"Le burn out est un chagrin d'honneur"

A l'heure où le rapport sur les risques psycho-sociaux figure en bonne place sur le bureau du ministre du travail, le psychiatre suisse Davor Komplita, spécialiste du burn out, explique les enjeux et dérives de ce qui pourrait bien être "la maladie du siècle".

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Vous traitez des urgences psychiatriques de "malades du travail", quels sont vos constats ?

Les nouvelles formes d'organisation du travail s'évertuent à mobiliser et à s'approprier la subjectivité des collaborateurs et, ce, à tous les niveaux de la hiérarchie. La culture du résultat, des chiffres, de la performance, de la gestion des projets et des évaluations, se développe dans une rupture croissante avec la réalité du travail humain. Cette tension est hautement pathogène pour les individus qui, quant à eux, se confrontent en permanence aux résistances de la réalité. Lorsque je reçois un nouveau patient, il n'est souvent plus en état de rétablir le dialogue. C'est trop tard. Un peu comme un cancer que l'on découvre par hasard dans état très avancé. Mieux vaut un méchant divorce qu'un fort burn out. Je découvre des pathologies que je ne voyais pas il y a quinze ans. A l'époque quand cela n'allait pas on changeait d'emploi. Le deuxième constat est quantitatif : un tiers de nos consultations spécialisées sont en lien avec la souffrance au travail. Et la moitié des arrêts maladie à Genève en découlent. On ne peut donc plus parler d'un élément anecdotique. Depuis quelques années les « burn out » sont de plus en plus nombreux et fréquents. Troisième constat : Nous sommes tous comme des aveugles autour d'un éléphant, à le palper pour comprendre ce que nous voyons. Le travail n'est pas simple à décrire et à appréhender. Beaucoup d'éléments dépendent de la taille de l'entreprise, de son univers. Mais nous constatons des invariants : l'isolement, l'absence de dialogue autour du travail. On ne peut plus se parler du "comment". D'où des conflits entre les gens qui faute de pouvoir débattre et trouver les moyens de s'organiser, ne se parlent plus que du "qui".

Quels sont les symptômes ?

C'est comme lorsque vous êtes coincé en voiture dans les embouteillages. On s'habitue. Au fait d'avoir une boule au ventre en venant travailler le matin, à celui d'être inquiet à la perspective de rentrer en réunion, et on finit par tirer la sonnette d'alarme de plus en plus tard. Parfois l'état de délabrement des personnes qui viennent à moi est tel qu'ils sont d'emblée mis en invalidité. Ils vont mettre un temps fou à remonter la pente. C'est lié à la nature psychopathologique du burn out. Scientifiquement il a été prouvé qu'un cerveau soumis à un stress permanent et continu entre dans l'inhibition. Le cerveau est à ce point rétréci qu'il tombe en panne. Au bout de plusieurs mois les individus n'arrivent plus à penser et même « se penser ». C'est un traumatisme réel. Résultat : la convalescence est beaucoup plus longue qu'il n'y paraît. C'est un profil nouveau de dépression car il est sans affect. Rien à voir avec un chagrin d'amour. J'appelle cela un « chagrin d'honneur ». Car il relève de la perte de dignité de l'être humain. Si la souffrance d'un individu ne suscite aucun signe de compassion, son « je » n'existe plus. Ce qui détruit les gens c'est de n'être plus rien aux yeux des autres. On ne souffre pas du travail, on souffre de n'être plus rien aux yeux des autres. Ils disent en substance « nous n'avons pas notre place dans ce monde là ». Il y a beaucoup de tristesse, celle de l'effort fourni. Car il y a une trahison au sens clinique du terme. Quand on impose à quelqu'un un paradoxe on le trompe. On accule les individus à trahir leurs valeurs. Seuls règnent en maître les processus.
Les plus vulnérables, ce sont les quadras et les quinquas qui ont intégré les valeurs du travail car leur dignité se joue là. Sans compter l'imposture qu'ils vivent d'être évalué individuellement lorsque leur travail est collectif. Ceux-ci n'ont aucun anti-corps pour lutter contre le mal. . Mon rôle est de les aider à prendre de la distance par rapport à cette notion de « travail bien fait » qu'ils ne peuvent plus exercer à cause des multiples contraintes dans lesquels ils sont pris. En revanche les générations X, Y et Z (de 35 à 18 ans) ont non seulement des anticorps mais aussi des antidotes.

Lesquels ?

Le portable ! Avec, ils ne sont jamais séparés. Et n'importe quel entretien inique a des chances de se retrouver sur Youtube. Les solidarités perdues au travail sont en train de se recréer dans la virtualité. Le totalitarisme de l'entreprise est photodégradable. Car la violence des rapports dans l'entreprise se déroule dans le secret, souvent entre quatre yeux. La lâcheté est alors proportionnelle à l'isolement. Le dialogue fait défaut car le pouvoir prend toute la place. Plus personne ne dialogue par manque de temps et de marge de man?uvre. Dans bon nombre de situations, travailler consiste à résister à l'incohérence, voire à l'aliénation. Les choses vont changer car les jeunes générations ont moins peur et sont moins naïfs. Exactement comme ceux des pays Arabes. Mais la conflictualité pose encore aujourd'hui un problème parce que ce symptôme est mal pris en compte.

Vous proposez une solution d'un genre nouveau : l'arbitrage

Oui j'appelle cela le fait d'instituer une « justice de paix dans l'entreprise » par le biais d'un arbitre qui instruit les situations et peut investiguer les problèmes au travail. Cela améliore non seulement la qualité du management et ses perceptions mais permet également d'organiser le travail. On a trop tendance à pathologiser les conflits c'est-à-dire à considérer que si les gens vont mal c'est qu'ils sont malades et qu'il ne s'agit pas de douleur au travail. C'est un déni de la réalité. De surcroît, lorsque l'on aide une entreprise à soigner ses individus sans toucher au système, on transporte le blessé ailleurs, qui une fois guéri reviendra se faire contaminer par le système. Quelqu'un qui a un problème est aussi le symptôme d'un déséquilibre collectif. On a su réduire l'usure physique au travail (les TMS) mais on n'a pas travaillé à faire émerger les non-dits dans les entreprises. Le travail humain est devenu invisible. Or sa valeur ajoutée n'est pas dans l'organigramme et les processus mais dans ce que font réellement les gens. Il faut soigner l'organisation par le dialogue sur le travail, le management, les politiques et la stratégie. Car plus il y a des prescriptions, plus les gens doivent se coordonner. La relation au travail a ceci de différent avec la relation intime qu'elle se situe dans le « faire ensemble » et non dans « l'être ensemble ». L'objectif est de mettre en place une écologie du travail en récompensant les travailleurs par de la considération et du temps. On a besoin de nouveaux horizons car on ne peut plus parler vrai. C'est par cette capacité à établir une nouvelle relation que les individus pourront renouer avec le travail.

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Commentaires 16
à écrit le 25/04/2014 à 16:06
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ce qui est déplorable , c'est que le burn out touche surtout les personnes les plus impliquées dans leur travail Quelle injustice : défaillance du management , pauvreté du soutien de ses propres collègues et in fine isolement . le burn out n'est pa...

à écrit le 16/08/2013 à 0:55
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L'épuisement professionnel est maintenant, je pense à qualifier comme le synonyme d'un profond mal-être généralisé et honteusement banalisé, provoqué par une Société qui part, non seulement à la dérive mais qui est décadente et qui se permet même jus...

à écrit le 26/08/2011 à 11:10
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Oui enfin, il y a un responsable c'est l'employeur qui doit s'assurer de la santé et de la sécurité au travail.... Evidement puisque les lois ne sont pas appliquées... Il aurait tord de se priver, mettre la pression , harceler, établir des management...

le 03/10/2018 à 4:15
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Bonjour, tout à fait d'accord pour dire que l'employeur est responsable de la santé physique et mentale de ses salariés et que malheureusement cela ne l'empêche pas de contourner parfaitement les lois et de faire ce qu'il veut comme il veut puisqu'i...

à écrit le 02/07/2011 à 14:50
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C'est un sujet sérieux. La vraie remarque serait de souhaiter qu'une réflexion soit entreprise à propos des troubles liés .. aux psychiatres. Car il faut bien le dire la manipulation des cadres et des personnels est intense, parfois sans raison, "au ...

à écrit le 20/06/2011 à 6:36
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Je pense que l'auteur de cet article oublie un point fondamental, le syndicalisme. J'ai été cadre dans une entreprise et j'ai été confronté à un problème grave suite à un manque de moyens et un manque de considération. Alors que faire ? J'ai décidé d...

à écrit le 14/05/2011 à 21:42
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Le "burn out" existe aussi dans le public. Je travaille comme cadre A en contrat de 3 ans (durée de contrat maxi quand on n'est pas fonctionnaire) dans une très grosse administration territoriale et je me retrouve au placard en attendant d'être viré....

le 16/06/2011 à 15:42
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Votre récit est édifiant... Ne pensez vous pas à vous soulager via des outils type blog / twitter / youtube et publier des info "insider" pour faire savoir au contribuable ce qu'il se fait avec son argent ? A ce degré il ne devrait plus il y avoir de...

à écrit le 06/05/2011 à 9:02
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Cadre dans une entreprise du Cac, en congé suite à un burn out aujourd'hui, je vous remercie de cet article. La façon dont les entreprises cotées se débarassent du problème est édifiante. Deux/trois discours bien pensants, une plaquette à destinat...

à écrit le 29/04/2011 à 11:32
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Mouais bof ! De jolis discours, encore une fois, les conseilleurs ne sont pas les payeurs... On charge le management, c'est tellement facile ! Certains s'imaginent qu'on exige de la rentabilité pour le plaisir ! Mais dans n'importe quelle boite soumi...

le 01/05/2011 à 12:44
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Les managers ne sont pas des boucs émissaires. C'est tout simplement de leur responsabilité d'organiser le travail de façon efficace. C'est simplement ce pour quoi ils sont payés! Et le travail efficace passe par de bonnes conditions de travail! Et l...

le 19/05/2011 à 10:16
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Je suis en burn out depuis 3 ans. J'ai toujours travaillé correctement, on me confiait la charge d'une puis deux puis trois personnes. Ma hiérarchie faisait cela. Sous prétexte que j'étais un bon élément. Mais la contrepartie rémunération-reconnaissa...

le 10/01/2014 à 22:51
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Bonjour , Comment ça se passse maintenant ? Amitiés

à écrit le 29/04/2011 à 10:19
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Excellent article que beaucoup de pseudo-managers devrait lire et assimiler. Je sors d'un mois d'arret pour burn out et depuis 3 jours les crises d'angoisse et de larmes ont repris, je ne sais plus quoi faire. En face personne pour discuter (RH inex...

le 19/08/2011 à 9:11
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relativisez.... la carriere professionnel, est secondaire dans la vie . .. . ce n'est qu'un moyen afin de payer vos factures... mais en aucun faite passer votre metier devant votre famille, et votre vie.... il faut etre conscients que nous ne sommes ...

à écrit le 27/04/2011 à 10:24
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Excellente analyse! Normalement, le rôle d'arbitre et la compréhension des malaises incombent en premier lieu aux MANAGERS et en dernier recours aux RH! Malheureusement beaucoup de managers aujourd'hui refusent de prendre leurs responsabilités et de ...

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