !

Malgré le vote des citoyens européens et leur défiance face aux institutions européennes concernant la destruction d'emplois en Europe, la Commission européenne soutient cette compagnie norvégienne contre l'opposition très forte des États comme la France, l'Allemagne, la Belgique, le Danemark ou les Pays Bas qui s'inquiètent de la création de pavillons de complaisance dans l'Aviation Civile comme pour la marine marchande il y a 50 ans qui ont entraîné la disparition des marines marchandes américaine et européenne.

Les emplois créés le seront hors d'Europe mais est-ce pour cela que le nouveau Parlement européen a été élu ?

 

L'emploi et le phénomène low-cost

Il faut aujourd'hui, tordre le cou aux déclarations selon lesquelles les compagnies low-cost ont créé de l'emploi dans le secteur de l'aviation civile européenne (compagnies aériennes, aéroports, assistance aéroportuaire, trafic aérien) ! Certes, elles ont répondu à des attentes de consommateurs, créé un peu d'emplois dans certaines régions, mais globalement, l'emploi a stagné malgré un marché en forte expansion depuis longtemps (+5 % ou plus par an) avant même l'arrivée de compagnies low-cost majeures.

Selon un rapport (Steer Davies Gleave - avril 2012), commandité par la Commission européenne, les emplois directs et indirects des compagnies aériennes entre 1999 et 2010 ont diminué de 1 750 000 à 1 741 000. Ce qui signifie que la croissance a été absorbée par une augmentation importante de productivité, ce qui n'est d'ailleurs pas condamnable en soit, mais qui pose la question des limites à trouver pour éviter des abus.

Et des abus, il y en a puisque qu'une compagnie low-cost européenne, emploie maintenant des pilotes qui ont officiellement un statut de travailleurs indépendants alors qu'ils n'ont qu'un employeur unique pour l'année, un travail et une paie, ce qui correspond à la définition de salarié. Mais cela évite à la compagnie aérienne de payer des charges sociales !

Une enquête a montré qu'au moins 220 pilotes pourraient répondre au statut de faux indépendants puisqu'ils affichent dans les réseaux sociaux, leur appartenance à une même compagnie low-cost tout en étant  officiellement gérants de micro-sociétés déclarées dans un même État membre, micro-sociétés à qui les demandes de vols de la compagnie sont adressées via une entreprise d'intérim malgré une résidence et une activité des pilotes hors de cet État.

 

En finir avec la dérive sociale et la concurrence déloyale 

Depuis plusieurs années, l'arrivée du concept « low-cost » a révolutionné notre économie, ce qui peut être une orientation intéressante pour répondre à la demande de certains clients mais sous réserve que les règles sociales et de concurrence loyale soient respectées par tous. Hélas, ce n'est pas le cas pour toutes les entreprises et ces fautifs pénalisent les compagnies low-cost qui respectent les règles.

La « conscientisation » sur ces dérives, des acteurs régionaux,  nationaux ou européens, est nécessaire car certains d'entre eux interviennent encore pour soutenir « leur » opérateur aérien sous prétexte qu'il a créé quelques emplois dans leur région, peu importe les conditions sociales ou si d'autres emplois ont été détruits ailleurs en plus grand nombre par un dumping régional.

La sécurité aérienne est aussi soumise à rude épreuve lorsque des pilotes sont « indépendants » et dont les suivis légaux des heures de vols, de leurs formations et de leur condition physique sont sous leur seule responsabilité ou lorsque des pilotes sont basés hors d'Europe et sont sous le contrôle d'administrations du transport aérien non européennes parfois extrêmement tolérantes comme cela a été le cas pour la marine marchande dans certains États.

Cette réflexion plaide donc clairement en faveur d'une concurrence loyale dans le respect des règles de sécurité aérienne, de normes sociales acceptées par les opérateurs et les partenaires sociaux en accord avec nos cultures, de coûts du travail compatibles avec une mondialisation contrôlée par nos institutions pour préserver nos industries, y compris aériennes.

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Commentaires
a écrit le 07/08/2014 à 11:21 :
Que des commentaires de consommateurs qui ne raisonnent qu'à court terme "moi j'en profite tant pis pour les autres".
Roulons en voitures chinoises, voyageons low-cost, mangeons de la malbouffe importée...mais ne nous plaignons pas d'avoir 10% de chômeurs....
Ce manque d'intérêt commun sonnera le glas de notre société.
a écrit le 31/07/2014 à 21:40 :
Le lowcost long courrier est une menace pour mes articulations. Les premiers à les prendre seront certainement les premiers à se plaindre de leurs salaires revus à la baisse
a écrit le 31/07/2014 à 11:51 :
Sérieusement, toute cette diatribe on s'en tape. Moi, si demain il y a des compagnies low-cost long courrier (moins cher donc vous laissant plus de "moyens d'actions"), j'en profiterai a fond. C'est tout.
Le déplacement pas cher est pour moi l'expression la plus pure de la liberté.
Après, évidement, ce serai énorme si on trouvai un moyen de faire voler les avions a l’énergie propre. Mais je digresse...
On the road again, again...
a écrit le 31/07/2014 à 6:00 :
Ahhh, l'apologie du socialisme, je n'ai pas besoin de quelqu'un qui me dise ce qui est bon pour moi, surtout si il m'est imposé. Tout cela pour protéger des rentes de situation.
Combien gagne le PDG d'Air France ? Combien de personnes se gavent à ADP ?
Si il n'y avait pas de marché, il n'y aurait ni entrepreneurs ni investisseurs ni employés et cela n'a rien à voir avec le comportement de certains patrons ou employés. Et des abus il y en a puisque tous les journalites profites d'avantages fiscaux.
a écrit le 30/07/2014 à 12:56 :
Pourquoi le consommateur devrait-il avoir la moral que les financiers n'ont pas?
Des miliers d'emplois sont détruits chaque jour par des actionnaires avide de rentabilités toujours plus élevées, sans se soucier de la pérennité des entreprises.

Personnellement, Paris/ New-York à 10€ je prends sans me soucier du reste.
Amus
a écrit le 29/07/2014 à 18:51 :
Cet article présuppose que les "consommateurs" sont des citoyens économiquement patriotique, ayant une démarche intellectuelle complexe. C'est une foi impressionnante en l'humanité. La réalité est bien plus cynique : les trois-quarts des êtres humains sont très loin d'avoir des raisonnements aussi complexe.
Réponse de le 31/07/2014 à 11:01 :
Le patriotisme économique, la "démarche intellectuelle complexe" qui consiste à acheter aveuglément un bien uniquement en fonction de qui le fabrique, et peu importe si d'autres font mieux pour moins cher. Vous avez raison, si seulement les gens étaient plus intelligents, nous aurions pu sauver notre industrie nationale de chandelles au lieu de la laisser succomber sous les coups des inventions étrangères comme l'ampoule, perdant au passage des milliers d'emplois. Tsssss.
Réponse de le 06/09/2014 à 20:40 :
J'ai ri...et bravo pour le pseudo!!!

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