"Rendez-vous dans trente ans"

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En 2010, Esther Duflo a reçu la médaille John Bates Clark. Pressentie pour le Nobel d'économie, cette diplômée du Massachusetts Institute of Technology (MIT) est considérée par le Time comme l'une des 100 personnes les plus influentes au monde. À 37 ans, elle était l'invitée de la conférence Ted le 11 septembre dernier. Son thème ? Éradiquer la pauvreté autrement, sans miracle, scientifiquement. Morceau choisi.

« Sans doute chacun de vous a donné quelque chose pour aider les victimes d'Haïti. Sans doute le savez-vous aussi, chaque jour, 25 000 enfants de moins de 5 ans meurent, soit 9 millions chaque année, pour des raisons totalement évitables. C'est l'équivalent d'un tremblement de terre comme Haïti tous les huit jours. Pourtant cela ne nous touche pas avec la même intensité. Pourquoi cela ? Imaginez que vous soyez un homme politique à la tête d'un pays émergent et que vous décidez d'éradiquer la pauvreté. Vous pouvez croire ceux qui disent qu'il suffit de dépenser plus d'argent ou au contraire écouter ceux qui pensent que l'argent ne fera qu'augmenter la corruption et la dépendance. Dans le passé, nous avons attribué des milliards de dollars en subventions. Et le problème est que nous ne savons pas, et ne saurons jamais, si cela a eu des effets positifs. Prenons l'Afrique par exemple, qui reçoit un grand nombre d'aides, pourtant son PIB ne progresse pas beaucoup. Comment savoir ce qui se serait passé sans cette aide ? Que faire ? La vaccination des enfants est le meilleur moyen pour les sauver ; le monde a consacré beaucoup d'argent à ça.

Pourtant chaque année, 25 millions d'enfants ne reçoivent pas les vaccins dont ils ont besoin. C'est ce qu'on appelle le problème du « dernier kilomètre ». La technologie est là, les infrastructures aussi. Pourtant, ça n'aboutit pas. Quelle est la solution ? Nous ne sommes plus au Moyen Âge. Au xxe siècle, la médecine a fait des tests contrôlés qui ont permis d'établir si tel ou tel médicament était ou non efficient. On peut faire passer aux innovations sociales les mêmes tests scientifiques rigoureux pour déterminer ce qui ne marche pas et pourquoi. Quand j'ai commencé à travailler dans le district d'Udaipur, au Rajahstan, seuls 1 % des enfants étaient complètement vaccinés, et ce malgré le fait que les vaccins étaient disponibles, gratuits, et que bien sûr leurs parents s'occupaient d'eux. Pour en comprendre les raisons, nous avons fait des tests dans 134 villages afin d'améliorer scientifiquement le système. Là où nous avons organisé des vaccinations une journée par mois, le taux est passé de 6 % à 17 %, et lorsque nous donnions 1 kg de lentilles à chaque vaccination, le taux est passé à 38 %. Pour résoudre la question globale, il faut segmenter le problème, expérimenter et tester des solutions efficaces, et petit à petit, à la manière de la médecine actuelle, permettre de résoudre l'un après l'autre chacun des obstacles pour éradiquer sans miracle la pauvreté. Rendezvous dans trente ans. »

À lire : Esther Duflo, Lutter contre la pauvreté. Le développement humain, Éditions du Seuil, 2010.

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