#balancetongeek : comment la tech perpétue les stéréotypes

Par Audrey Fisne  |   |  1126  mots
Une étude de Social Builder souligne que la baisse du nombre de femmes dans ce secteur est continue depuis les années 1970-1980. Dans la communauté des hackers par exemple, composée à 89% d'hommes, les femmes sont sous-représentées. Il en est de même dans les métiers du codage et du développement alors que, historiquement, la première personne à coder était une femme (Ada Lovelace, en 1843) et que 53 % des internautes sont de sexe féminin. (Crédits : iStock)
Sexisme, stéréotypes ou manque de prise en compte de la mixité, le secteur du numérique est encore très loin de l'égalité femmes-hommes. Pourtant, tant par le nombre d'emplois à venir que par son impact global sur la transformation du monde du travail, le numérique pourrait exercer une influence non négligeable pour pallier les inégalités.

Dans les métiers du numérique, un paradoxe : la croissance du secteur ne cesse d'augmenter, requérant toujours plus de main-d'oeuvre ; et, en même temps, les femmes y sont de moins en moins nombreuses. Une étude, menée par Social Builder, une startup qui propose des accompagnements et des formations auprès des femmes, des réseaux et des entreprises dans les métiers du numérique, remarque que la baisse du nombre de femmes dans ce secteur est continue depuis les années 1970-1980.

Dans la communauté des hackers par exemple, composée à 89 % d'hommes, les femmes sont sous-représentées. Il en est de même dans les métiers du codage et du développement alors que, historiquement, la première personne à coder était une femme (Ada Lovelace, en 1843) et que 53 % des internautes sont de sexe féminin. La baisse de l'attractivité se joue dès la formation, puisque les femmes sont de moins à moins à fréquenter les salles de cours : en 2016, le taux de féminisation s'élevait à 33 % dans le secteur numérique, contre 53 % tous secteurs confondus en France.

Un sexisme omniprésent

Force est de constater que le numérique reste un secteur où le sexisme et les stéréotypes mènent bon train. Dans la « culture geek » règne « une obsession des corps, de la pornographie ou encore la culture troll », note l'étude de Social Builder. La preuve en est, d'après cette même étude, seuls 14 % des femmes exerçant dans le secteur de la tech et du numérique n'auraient jamais été témoins d'agressions sexistes, contre 20 % dans l'ensemble du monde du travail.

Poussant la réflexion plus loin, Syntec Numérique, qui regroupe les professionnels du numérique, énumérait les raisons, en 2016, pour lesquelles les femmes étaient toujours minoritaires dans le milieu : l'image de la société fortement sexuée ; la vision déformée des études scientifiques ; la croyance que certains métiers et formations sont davantage pour les hommes ; la mauvaise connaissance des finalités des professions et des entreprises de la branche.

Face à ce sexisme omniprésent, d'autres conditions de travail du secteur semblent également créer une réticence chez les femmes. Social Builder cite, par exemple, le manque de prise en compte de la parentalité ou d'une politique de la mixité dans les entreprises. Là encore, le constat vaut surtout pour la tech mais aussi pour d'autres secteurs professionnels.

Le lobbying des réseaux

Pourtant, le numérique représente un vivier d'emploi important. Selon France Stratégie et la Dares, on estime entre 175.000 et 210.000 le nombre de postes à pourvoir d'ici à 2022. L'enjeu est donc de profiter de cette dynamique pour attirer davantage de femmes dans le secteur. En 2017, le plan mixité dans le numérique du gouvernement comportait d'ores et déjà plusieurs dispositions pour améliorer la promotion de l'égalité femmes-hommes : un meilleur accompagnement des jeunes professionnelles et des femmes en reconversion ou le développement des partenariats avec les organismes de formation.

Du côté des réseaux, principalement constitués de femmes et acteurs du secteur, on tente d'exercer un rôle de lobbying auprès des pouvoirs publics. À l'image, dernièrement, des 25 propositions regroupées par le Syntec numérique, pour « accélérer la mixité femmes-hommes das le milieu économique ».

« C'est une bonne chose, mais c'est insuffisant. On parle de changer la société. Quand un réseau est constitué de 20 à 300 personnes, l'impact est trop limité », explique Emmanuelle Larroque, directrice et fondatrice de Social Builder. Selon elle, c'est aux pouvoirs publics qu'incombe le devoir de mettre en place des actions concrètes, au-delà des discours. « Les pouvoirs publics sont responsables de donner une vision et les moyens d'inclure les femmes dans l'économie. Et là, on n'y est pas encore. »

La mixité dans les nouveaux métiers du numérique

Outre le secteur de la tech, l'utilisation du numérique aurait un impact sur le monde du travail tout entier. « On sait que les métiers qui vont subir l'automatisation sont principalement occupés par les femmes aujourd'hui. La tech pourrait représenter un avantage », souligne Emmanuelle Larroque. Et ce n'est pas Brigitte Grésy, experte des inégalités femmes-hommes et secrétaire générale du Conseil supérieur de l'égalité professionnelle (CSEP), qui la contredira.

 « Nous sommes à un moment historique. Si les femmes ne prennent pas le tournant du numérique, les inégalités vont s'accroître de façon redoutable. »

À ce propos, un rapport sur la formation professionnelle, remis au gouvernement par Catherine Smadja après des échanges avec le CSEP, met en avant « l'opportunité » que représente le numérique pour « parvenir à une mixité dès la création des nouveaux métiers ».

Emmanuelle Larroque, qui accompagne des femmes diplômées ou avec une expérience professionnelle en reconversion dans le numérique, pousse la réflexion plus loin encore:

« Les compétences numériques sont fondamentales pour l'évolution des femmes dans les postes de direction. Bien sûr, il y a un enjeu "emploi", un enjeu "développement économique" mais il y a aussi l'enjeu "où seront les femmes demain dans nos entreprises ?" ».

Sa réponse :

« Il n'y en aura plus dans les postes de décision puisqu'elles n'auront pas été accompagnées. » « Pour l'heure, on a besoin d'actions massives pour faire changer les dynamiques et les chiffres durablement », déplore Emmanuelle Larroque qui insiste sur la formation comme clé de voûte du changement.

« On attend beaucoup de la loi sur la formation professionnelle et du Plan d'investissement compétences (Pic). On a besoin que des actions innovantes, qui ont de vrais résultats, puissent être financées par des politiques publiques courtes. »

Pour le gouvernement, ce sont aussi aux entreprises de « prendre leurs responsabilités » pour lutter contre les inégalités. Mais pour Emmanuelle Larroque, qui rencontre au quotidien des entreprises, si une prise de conscience est présente, elle reste insuffisante.

« Les entreprises sont au fait du constat et elles le déplorent. Je leur réponds que les métiers du numérique restent illisibles et peu désirables pour les femmes. Stéréotypes et sexisme persistent dans les environnements de travail et les formations, ils limitent la projection des femmes. Il faut combiner, pour de vrais résultats, des actions de sourcing, de promotion, d'accompagnement et de formation en interne. » Et d'ajouter : « Mais aujourd'hui, l'entreprise ne voit pas suffisamment les bénéfices de développer la mobilité des femmes sur les nouveaux métiers. Et tant que ça ne changera pas, il n'y aura aucun résultat. »

> Pour aller plus loin, lire notre dossier complet : Quelle place pour les femmes dans l'économie ?