Migrations : la bombe à retardement climatique

Les flux de migrants plongent aujourd'hui l'Europe dans une crise profonde. Mais les politiques et les outils actuels sont encore moins adaptés aux migrations climatiques annoncées, d'une tout autre ampleur.
Dominique Pialot

5 mn

Le drame de l'Aquarius, errant en Méditerranée à la recherche d'un port européen disposé à l'accueillir, symbolise l'impasse de la situation.
Le drame de l'Aquarius, errant en Méditerranée à la recherche d'un port européen disposé à l'accueillir, symbolise l'impasse de la situation. (Crédits : Reuters)

En 1951, les 80 millions de personnes déplacées à la suite de la Seconde Guerre mondiale incitaient les pays membres de l'ONU à ratifier la Convention de Genève, socle du droit d'asile et du droit des réfugiés, un statut réservé aux demandeurs d'asile persécutés dans leur pays ou exposés à titre individuel à un risque fort de persécution.

Les réfugiés (qui, selon l'ONU seraient quelque 22,5 millions) ne représentent qu'une partie des migrants. Toujours selon l'ONU, ce sont en effet 258 millions de « personnes qui vivent dans un autre pays que celui où elles sont nées pour une durée supérieure à un an, quelles qu'en soient les raisons », parmi lesquelles des réfugiés mais aussi des étudiants et des travailleurs étrangers.

Après la vague liée à la guerre mondiale, les guerres des Balkans ont entraîné une forte augmentation des flux de demandeurs d'asile entre 1991 et 1999, un phénomène qui s'est répété avec les printemps arabes de 2011. Mais, depuis 2014, le phénomène a pris une tournure particulièrement dramatique. Les flux ne sont que légèrement supérieurs à ceux connus lors des guerres des Balkans, et l'Europe n'a accueilli qu'un million de migrants depuis 2015, mais les migrations sont de plus en plus fréquemment émaillées de drames. On dénombre ainsi 33.000 noyades en Méditerranée entre 1993 et 2017. Les 45.000 à 50.000 personnes qui la traversent chaque année depuis 2008 ne représentent qu'un quart des immigrants accueillis en Europe, mais les naufrages et, plus récemment, les navires de migrants errant, à l'image de l'Aquarius, à la recherche d'un port européen disposé à les accueillir, symbolisent l'horreur de certaines situations.

Aussi, alors même que ces flux diminuent depuis quelques mois, la crise atteint en Europe un niveau paroxysmique qui, s'ancrant et nourrissant tout à la fois des tentatives de repli sur soi, voire de véritables nationalismes, menace jusqu'à l'unité de l'Europe. Les divergences entre les États membres provoquent des tensions entre la France et l'Italie, avec son nouveau gouvernement populiste. En Allemagne, Angela Merkel a été contrainte de réviser sa politique d'accueil pour préserver sa fragile coalition avec la CDU et le CSU.

1 milliard de migrants climatiques d'ici à 2050 ?

Dans ce contexte, un rapport de la Banque mondiale de mars 2018 évoque 143 millions de migrants climatiques d'ici à 2050 et l'ONU chiffre même ces futurs flux à 1 milliard de personnes sur la même période. Ces populations seront contraintes de quitter leur région en raison des conséquences directes du changement climatique (stress hydrique, baisse des rendements agricoles, manque de nourriture, inondations, vagues de chaleur, sécheresses, cyclones, etc.) mais aussi des conflits qui en découleront.

Certains États politiquement instables sont déjà en proie à des tensions en lien avec le changement climatique, telles que le conflit pour l'accès aux terres fertiles et aux réserves d'eau potable qui a nourri la guerre au Darfour, ou encore la crise en Syrie. Les sécheresses successives ayant chassé les Syriens ruraux vers les villes ont accentué l'instabilité sociale et favorisé l'éclatement du conflit à l'origine de l'un des plus importants flux de migrants actuels. Le même schéma peut se reproduire en Afrique de l'Est.

En l'absence de traité mondial encadrant les migrations, les initiatives bilatérales antérieures s'étant essentiellement concentrées sur la violence et les conflits comme principales causes des exodes, quel sera le statut de ces migrants environnementaux ? Qui les aidera et les indemnisera ? Comment prouver le lien de causalité entre le changement climatique et leur déplacement ?

Aujourd'hui, les motifs de migration se juxtaposent et s'influencent mutuellement. Les facteurs économiques, politiques et environnementaux s'imbriquent les uns dans les autres et la distinction établie dans les années 1950 entre réfugiés politiques, protégés par la Convention de Genève, et migrants économiques n'est plus pertinente. Un nouveau Pacte mondial sur les réfugiés, actuellement en débat et qui devrait être ratifié par les États membres de l'ONU d'ici à la fin de cette année, s'appuie sur le cadre existant tout en s'efforçant de tenir compte de la réalité actuelle, notamment de la nécessaire protection de ceux qui sont forcés de migrer en raison de catastrophes naturelles et de changements climatiques.

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Ouragan Irma, sur l'île de Big Pine Key (2017)

[Les conséquences de l'ouragan Irma (2017) sur l'île de Big Pine Key, dans l'Atlantique. Crédit : Reuters.]

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Le changement climatique assimilé à une persécution ?

Le chercheur François Gemenne, spécialiste des migrations liées aux changements de l'environnement, défend le terme de « réfugiés climatiques » plutôt que de « migrants climatiques », pour souligner le fait que le changement climatique est une forme de persécution consciente que nous, Occidentaux, infligeons aux plus vulnérables, a-t-il déclaré au site Reporterre.net.

« À chaque fois que nous émettons des gaz à effet de serre, nous créons une persécution politique à l'encontre des plus vulnérables. Et parce que nous savons pertinemment les effets que cela provoque. Nous nous rendons coupables d'une persécution. »

Autre piste à l'étude : la réinstallation planifiée, désormais incorporée au programme des Nations unies, qui pourrait selon la Banque mondiale réduire jusqu'à 80% les flux migratoires liés au climat. Il s'agirait d'identifier les zones les plus menacées et d'encourager leurs habitants à se déplacer dès à présent. Des migrations saisonnières ou pendulaires permettent d'ores et déjà une diversification des revenus en même temps qu'un allègement de la pression démographique sur les ressources pendant certaines saisons.

Partie intégrante des négociations internationales sur le climat, la migration est reconnue comme stratégie d'adaptation depuis la COP 16 et l'accord de Cancùn de 2010. Considérées à la fois comme une catastrophe à éviter à tout prix, et comme une solution d'adaptation à encourager pour les populations les plus vulnérables, les migrations dites environnementales montrent combien nous sommes désarmés devant ce monde qui vient.

Dans ce contexte, il importe surtout de bien comprendre l'imbrication des facteurs et des problématiques, ce qui implique d'investir davantage afin de mieux analyser et anticiper la nature et l'ampleur des migrations causées par le changement climatique, entreprendre des travaux de recherche et procéder à des exercices de modélisation.

Dominique Pialot

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Commentaires 30
à écrit le 26/11/2021 à 12:39
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Une des problématiques quasi éludés dans toutes ces statistiques liées à l'immigration, c'est l'impact catastrophique des mentalités ethniques, religieuses, des troubles psychologique et psychiques, et des carences et décalages considérables sur les ...

à écrit le 30/04/2019 à 11:54
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La folie humaine: difficile d'accepter l'idée que nous tous nous sommes conscient de la gravité du problème climatique et que la réponse est faible face au problème

à écrit le 12/07/2018 à 10:45
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Devrons-nous aussi fuir vers d'autres pays pour continuer à vivre dans notre culture, exister comme nos ancêtres depuis environ 500 ans? La question commence à se poser. Serons-nous Australiens, sud Américains dans 50 ans pour rester nous-mêmes? A...

à écrit le 12/07/2018 à 10:03
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M. Pialot devrait commencer par lire La Dynamique du temps et du climat de Marcel Leroux (Éd. Dunod, 2006). Cela lui éviterait de répéter les âneries proférées par l'ONU via le GIEC sur le "réchauffement climatique d'origine humaine". C'est un phénom...

à écrit le 12/07/2018 à 7:18
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Le "changement climatique" à bon dos, d'autant plus qu'il est loin d'être certain qu'il existe. Mais c'est plus facile de culpabiliser les exploiteurs colonialistes que sont les européens au sens large. En ce qui concerne les "migrants" pas les "réfu...

à écrit le 11/07/2018 à 15:10
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Dire que "le changement climatique est une forme de persécution consciente que nous, Occidentaux, infligeons aux plus vulnérables", c'est rendre insoluble le problème. D'abord, personne n'est certain des causes du changement climatique. Ensuite les O...

à écrit le 11/07/2018 à 10:22
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N'oublions pas dans cette situation dite "climatique" le rôle des volcans en activité qui par la montée de magma provoquent des rejets de cendre, de poussières, de gaz et parmi ces derniers, on peut citer le soufre, les gaz halogènes, la vapeur d’eau...

à écrit le 11/07/2018 à 9:37
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En parlant de rechauffement : Un iceberg de 10 milliards de tonnes vient de se détacher de la banquise hier.C’est la deuxième fois en moins de deux ans que le glacier Petermann relâche une colossale île de glace. Il a été observé par le satellite ...

le 12/07/2018 à 7:20
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Je pense que de tout temps des icebergs se sont détachés de leur glacier, sinon, le Titanic n'aurait pas coulé.

à écrit le 11/07/2018 à 8:06
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Migrant est devenu une "profession" ..faut dire qu'après des siècles de colonisation réussi et une décolonisation ratée ...les enfants nostalgiques des ex-colonies... prèfèrent traverser la Méditérrannée à la nage pour trouvez secours , sérieux et...

à écrit le 10/07/2018 à 20:53
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Ce qui réchauffé le plus c'est la démographie! L' agriculture est de loin le plus gros acteur du réchauffement avec le déboisement qui lui est lié... L'Afrique va transformer cette planète en enfer! Nous ne devrions faire du commerce qu...

à écrit le 10/07/2018 à 19:21
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Le changement doit s'effectuer tout d'abord dans les mentalités:nous ne sommes pas propriétaires de notre terre,nous devons la partager.Les notions de nationalité deviennent désuettes.Les flux migratoires seront absorbés par le monde entier,l'Europ...

le 11/07/2018 à 8:56
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Quand les ténèbres s’abattront sur notre pauvre monde, seuls les illuminés n'auront pas besoin de lampe de poche. Ce jour-là, vous aurez un avantage incontestable sur le reste de l'humanité...

le 11/07/2018 à 8:57
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Quand les ténèbres s’abattront sur notre pauvre monde, seuls les illuminés n'auront pas besoin de lampe de poche. Ce jour-là, vous aurez un avantage incontestable sur le reste de l'humanité...

le 11/07/2018 à 9:13
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Au contraire nous sommes propriétaire de Notre Terre , de nos Tradictions de notre Religions ...malgré que là lacheté historique des sophistes gauchocrates de tous bords , qui vendent leurs dogme à la place du savoir réel ...., la guerre contr...

le 11/07/2018 à 14:35
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Les notions de Nationalités ont leur raison d'être. Etre un Français à une signification au niveau mode de vie, principes fondamentaux... Rien n'est plus difficile que changer des mentalités et cela prend plusieurs générations. Bien sûr, il est p...

à écrit le 10/07/2018 à 10:57
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le probleme c est pas tant le rechauffement climatique que la demographie hors controle en afrique.. mais evidement c est difficile de faire culpabiliser les europeens en leur disant que c est de leur faut si le niger fait 7 enfants par femme

le 10/07/2018 à 11:27
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Chaque année, le français moyen émet autant de CO2 que 64 habitants du Niger... Et il faut 183 nigériens pour polluer autant qu'un américain. Etats-Unis, Europe, Chine, Inde, Russie émettons à nous cinq les trois quart du CO2 mondial. Donc oui,...

le 10/07/2018 à 13:15
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Quelques chiffres .1900 ,1.7 milliards d'habitants sur terre .2017 ,7.5 milliards d'habitants soit 444 % d'augmentation en seulement 117 ans !Dans toute l'histoire de la vie sur terre nous sommes le seul mamifere à pulluler de la sorte ,bien plus que...

le 10/07/2018 à 13:17
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C'est évident que si les pays africains ou maghrébins ont une croissance de 4% par an et une augmentation de la population de 6%, ils s'appauvrissent sans avoir les moyens de nourrir, soigner et 'éduquer leur population, premier stade pour limiter la...

le 10/07/2018 à 14:07
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oui un francais emet plus de CO2 qu un africain. Mais dans 30 ans il y aura toujours 1 francais alors qu il y aura 4 africains (je suppose ici qu on attaiegne les 2.1 enfant/femme et qu en efrique ils soit a "seulement" 4). 30 ans de plus , on aura t...

le 10/07/2018 à 15:01
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@Tom "Chaque année, le français moyen émet autant de CO2 que 64 habitants du Niger... ". On disait ça aussi des 800 millions de chinois à l'époque où ils ne se déplaçaient qu'à vélo... Ils sont maintenant 1,4 milliards dont une bonne moitié a un nive...

à écrit le 10/07/2018 à 10:31
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C'est fou que l'humanité s'inquiète du réchauffement climatique et de ses conséquences migratoires alors qu'il serait tellement facile d'éviter le réchauffement climatique et par là même d'améliorer les conditions de vie des humains. "J'hallucine" ...

à écrit le 10/07/2018 à 9:27
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C'est de la responsabilité des femmes de ne pas faire d'enfant lorsque les moyens sur place ne leur permettent pas. Dans les pays développés, elles maîtrisent parfaitement les enjeux démographiques par leur éducation. Les futurs migrants seront ceux ...

le 10/07/2018 à 10:51
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Commentaire le plus PERTINENT. Certains pays ayant des ressources conséquentes, mais ne maitrisant pas du tout leur démographie, l'Algérie par exemple, ou le NIGERIA, sont une bombe à retardement pour les Européens (notamment le premier cité), d'au...

le 10/07/2018 à 15:04
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Il y a bien pire question bombe démographique que l'Algérie (2,8 enfants par femme).

à écrit le 10/07/2018 à 8:05
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un bateau de croisière pollue autant que 1 million de voitures, et le transport maritime autant que toutes les voitures de la terre......c est ça la mondialisation......il faudrait sérieusement y réfléchir......mais à l inverse, tout le monde cherche...

le 10/07/2018 à 15:19
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C'est peut-être vrai pour les émissions de souffre, mais là on parle principalement de CO2. Et dans ce domaine, le transport maritime représente environ 8 à 10 fois moins d'émissions que le transport routier. Il ne faut pas se cacher derrière son pet...

à écrit le 10/07/2018 à 7:54
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Les migrations sont liées au climat; le climat est lié à l'énergie; il faut appliquer la note n°6 du CAE. C'est urgent. Une taxe sur l'énergie pour protéger le climat et sauvegarder notre économie.

à écrit le 10/07/2018 à 7:35
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Modélisons, modélisons, pendant ce temps...

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