Argentine : quels changements va porter Mauricio Macri ?

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Mauricio Macri a été élu président argentin avec 51,4 % des voix.
Mauricio Macri a été élu président argentin avec 51,4 % des voix. (Crédits : Reuters)
La victoire de Mauricio Macri en Argentine souligne l'épuisement du kirchnérisme. Mais il devra désormais trouver une voie pour réformer le pays sans l'affaiblir. Sa méthode pourrait être assez consensuelle.

La victoire de Mauricio Macri en Argentine est un tournant dans l'histoire de ce pays et, peut-être de l'Amérique latine. En mettant fin à 12 ans de domination du couple Kirchner, le maire de Buenos Aires a prouvé la vitalité de la démocratie argentine qui prouve qu'elle est à nouveau capable d'alternance.

Campagne intelligente de Mauricio Macri

Cette victoire est avant tout celle d'un homme qui a su apparaître comme rassembleur et modéré en menant une campagne intelligente. Mauricio Macri, issu d'une grande famille industrielle, a su casser son image initiale de grand seigneur en menant une campagne de proximité. Face aux accusations de « capitalistes sauvage », il a su amender son programme et promettre de conserver les programmes sociaux mis en place par le kirchnérisme. Face à une campagne très agressive de Daniel Scioli, son adversaire kirchnériste, il a su jouer la carte de la concorde nationale et de l'apaisement dans un pays qui est très divisé. Après son élection, il a assuré, que « le changement ne peut pas prendre la forme de la revanche. »

L'épuisement du kirchnérisme

A l'inverse, la défaite du candidat de la président Cristina Kirchner, Daniel Scioli, est celle d'un pouvoir devenu de plus en plus autoritaire et corrompu. Le péronisme de gauche est devenu de plus en plus un pouvoir personnel et clientéliste, pouvant parfois aller jusqu'à la violence. Les soupçons qui ont entouré la mort du procureur Alberto Nisman, juste avant que ce dernier témoigne devant le Congrès contre la présidente concernant une possible « couverture » de citoyens iraniens dans l'attentat contre une association juive en 1994, ont illustré cette dérive. Il y a eu en Argentine un besoin de « retour à la normalité » politique, mais aussi économique. L'établissement du contrôle des capitaux, le maintien d'un taux de change du peso artificiellement élevé, l'escalade de la querelle avec les fonds américains qui avaient refusé la restructuration de la dette en 2001, tout ceci a amené à une isolation du pays qui était de plus en plus mal supportée par une grande partie de la population.

Daniel Scioli a certes tenté de se différencier de la présidente et de présenter l'option d'une évolution du régime. Mais la présence d'un fidèle de Cristina Kirchner à ses côté en tant que candidat à la vice-présidence et les pratiques habituelles du clan Kirchner a rendu vains ses efforts. Pour les Argentins, en finir avec ce clan signifiait tourner la page et choisir un autre président. Daniel Scioli savait que s'il ne parvenait pas à être élu au premier tour avec 40 % des voix et dix points d'avance, il partait perdant au deuxième tour tant le rejet de la politique de la présidente était forte.

Volonté d'unité du nouveau président

Mauricio Macri va donc devoir s'efforcer de rétablir ce « retour à la normale » en luttant contre la corruption et le clientélisme, sans avoir l'impression de réaliser des « règlements de compte » et une « chasse aux sorcières. » Car il sait que son élection est davantage le fruit d'un rejet que d'une adhésion. Mauricio Macri n'a rassemblé au premier tour que 34 % des voix. Une grande partie de sa victoire est à mettre au crédit des électeurs de Sergio Massa, l'ancien chef de cabinet de Cristina Kirchner, qui avait obtenu 21,39 % des voix; et qui ont voté pour lui pour faire barrage au "clan Kirchner." Sergio Massa représente un péronisme qui rejette la personnalisation du pouvoir, la corruption et le clientélisme, mais qui ne souhaite pas une rupture économique et sociale franche. Mauricio Macri devra prendre en compte cette réalité. Il ne devra pas non plus oublier que si sa victoire est franche, avec 51,4 %, il n'a obtenu que 700.000 voix d'avance, ce qui est moins que ce que les sondages prédisaient. Il y a eu une mobilisation forte du côté kirchnériste.

Sur le plan économique, il lui faudra donc ouvrir le pays tout en maintenant une grande partie des programmes sociaux. D'autant que la croissance argentine est avant tout plombée par deux réalités qui ne dépendent guère du locataire de la « Maison Rose » : l'effondrement du Brésil, premier client du pays, et la déprime chinoise qui réduit les exportations agricoles en prix et en volume. Mauricio Macri devra donc « réformer » prudemment pour attirer les investissements étrangers sans détruire la demande intérieure. La tâche sera difficile, mais il semble conscient qu'il ne peut se contenter d'appliquer des recettes toutes faites.

A peine élu, il a ainsi appelé ceux qui n'ont pas voté pour lui de le « rejoindre. » « Je ne suis pas un illuminé qui a toutes les solutions », a-t-il ajouté. Le nouveau président argentin pourrait donc concevoir son « changement » (le nom de sa coalition était « changeons ! »), moins comme une « table rase » que comme une évolution progressive. Il le doit, du reste, aussi à ses électeurs.

Ni dévaluation brutale ni de « big bang » libéral ?

Ceux qui voient dans Mauricio Macri l'homme d'un virage à 180 degrés de l'Argentine et d'un « big-bang » libéral pourraient donc être déçus. Du reste, vendredi 13 novembre, l'économiste de Cambiemos, Rogelio Frigerio, a repoussé toute idée d'ajustement brutal du taux de change officiel du peso. Aujourd'hui, le peso est officiellement échangé à 9,5 pesos pour un dollar, mais sur le marché noir, il faut jusqu'à 14,4 pesos pour obtenir un billet vert. . Mais Rogelio Frigerio a rejeté toute idée de dévaluation brutale et a promis une « politique monétaire qui protège le peso. » « Le changement doit être autre chose », a-t-il ajouté. Il est vrai que l'inflation importante a joué un rôle important dans la défaite du kirchnérisme. Une dévaluation brutale conduirait sans doute à une fragilisation de la société argentine. La levée du contrôle des capitaux et de libéralisation des échanges devront donc se faire de façon progressive et prudente.

D'autant que le programme de Mauricio Macri, outre la sauvegarde de plusieurs programmes sociaux, prévoit un grand plan d'investissement dans les infrastructures. Là encore, le nouveau président reconnaît que, face à la situation internationale, il convient d'organiser la relance de l'économie avant de l'ouvrir largement. Sans doute le nouveau président tentera-t-il de couper dans les dépenses publiques par ailleurs - et ce sera aussi un des enjeux de la lutte contre la corruption et le clientélisme -, notamment en supprimant les subventions sur le gaz et l'électricité, mais la réorientation de la politique argentine vers un moindre rôle de l'Etat et du secteur public, devrait aussi être progressive.

Les négociations avec les fonds : première priorité

Le principal défi du nouveau président sera de trouver un accord avec les fonds qui ont refusé la restructuration de 2001. Daniel Scioli refusait toute discussion avec ces fonds, Mauricio Macri accepte de négocier. Car, depuis qu'un tribunal de New York a ordonné à Buenos Aires de payer la dette détenue par ces fonds dans leur intégralité, le pays a dû cesser de payer ses autres créanciers, ceux qui avaient accepté la restructuration. Pour sortir du statut de « paria » et pouvoir revenir sur les marchés, condition d'une ouverture réussie de son économie, l'Argentine doit donc parvenir un accord avec les fonds. Les marchés ont répondu avec beaucoup d'enthousiasme à la victoire de Mauricio Macri, mais trouver un bon compromis ne sera pas simple.

Forts de la sentence de New York, les fonds devraient exiger le paiement de leur dette, soit 4 milliards de dollars. La somme est finalement assez faible compte tenu de l'enjeu, mais Mauricio Macri acceptera-t-il de payer cette somme qui viendrait réduire d'autant les réserves de devises du pays, tombée à 22 milliards de dollars en octobre, et donc fragiliserait la stabilité du peso et la levée du contrôle des capitaux ? S'il cédait simplement à ces fonds, il prendrait aussi un risque politique face à une opposition kirchnériste qui n'hésitera pas à jouer de la fibre nationaliste. Le mieux pour lui, serait d'obtenir un compromis qui lui permette de garder la tête haute, tout en normalisant la situation. En tout cas, Mauricio Macri a promis qu'il ferait de ce problème sa priorité une fois son entrée à la Maison rose effective le 10 décembre. Ce sera le premier test pour la « méthode Macri. » L'enjeu sera d'attirer les investisseurs étrangers sans provoquer de mécontentement social de grande ampleur dans un contexte international difficile. C'est dire si la tâche ne sera pas aisé pour le nouveau président.

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Commentaires
a écrit le 03/01/2016 à 22:07 :
M. Godin, vous êtes un grand journaliste... complètement égaré sur la question argentine. Et ce que vous affirmez en faveur de Macri est très grave. Macri est à la tête d'une droite corrompue et qui de plus a une sale histoire en Argentine (rappelez-vous le 24 mars 1976). Je ne retrouve pas dans ce papier la distance et l'esprit critique que vous avez montrés cet été concernant l'attitude les instances européennes devant la Grèce. Vous semblez ignorer que ce sont des fonds vautours qui réclament des dommes indues au pays. Quant à l'affaire Nisman, apparemment, vous l'avez mal suivie. Vraiment décevant.
Cordialement
a écrit le 18/12/2015 à 12:40 :
Excuse moi, je suis argentine et je trouve votre analyse déplorable et complétement faux ...
a écrit le 27/11/2015 à 13:19 :
Si ce nouveau président adopte une politique économique faisant la part belle au libre-échange intégral, soyons sûr que le chômage réaugmentera en Argentine. Pour ma part, je préférais son concurrent. Dire que les présidents précédents étaient "socialistes" est faux.
a écrit le 24/11/2015 à 13:18 :
C'est l'alternance qui est la bonne nouvelle. La fin du socialisme dans ce pays qui n'y retouchera pas de si tôt. Ensuite, des postures de départ, il faudra au nouveau dirigeant trouver sa propre marque. Le pays se remet progressivement de l'affront extérieur qui lui a été fait. Son manque de modestie passé a été le motif déclencheur pour les prédateurs internationaux. Avec la fin de la parité dollar c'est à une véritable attaque à main armée monétaire à laquelle nous avons assisté sans broncher. Mieux vaut que la victime soit ailleurs devait-on se dire. Une ligne nationaliste sereine devrait désormais mieux convenir à une remontée douce. Nous verrons.
a écrit le 24/11/2015 à 13:10 :
Priorité n 1 : payer les fonds vautours. Le clergé du nouvel ordre "libéral" n'oublie pas son maître... Ni sa hiérarchie judiciaire (NYC) mondialisante!
a écrit le 23/11/2015 à 22:56 :
C est un néo libéral orthodoxe qui succède à Mme Kirchner. Des changements profonds vont affecter le quotidien des argentins. Il faut s attendre à des transferts massifs de revenus entre classes sociales. Il faut souhaiter que ce nouveau pouvoir ait la sagesse d assouplir sa logique ideologique afin de maintenir un minimum d indépendance du pays et surtout d éviter le pillage des richesses de ce pays .
Réponse de le 24/11/2015 à 10:11 :
Le peronisme et le kirchnerisme ont permis d'enrichir tres fortement tous les "amis" du pouvoir, en faisant payer le peix fort aux classes populaires avec 25/30% d'inflation.
Si une alternance permet de "nettoyer" tout cela, de faire chuter l'inflation et de remettre un peu d'etat de droit et d"'egalité devant la loi, permettent justement de transferer les revenus acaparés par les amis des Kirchner vers une plus large part de la societé, je ne vois pas ou est le mal.
a écrit le 23/11/2015 à 15:08 :
Des libéraux modérés ca existe ? Une fois l euphorie passee, Je pense que son naturel reviendra au galop. There is no alternative ma brave dame.
Réponse de le 23/11/2015 à 16:56 :
Assez d'accord avec vous
Si libéral signifie privatiser à tout va avec les petits copains un peu à la manière Villepin pour les autoroutes, les Argentins retourneront vite au péronisme ou similaire dans 4 ans.
Pour ce qu'en j'en sais, il semble sérieux et moins corrompu que la moyenne des politiciens locaux et puis il n'a pas la majorité au parlement, ce qui pourrait le conduire à rester modéré. De toute façon, on verra vite ,car la lamentable expérience Menem est encore dans les mémoires et le libéral du pays voisin a été renvoyé à ses chères études après 4 ans de pouvoir.
Réponse de le 23/11/2015 à 23:08 :
Le libéralisme est une idéologie qui, en tant que telle, ne peut admettre d alternative. Mme Thatcher l à affirmé avec brutalité " il n'y a pas d alternative possible " les faits actuels valident cette affirmation.

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